Un essai biographique éclairant, destiné à des lecteurs curieux, mélomanes ou étudiants, qui cherchent à comprendre un compositeur au-delà des clichés.

On croit connaître Edvard Grieg. Des pages omniprésentes – le Concerto pour piano, et surtout quelques extraits de la musique de scène de Peer Gynt, comme « Au matin », « Dans l’antre du roi de la montagne », la « Chanson de Solveig » –, ont suffi à figer le compositeur norvégien dans une image aimable mais réductrice, celle d’un romantique pittoresque, chantre d’un Nord vaguement folklorique. Le mérite du livre que lui consacre Jérôme Bastianelli, critique musical et auteur de biographies notamment (Félix Mendelssohn, Piotr Ilitch Tchaïkovski, Georges Bizet), est précisément de fissurer cette évidence trompeuse.

Entre tradition romantique germanique et affirmation d’une identité musicale norvégienne

Avec ce volume paru chez Actes Sud dans la collection « Musiques », Jérôme Bastianelli propose une biographie volontairement resserrée, mais d’une grande densité intellectuelle. Loin de l’accumulation documentaire, l’auteur privilégie une ligne claire : comprendre Grieg comme un compositeur se situant au point de tension entre deux mondes – la tradition romantique germanique, dans laquelle il a été éduqué, et l’affirmation d’une identité musicale norvégienne encore en construction. Cette dialectique irrigue l’ensemble de l’ouvrage et lui donne sa cohérence.

Le portrait biographique est mené avec sobriété. Jérôme Bastianelli évite l’anecdote décorative pour s’attacher aux moments structurants : la formation, les voyages, les relations avec les institutions musicales européennes, la conscience aiguë qu’avait Grieg de son rôle culturel dans la Norvège de la fin du XIXᵉ siècle. Sans jamais céder à l’hagiographie, il restitue un compositeur lucide, parfois inquiet, souvent tiraillé entre reconnaissance internationale et fidélité à une voix singulière.

Une introduction accessible à la musique de Grieg

L’un des grands atouts du livre réside dans son art à rendre les commentaires musicaux accessibles à tout mélomane. Les œuvres majeures – Peer Gynt, le Concerto pour piano, les Pièces lyriques, les arrangements de chants populaires – sont abordées avec une précision suffisante pour éclairer leur fonctionnement, mais sans que l’auteur cède au jargon ou à un discours inutilement technique. Jérôme Bastianelli sait expliquer ce qui fait la couleur griegienne : l’économie formelle, le sens de la miniature, l’usage subtil du matériau populaire, la mélancolie discrète qui affleure même dans les pages les plus lumineuses.

On pourrait reprocher à l’ouvrage sa brièveté : certains aspects – la réception critique internationale, les débats esthétiques contemporains, ou une analyse plus approfondie de certaines œuvres moins célèbres – sont nécessairement survolés. Mais cette limite est aussi une force. En moins de deux cents pages, l'auteur offre une synthèse intelligible, élégante et rigoureuse, qui remplit parfaitement sa fonction : donner envie de réécouter Grieg autrement, et de le lire dans toute sa complexité.

Ce Edvard Grieg n’est ni un simple ouvrage d’initiation, ni une monographie académique exhaustive. Il occupe un espace précieux entre les deux : celui d’un essai biographique éclairant, destiné à des lecteurs curieux, mélomanes ou étudiants, qui cherchent à comprendre un compositeur au-delà des clichés. En cela, le livre réussit pleinement son pari et s’impose comme une référence en langue française sur Edvard Grieg.