À Bagnolet, au théâtre-école le Samovar, Franck Dinet livre « les diagonales qui chahutent sa vie ».

Dans une demie obscurité, un homme entre sur le plateau. Sa démarche exprime une touche de nonchalance. Son bonnet tient sur son crâne comme une chaussette partiellement enfilée. Svelte comme un cycliste, sa chemise est celle d’un arlequin qui serait devenu bourgeois-bohême : des couleurs douces, gris clair, vert clair, ocre clair. Un pantalon de toile bien coupé lui donne un air décontracté et propre. Le public l’observe sans saisir tout de suite le télescopage de ses identités, aux signes atténués : celles de l’Auguste, du clown blanc et du directeur d’école. 

Photo : Ralph Louzon ©ADAGP

Au diapason 

Il marche donc jusqu’au centre du plateau et se saisit d’une clarinette qui l’attend là, posée bien droite sur son support. Puis il joue une belle mélodie mélancolique, dos au public, jusqu’à ce que : couac !, une note intempestive l’interrompe. Un prologue singulier qui donne le ton, faisant sonner finement un diapason clownesque.

A-t-on jamais entendu, en effet, un musicien professionnel faire une fausse note ? Les fausses notes sont là certes, en embuscade, toujours. Elles ne s’entendent pas plus, toutefois, que ne se laisse percevoir un désir refoulé. Or, un couac déglingue le beau monde. Car le couac marque la proximité déniée de la vie intime avec la vie sociale, de la familiarité avec la civilité, du corps vivant avec l’esprit pensant, de l’individu pétri d’humanité avec le personnage mensonger. De ce côté, il y a beau temps que les clowns incarnent, sans s’y réduire, l’hypothèse de l’inconscient (l’une-bévue, nommément !).

Madame Françoise (Roseline Guinet) et, au fond, Franck Dinet  (Photo : Ralph Louzon ©ADAGP)

 

Clown, directeur d’école, professeur, père

Que peut donc donner un clown à la direction d’une école de clowns ? C’est ce que ce spectacle met en récit dans la bouche de Franck Dinet, avec émotion, humour et simplicité. 

On discerne ainsi deux projets au moins, qui se situent à des années lumières l’un de l’autre. Le premier, idéal mais technique, et parfois magique, consiste à préparer de jeunes clowns aux réussites de leur art. Toute une histoire que cette rencontre des élèves. Le second, terre à terre, social, réel : assumer au quotidien la conduite d’une école professionnelle. Et puis un troisième projet s’est invité à la fête : partager la vie de Roseline Guinet, élever leurs deux filles («  Papa, je sais que je serai clown, mais je n’en ai vraiment pas envie...  »). 

Roseline ménage quelques entrées savoureuses de Madame Françoise, son clown à elle. Autant de couacs pour briser les élans naïvement narcissiques de Franck, qui s’est mis en tête de se raconter. Celui-ci se fait, pour le public, le Virgile d’un monde qui reste méconnu. Par exemple, lorsqu’il explique : «  Le clown, depuis l’origine, est minuté : trois minutes pendant le montage de la cage aux lions, trois minutes pendant le démontage. Trois minutes après le numéro de la trapéziste. Mais depuis que le cirque nous a mis à la porte... Réfugiés au théâtre, nous prenons notre temps. Nous respirons, nous devenons émouvants et même... Nous avons migré… intelligents…  » Ou encore cette clef : «  Le clown a affaire aux mêmes obstacles que nous, mais pour lui c'est pire. Les solutions simples, il ne les voit pas.  »

Franck Dinet, Roseline Guinet (Photo : Ralph Louzon ©ADAGP)

 

Une vie manifeste

Franck Dinet est très finement habité, des pieds à la tête (jusqu’au bonnet qui la couronne), de l’art du clown. Il est de cette sorte de gens qui font de leur passion leur profession. Ils n’ont pas seulement un métier, dont ils connaissent toutes les ressources et toutes les difficultés, pour les avoir maintes fois recherchées, provoquées, éprouvées, aimées, maîtrisées, perdues. Ils professent aussi. Car toute profession, au fond, est un manifeste : faire savoir à tous qu’ici aussi habite le dieu. D’une telle profession, il n’est donc pas étonnant que Franck Dinet ait fait, très tôt dans sa carrière, un professorat. Et le professorat d’un clown, n’est-ce pas, ça ne se trouve pas à l’université. Alors où ? D’après lui, il serait fort bien situé à la ferme.

Une ferme d’élevage ou une ferme maraîchère eussent convenu en effet à ce professeur, une ferme où l’on eût consacré trois heures aux radis et aux choux de Bruxelles, précise-t-il, puis trois heures aux clowns, et ainsi de suite. Un rapprochement qui rappelle que le vivant, lui aussi, élabore les formes les plus improbables et les plus inouïes, dans sa puissance infinie et son immense fragilité. Après tout, n’est-ce pas l’agriculture intensive qui étouffe de solutions simples ? Le clown est proche de l’enfant, de la vie, de l’organique, de l’imagination. Il incarne ce qu’il nous reste de nos capacités abîmées à mener très loin des explorations gratuites et inutiles. Elles valent bien un manifeste.

Photo : Ralph Louzon ©ADAGP

 

Château de sable
Théâtre-école du Samovar
6, 7 et 8 mars 2026

Château de Sable, avec Madame Françoise, un texte de Carol Vanni interprété par Franck Dinet et Roseline Guinet. Collaboration artistique de Jean-Luc Vincent, conseil au travail vocal : Valérie Joly, écriture clarinette : Chris Martineau

 

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