Ce septième numéro d’une série de récits de travail raconte la vie et les luttes pour un transport public au service des travailleurs du bassin nazairien.
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Catherine, conductrice de bus urbain, et de Sébastien, agent de la circulation à la SNCF, qui, en parcourant les axes de circulation de la région nazairienne, sont témoins de la vie quotidienne d’une cité ouvrière, de ses problème et, parfois, de ses tensions.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».
« Avant la grève, il n’y avait pas de véritable politique de transports urbains » (Catherine, conductrice de bus.)
« Tu vois, c’est la dame qui m’emmenait à l’école quand j’étais petit » : c’est ce que j’ai entendu dernièrement dans la bouche d’un jeune homme qui montait dans mon bus avec son fils. Depuis trente ans que j’exerce ce métier, je fais un peu partie des murs. Il y a même des usagers qui m’appellent par mon prénom, surtout depuis la grève de 2004. Il faut dire que j’étais en première ligne pendant le conflit, qui a été très médiatisé. Des journalistes nous ont raconté que leur rédaction, comme lors de toutes les grèves, leur demandait d’interroger des usagers mécontents de notre arrêt de travail. Mais ils n’en trouvaient pas à Saint-Nazaire. C’était impressionnant de voir à quel point l’opinion publique était avec nous. […]
Le maire considérait qu’il n’était pas très grave que les bus soient en grève. Il avait dit, en substance, que cela ne concernait qu’une population captive du bus. Sous-entendu : les jeunes, les personnes âgées, les chômeurs. Cette maladresse n’a pas plu. Mais c’était un peu vrai. Le réseau n’étant franchement pas à la hauteur d’un vrai service public, les gens ne pouvaient pas aller travailler en bus. Je me souviens qu’à l’époque, quand j’attaquais l’avenue de la République, ceux qui devaient prendre un train descendaient bien avant la gare parce que le bus était coincé dans les embouteillages. Il n’y avait pas de véritable politique des transports en 2004. La presse ayant régulièrement publié des propos négatifs sur le transport urbain, les politiques se sont trouvés au pied du mur et ont totalement repensé la question pour créer, en particulier une ligne rapide sur des voies prioritaires. [.…]
Syndicalement, nous sommes également souvent en bataille avec l’employeur sur des règlements qui ne sont pas applicables mais qu’il veut absolument garder. Lorsque, notamment, une personne ne présente pas son titre de transport, nous sommes censés le lui demander deux fois, puis appeler la sécurité. Si l’on veut préserver un minimum de sérénité, cette mesure n’est pas viable, d’autant que les effets de groupe sont imprévisibles. Si, par exemple, la première personne qui monte ne me dit pas bonjour, personne ne me salue, et vice-versa. On ne peut pas non plus prédire quels effets peuvent déclencher le moindre événement, la moindre interaction entre les passagers. Il peut même y avoir des bagarres dans le bus. Lorsque ça arrive, je suis un peu pétrifiée, je ne sais pas comment ça peut dégénérer. Dernièrement, un jeune a bousculé une personne alcoolisée pour la faire tomber du bus. Quand j’ai vu cette personne allongée sur le trottoir, j’ai tout stoppé et j’ai appelé. J’ai refusé de redémarrer avant qu’elle soit prise en charge par les pompiers. Mais j’ai eu des mots avec quelques passagers qui ne voulaient pas se mettre en retard à cause d’un marginal aviné. […]

[Un bus dans le quartier de la Chesnaie. Photographie Pierre Madiot.]
Avant, nous rentrions au cœur des cités. Maintenant, on reste davantage sur les grands axes, mais il y a quand même des problèmes. Par exemple, vers la Bouletterie, il y a régulièrement des jeunes à moto qui font du rodéo dans le couloir de bus. Ce n’est pas vraiment une agression, plutôt une provocation. Mais il est vrai que je circule au cœur des trafics de drogue ; je vois des jeunes faire le guet à l’entrée et à la sortie de la cité. De la « marchandise » avait même été cachée contre nos toilettes, au terminus d’une ligne. Je peux aussi assister à du trafic dans le bus… Parfois, les petites incivilités que nous subissons régulièrement peuvent dégénérer en agression. Je sais que ce n’est pas dirigé contre nous, personnellement : nous ne sommes que les représentants de l’institution. Le point de départ est souvent un problème de billetterie. C’est pour cela que, côté syndicat, nous recommandons aux conducteurs de ne pas se mettre en avant dans des rôles de contrôleurs ou d’agents de sécurité. […]
Avec “hélYce”, il faut rouler ! Sur cette ligne rapide, cadencée à raison d’un passage toutes les 10 minutes, plus question d’attendre les gens aux arrêts puisque le bus suivant va arriver. Mais il y a sans cesse des problèmes à résoudre, comme des déviations ou des retards. Et il m’est plus difficile de rester zen quand je suis fatiguée. Aujourd’hui, le principal problème est la cohabitation avec les vélos et les trottinettes sur le territoire des couloirs de bus. Hier matin, à la gare, je tournais pour m’engager dans le couloir de bus quand une dame à vélo électrique m’est passée devant. Là, j’ai pilé. Avec ces grands bus qui sont plus lourds, le coup de frein est brutal. Il est arrivé qu’il y ait des blessés. Mon inquiétude, ce sont les landaus. Je prends beaucoup de jeunes femmes avec leurs nouveaux nés et je crains toujours qu’un bébé ne fasse un vol plané sur un coup de frein. Mon but, c’est de rouler dans les meilleures conditions, pour emmener les gens d’un point A à un point B, en sécurité.
[…] C’est un boulot qui convient à tout le monde si on est capable de s’adapter aux horaires et de supporter les gens, les remarques désobligeantes ou la froideur. C’est ce que je dis toujours aux jeunes qui entrent dans l’entreprise. Savoir apprécier aussi le salut chaleureux des habitués, le challenge d’un parcours à travers la ville, au volant d’un engin imposant. Chaque jour, je pars avec mon bus sur une des lignes de la Stran, et je n’ai personne sur le dos à me dire comment faire mon travail et comment rendre service aux passagers. C’est un travail en responsabilité. Un travail qui me plaît.
Une lutte de tous les instants pour maintenir le meilleur service (Sébastien, cheminot.)
À la SNCF, je fais partie de la catégorie des agents de circulation. […] En 2012, une fuite de gaz dans la raffinerie Total m’avait amené à déclencher l’interruption du trafic à partir de mon poste d’aiguillage de la gare de Donges. Si les trains étaient alors passés là où ils circuleront désormais, cet incident n’aurait évidemment pas présenté les mêmes risques. D’autant plus que, dans ce cas de figure, l’agent aurait hésité à actionner le bouton d’arrêt pour une simple mesure de précaution… La SNCF et Total détestent l’émotion que provoque une telle décision. Mais, que le train passe au milieu des zones sensibles ou à 800 mètres, on ne voit guère de différence en cas d’explosion catastrophique quand on connaît les risques des sites SEVESO, dont la raffinerie fait partie.

[Le TER 58041 à la gare de Donges. Photographie Cramos.]
[…] Quand je suis arrivé sur le bassin, en 2003, au Pouliguen, il y avait encore des vendeurs de billets en gare. À celle de Montoir on était plus d’une vingtaine de cheminots ainsi qu’à Donges. À Montoir, il y aura désormais juste une halte comme à Penhoët, avec une machine automatique pour les billets et personne pour donner le départ des trains et pour assurer la sécurité. C’est ce qu’on appelle les points d’arrêt non gérés (PANG). Pourtant, le bassin nazairien est un grand bassin ouvrier où beaucoup de personnes pourraient se rendre à leur travail par le train. […] Mais les horaires ne sont pas forcément adaptés à ceux des travailleurs et, en raison d’incidents récurrents, les retards s’accumulent. […] Ce matin, je travaillais à Montoir-de-Bretagne, au train de 8h ¼, j’ai vu 50 à 70 personnes sortir du train pour aller à Airbus. Et je sais que c’est à peu près le même nombre de passagers qui descendent à Penhoët pour se rendre aux Chantiers. Un autre contingent poursuit jusqu’à Saint-Nazaire. Ce sont des trains d’ouvriers et d’étudiants. Il y a en effet beaucoup de jeunes qui vont étudier à Saint-Nazaire ou à Nantes à partir de Savenay, voire d’un peu plus loin et même de la côte […]

[Un "aiguilleur" à la gare de Savenay. Photographie Patrice Morel.]
Les voyageurs qui se rendent à Paris ou à Nantes ne prennent pas ce train matinal. Sur les 60 trains qui circulent chaque jour dans les deux sens sur la ligne Nantes-Saint-Nazaire, un peu moins d’une vingtaine s’arrêtent à Penhoët. Avant, on pouvait prendre un billet complet pour effectuer un trajet qui partait d’une petite gare comme celle de Montoir pour aller jusqu’à Paris-Montparnasse. Maintenant on ne peut plus, on est obligé de prendre un billet de TER jusqu’à Nantes puis un billet TGV de Nantes à Paris. […] Si un TGV a du retard, faire attendre le TER compromet le fonctionnement des cadencements entre les grandes agglomérations ainsi que les cadencements du réseau périurbain autour de Nantes. Arrivés au terminus les trains repartent en effet dans l’autre sens moins de 10 min après. Au moindre retard, le dispositif se grippe, sans parler des problèmes qui surviennent alors sur la voie unique entre Saint-Nazaire et le Croisic. Sur cette voie dite « banalisée », on peut mettre jusqu’à 5 trains qui ne peuvent se croiser qu’en gare de Pornichet ou de La Baule. Ou bien, on peut mettre 5 trains à la suite qui vont dans le même sens mais, au terminus, la gare n’est pas en mesure de recevoir tous ces trains sans faire des manœuvres un peu complexes.
[…] Actuellement, sur Saint-Nazaire et Savenay on est en train de se battre pour empêcher la fermeture des guichets de la gare de Pontchâteau. On a fait passer des communiqués de presse, on est allé voir la mairie qui a été informée de cette fermeture au mois de juin. On va organiser des permanences pour faire signer les pétitions. En un peu plus d’une semaine, nous sommes rendus à plus de 1000 signatures. […] Lors des gros mouvements de grève de 2019, avec les dockers qui bloquaient le port, les cheminots qui bloquaient les trains, presque aucune matière première ne pouvait plus passer. En 2109, lors du conflit des retraites, chez les cheminots, des camarades ont fait plus de 40 ou 50 jours de grève.
Dans ces circonstances, on se retrouve tous au dépôt : un endroit où, jadis, les machines à vapeur étaient contrôlées. Il y a là un club de sport qui était géré par des syndiqués CGT. On y fait du ping-pong, de la danse, de la marche. Malheureusement, ce local est appelé à disparaître. La SNCF, propriétaire des lieux, nous a officiellement coupé les fluides même si on a encore de l’eau et de l’électricité. On était chauffés par une vieille chaudière qui a lâché, et les radiateurs électriques commencent à avoir de l’âge. À chaque rassemblement, on vient là pour discuter et passer un moment convivial. À Nantes, les cheminots disposent de la salle de la Moutonnerie qui appartient au CE. Elle se situe dans la direction de Paris près du petit pont qui passe au bout de la gare À Angers il y a la salle Marpeau. Ce sont les biens gérés par le CASI (Comité d’action sociale interentreprises). On regrettera le dépôt de Saint-Nazaire cher aussi aux retraités du rail, qui, autour d’un barbecue et de quelques verres, ont plaisir à nous rencontrer et à nous soutenir dans les luttes. Heureusement qu’on a nos retraités. Ils sont toujours là quand il y a besoin d’aider à l’intendance. Et ce sont eux qui mettent le plus d’argent dans la caisse de solidarité. Quand il faut aller à Paris, ils sont partants.
Les cheminots ça reste une grande famille.
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Catherine et de Sébastien est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire ».