Jacques Vassal signe ici la biographie thématique de Georges Brassens « que tout amateur de l’œuvre du chanteur sétois doit posséder dans sa bibliothèque ».

Que nous reste-t-il de Georges Brassens et de ses trente ans de carrière ? Presque cent-soixante chansons enregistrées par l’artiste et s’apparentant, pour beaucoup, à de la véritable poésie. Mais ce précieux legs résistera-t-il à l’usure du temps ? L’«  homme libre  », comme le désigne l’intitulé du livre-somme de Jacques Vassal, adulé pendant les années d’après-guerre où il remplissait l'Olympia et Bobino, est devenu, pour les jeunes générations actuelles, un chanteur un peu vieillot, démodé pour les uns, inconnu des autres. Il maniait pourtant la langue et les mots comme personne. Et on ne mesure guère, aujourd’hui, la popularité de l’œuvre et de l’homme, véritable institution dans le paysage culturel français de l’après Seconde Guerre mondiale.

La matière de ce livre d'abord publié en 2011, «  que tout amateur de l’œuvre du chanteur sétois doit posséder dans sa bibliothèque  » à en croire François Morel qui signe la préface de cette réédition, est évidemment trop riche pour pouvoir en dresser un bilan exhaustif. Son enquête intime conduit Jacques Vassal, à travers quatorze chapitres thématiques et chronologiques, à balayer la vie du chanteur, de son enfance à sa postérité immédiate comme plus lointaine, jusqu’à nos jours. Structurée, bien écrite et richement documentée, la « plus complète biographie jamais écrite sur le chanteur  » se savoure pleinement. Jacques Vassal se révèle fin connaisseur de l’œuvre de Brassens, ponctuant ici et là ses observations par des références à ses chansons, même les moins connues. La biographie est encore agrémentée de nombreux témoignages d’amis et de proches de Brassens, et de paroles rapportées au chanteur, illustrant le propos de son biographe. D'un bout à l'autre, cette vie de Brassens résonne avec les nombreuses chansons auxquelles elle renvoie.

Une vie sans strass ni paillettes

Natif de Sète, deuxième port de commerce sur la Méditerranée, en octobre 1921, Brassens est le fils d’un couple recomposé. Jean-Louis, son père, maçon, est ce «  mur infranchissable  » tolérant, robuste et opiniâtre «  qui n’a jamais rien dicté à son fils  ». Elvira, son «  Italienne de mère  », sévère, profondément croyante et fervente catholique, rêve de voir son fils devenir fonctionnaire. Il leur rendra respectivement hommage dans les Quatre bacheliers et Maman, Papa. Sa demi-sœur, Simone, de presque dix ans son aînée, est la fille du premier mariage de sa mère avec un tonnelier de Bouzigues tombé au combat pendant la Première Guerre. S’il semble aimer Sète, c’est parce qu’elle le rattache à son enfance, que le chanteur rapporte heureuse mais «  gâchée par l’école  ». Il souhaite ardemment quitter la province (le soleil et la mer) afin de réaliser son rêve de devenir un homme de lettres. Une sombre affaire de vols, pour lesquels il écopera d’un an de prison avec sursis, précipite son départ pour la capitale. Il aura d’abord sa chambre chez la tante Antoinette, à la pension du 173 rue d’Alésia (XIVe arr.) où il demeurera un peu plus de trois ans. Afin de gagner sa subsistance, il s’engage comme manœuvre spécialisé chez Renault, à l’usine de Billancourt ; en parallèle, «  il se met à se cultiver  » tout en cultivant une autre passion, celle pour le jazz. Après un bref retour à Sète où il retrouve sa famille au début de la Seconde guerre, il retourne à Paris. Partiellement dépeuplée, la Ville Lumière s’enfonce progressivement «  dans la grisaille de l’Occupation  ». C’est là, «  dans la solitude de ses premières tentatives artistiques  », qu’il rencontre Jeanne Le Bonniec, de trente ans son aînée, mariée à Marcel Planche, l’Auvergnat de la chanson. Il trouve en la couturière bretonne une confidente, une amie, une oreille extérieure à la famille et une véritable «  fan  ». 

Au début de l’année 1943, il est réquisitionné par les autorités du gouvernement de Vichy pour le STO en Allemagne ; il est affecté chez BMW-Aviation, à l’atelier des cylindres de Basdorf. Les quelques mois de détention sont pour lui des mois de création. Ayant obtenu une permission spéciale pour retourner à Paris, un an exactement après son départ pour Berlin, il n’en repartira plus. Caché chez Jeanne, impasse Florimont, jusqu’à la fin de la guerre, il forme avec les époux Planche «  un trio insolite dans un lieu qui ne l’est pas moins  » et entame une relation avec Jeanne. Dans cette pittoresque «  arche de Noé  » pour reprendre les mots de Brassens, se développe un modus vivendi marginal, complètement détaché des contingences matérielles, les principaux protagonistes supportant sans broncher restrictions et rationnement. En 1946, il fait la connaissance de Joha Heyman, d’origine estonienne et de neuf ans son aînée, affectueusement surnommée Püppchen (petite poupée en allemand) ; elle sera la fidèle compagne de Georges jusqu’à la fin. Dans l’intervalle, au grand désarroi de Jeanne, il aura connu quelques liaisons passagères, avec des femmes parfois reçues dans une chambre de la rue Pigalle appartenant à Gibraltar. Devenu riche et célèbre, Brassens se retrouve dans le même temps très fatigué. En proie à de très violentes crises de coliques néphrétiques, atteint d’un cancer et épuisé par ses tournées, il s’éteindra fin 1981, à l’âge de soixante ans, au domicile de son médecin.

Et la chanson dans tout ça ? 

Brassens n’est pas simplement auteur-compositeur-interprète, il est également romancier, journaliste et acteur, entre autres. Et s’il avoue avoir finalement préféré la chanson au roman par «  paresse  » («  … c’est court, c’est facile  »), il estime que «  la chanson est inférieure au poème parce qu’elle est obligée de tenir compte de l’oreille des gens  ». Bercé depuis son enfance par la «  culture-chanson  » de sa mère «  qui chantait tout le temps  » (à l’instar de son père, sa sœur et ses grands-parents), il commence par mémoriser les chansons aux «  mélodies porteuses des paroles  » des chanteurs de son enfance. Il est aussi adepte du style jazzy de Charles Trenet, qui inspirera ses premières chansons (au style un peu «  fleur bleue  »), ou du style un peu déjanté de Ray Ventura et de ses Collégiens. Avec quelques copains du collège Saint-Vincent (une institution religieuse, selon le souhait maternel), Georges formera un petit orchestre swing et fera ses armes au piano, la guitare ne venant que plus tard. 

C’est d’ailleurs au collège, dès l’âge de 14 ans, que naîtra «  presqu’inévitablement  » sa vocation pour la poésie et la chanson (qu’il saura d’ailleurs admirablement marier dans toute son œuvre). Il y compose ses premiers poèmes en vers, de «  petites divagations sentimentales  ». Il est encouragé par son professeur de français Alphonse Bonnafé qui fut, par ailleurs, le secrétaire particulier de Jean-Paul Sartre (pour l’anecdote, Brassens refusera poliment toute fréquentation amicale du philosophe). Ses premiers succès nationaux arrivant dès son premier disque, à l’âge de trente ans (il avait déjà quarante chansons d’avance), son apprentissage de la musique aura donc été long quoique précoce. Quant à son perfectionnisme, il est légendaire. Étranger à toute notion de productivité, l’écriture et la composition de certaines de ses chansons, véritables prouesses sur le plan artistique et technique, pouvaient en effet s’étendre sur des années. Il aura également pour habitude de recopier intégralement chaque nouvelle version d’une chanson en chantier (et non de raturer, comme la plupart des auteurs). 

Fin 1945, grâce à l’aide financière de Jeanne, il achète sa première guitare. N’ayant pas appris à écrire la musique (qui sera par la suite transcrite sur des partitions par des copistes), il chante et répète ses mélodies jusqu’à les apprendre par cœur afin de les proposer à de potentiels éditeurs musicaux. Georges arpente alors la capitale, souvent à pied, pour tenter de faire connaître ses chansons. Son look — cheveux longs et grosse moustache — a certainement dû jouer en sa défaveur à cette époque. Le vent tournera ensuite en sa faveur, «  parce qu’il n’y avait que lui pour pouvoir porter ses chansons  ». Après que de nombreux cabarets l’ont refusé, Brassens effectuera ses débuts scéniques le 8 mars 1952 chez Patachou. C’est le point de départ d’une carrière de trente ans ; en l’espace de quelques semaines, «  l’inconnu de l’impasse Florimont  » devient la révélation de la saison. Dès l’automne de la même année, il enregistre ses premiers 78 tours sur le label Polydor et fait son entrée à la Sacem en tant que compositeur en avril 1953. Lors de son premier Olympia, en février de l’année suivante, ses chansons connaissent encore la censure même si elles sont déjà sur toutes les lèvres. Côté enregistrement, Brassens n’ayant pas la passion du studio, la première prise était en général la bonne et il lui arriva même de faire, en une seule séance, les huit chansons d’un 25 centimètres. 

La fulgurante accession à la célébrité du chanteur, qui contraste avec la patience avec laquelle il a réussi à «  trouver l’ouverture décisive  », sera le fait d’un coup de pouce du destin, une sorte de concours mystérieux mais heureux de circonstances. Et alors que Brassens aurait préféré être interprété par d’autres, il devient «  justement connu et reconnu dès l’instant qu’il se chante lui-même, avec sa guitare  ». S’il maîtrise à la perfection la versification, son travail musical (notes, rythme, harmonie) est plus empirique, plus instinctif. Il prend d’ailleurs l’habitude, au départ, de composer ses mélodies au piano pour, ensuite, les transposer à la guitare. L’avènement du 30 centimètres a des conséquences importantes sur la production de Brassens : lui, dont les premières chansons confinent à l’épure en dépassant rarement la minute et demie, peut approfondir ses sujets en «  brisant le mur des trois minutes  ». 

Les copains d’abord 

La biographie présente une autre facette intéressante de Brassens, l’homme raconté «  par ses copains  ». De nombreuses citations de personnalités célèbres (Gainsbourg, Gotlib, Le Forestier et bien d’autres) ayant croisé sa route, des verbatim du chanteur émaillent le propos de l’auteur. Surtout, le livre s’enrichit d’une centaine de pages d’annexes, transcriptions d’interviews exclusives de proches du chanteur. 

L’amitié, que Brassens place sur un piédestal, est un thème qui lui est cher et irrigue toute sa production écrite. Son inspiration viendra d’ailleurs principalement de son entourage même si, à l’analyse, son œuvre n’est pas aussi autobiographique qu’on veut bien le croire. Son premier roman, Lalie Kakamou, «  met en scène l’univers des copains, la “bande de cons” qui va se constituer autour de sa cellule de l’impasse Florimont  ». Tout en portant l’œuvre poétique en gestation, La Tour des miracles, autre de ses livres de jeunesse, révèle une «  recherche idéologique réfléchie  » en même temps qu’elle recèle un «  besoin de chaleur humaine à travers les copains  ». Et parmi les copains justement, quelques-uns travaillent «  dans l’ombre  » pour la carrière de Brassens. Pour certains d’entre eux, c’est au STO qu’il les a rencontrés. Fidèle parmi les fidèles, Pierre Onteniente (dit «  Gibraltar  »), son voisin d’atelier au camp de Basdorf, deviendra l’un de ses plus proches collaborateurs. Sa solitude est une «  solitude de recherche  », celle des grands penseurs. Les amis sont aussi ceux à qui il fait passer le «  test  » des nouvelles chansons, ces tests s’adressant aussi à des amis non musiciens. C’est également par le biais de connaissances de ses amis qu’il décrochera auprès de Patachou l’audition décisive.

Il eut quelques amis célèbres (Brel, Devos, Bourvil, René Fallet). Et s’il rencontra «  le gratin  » de son temps (Pagnol, Sartre, René Clair ou Joseph Kessel), certains s’étonnent que ces rencontres n’aient pas débouché sur des relations amicales plus soutenues. Mais l’artiste est déjà très occupé et trop d’amitiés, «  fussent-elles passionnantes  », lui auraient dévoré son précieux temps de création. Or «  la grande passion de la vie de Brassens fut, plus que “la chanson” en général, l’art d’écrire des chansons  ». Aussi s’en tint-il à l’intimité de quelques privilégiés, lesquels firent parfois preuve de possessivité, voire de jalousie.

Superstar ou anti-star ?

Même au faîte d’une gloire qualifiée de «  phénoménale  » par Vassal, Brassens, en homme humble et discret qu’il sut toujours rester, «  inspirait la confiance et la sympathie  ». Certes l’homme avait ses adeptes et ses détracteurs, mais chaque nouveau disque de lui était, à sa sortie, «  un événement et une fête  » pour son public et ses fans — Marcel Gotlib en tête. Brassens «  est et restera avant tout un poète urbain  », casanier, voire routinier. Demeuré proche de ses racines, il était conscient des risques de «  la rançon de la gloire  ». Son succès sera planétaire (reste de l’Europe, Amérique du Nord, Afrique du Nord), même si la complexité de sa langue obérera quelque peu la compréhension de ses vers par les publics non francophones. Cela conduira d’ailleurs certains artistes, notamment anglophones, à s’essayer à la traduction de ses textes (avec plus ou moins de succès).

Construite dans la durée, son œuvre est au global assez homogène mais évolutive. Avec des mots au départ simples et humbles, devenus, avec le temps, plus rigoureux et plus sophistiqués, Brassens arrivera à toucher à l’universel de la condition humaine, s’amusant à «  montrer du doigt les travers autant que la grandeur du genre humain  ». Le style d’écriture de ce travailleur infatigable, qui lui permet de dire le maximum de choses en un minimum de place, confine à l’art. Il est «  celui qui a mené le plus loin la rigueur de la forme  ». On perçoit d’ailleurs un «  style Brassens  » : une lente incubation des textes, des chansons à effets et sans orchestration, des chutes soignées, une parfaite maîtrise des figures de style, une écriture pétrie de malice et d’érudition, qui emprunte tour à tour à un argot désuet, aux «  joyeux jurons de jadis  », aux poètes qu’il admirait (François Villon, La Fontaine), qu’il contribua à vulgariser (Paul Fort, Banville, Jammes) ou à populariser (Antoine Pol). Lui, qui ne fait pas de la «  chanson moderne  », s’inscrit plutôt dans une tradition populaire remontant aux fabliaux du Moyen-Âge, dans la veine de Villon. «  Les mots crus seront pour lui une marque de fabrique, lui permettant aussi de toucher une frange de public, venue entendre “un énergumène hirsute et moustachu” prononcer des “gros mots”  ». Jamais, pour autant, ses chansons ne prendront un tour vulgaire ou obscène, et on verra d’ailleurs son langage devenir de plus en plus châtié au fil du temps et des chansons. Comme il avait coutume de dire, «  on n’entre pas dans mes chansons comme dans un moulin  ».

Il réussira le tour de force de «  concilier des impératifs contradictoires  » : rendre populaire des chansons à l’écriture savante (tout en suscitant au passage quelques vocations) et un peu élitiste. Bien sûr, la réflexion de Brassens se fera, au fil du temps, de plus en plus mature, comme le montrent les sujets, la forme et le fond de ses chansons. Par exemple, la thématique de la mort est omniprésente chez Brassens, un peu comme si, s’armant contre sa peur de la mort, il avait souhaité la conjurer. Il la regarde en tout cas bien en face, en rigole même, en en examinant les moindres facettes … et prolonge même le sujet en traitant de l’enterrement et des funérailles. Outre le texte, il attachera également une grande importance à la musique qu’il ambitionne être une combinaison réussie entre voix (la sienne est rocailleuse, grave, «  nature  »), guitares (rythmique et pour les contre-chants) et contrebasse. En somme, un «  triangle équilatéral entre le rythme, les harmonies et la mélodie  ». 

Côté idéologie, le chanteur développe très tôt un individualisme «  farouche  », presque libertaire. «  Si je n’étais pas chanteur  », avait-il un jour expliqué en interview, «  c’est voleur que j’aurais été  ». Si on perçoit, à travers la plume de Vassal, la lente maturation de son œuvre, force est de constater que deux piliers de son œuvre sont présents ab initio : sa révolte contre l’injustice et sa profonde compassion pour ceux qui en sont victimes. Anarchiste «  franchouillard  » (s’il l’est par la pensée, il ne l’est certainement pas dans les actes), antimilitariste, curieux de tout mais méfiant des dogmes, partis et idéologies, le chanteur est clairement anticonformiste et vit conformément à ses idées. Il étudiera d’ailleurs en détail les fondements et les courants de la pensée anarchiste (Proudhon, Bakounine, Kropotkine). Et si certaines de ses chansons peuvent paraître de prima facie moralistes, il se refusera toujours à donner conseil aux nombreux jeunes gens qui ne manqueront pas de lui en demander. «  Ne pas adhérer, ne pas contrarier et ne pas faire de peine, telle semblera toujours être sa philosophie  ». 

Brassens avoua un jour à Luc Bérimont qu’il «  aurait préféré être un grand poète  ». On aurait pu le rassurer sur ce point, lui qui est mort il y a bientôt 45 ans. Car, réconciliant poésie écrite et poésie chantée, on peut raisonnablement dire aujourd’hui que Brassens, troubadour du XXe siècle, compte aussi parmi les derniers grands poètes français.