Asma Mhalla estime que le technofascisme est le nouveau totalitarisme de notre siècle. Une hypothèse intéressante mais discutable.

Les démocraties libérales sont-elles en train de basculer vers une nouvelle forme de domination politique ? Dans Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Asma Mhalla avance une hypothèse ambitieuse : le totalitarisme du XXIᵉ siècle ne serait plus porté par une idéologie structurée, mais par l’architecture technologique façonnée par les grandes entreprises du numérique. L’ambition de l’ouvrage est considérable : penser ensemble la montée en puissance de la Big Tech, son emprise sur nos infrastructures cognitives et les recompositions autoritaires contemporaines.

Le titre renvoie explicitement au courant de science-fiction cyberpunk, incarné notamment par William Gibson, qui imaginait dès les années 1980 des sociétés dominées par des conglomérats technologiques où l’État s’efface derrière des puissances privées omnipotentes. Mhalla revendique cette filiation : ce que la fiction anticipait serait désormais en train de se réaliser. L’imaginaire cyberpunk devient ainsi une grille de lecture du présent.

Une démonstration fragile

Ce recours à une matrice dystopique confère au livre une réelle puissance suggestive – sans doute l’une des raisons de son succès éditorial. Mais il contribue aussi à brouiller la frontière entre analyse et projection, entre diagnostic étayé et intuition spéculative. Le texte adopte d’ailleurs un ton très personnel : l’autrice mêle analyse, inquiétude et impressions subjectives, si bien que l’ouvrage apparaît parfois moins comme une enquête systématique que comme une méditation inquiète sur l’époque.

L’argumentation s’organise autour de trois axes : l’emprise croissante des plateformes sur l’espace public, l’analyse du moment politique américain marqué par le trumpisme et, enfin, l’exploration des formes possibles de résistance.
Mhalla décrit l’avènement d’un « métacapitalisme » qui ne se contente plus d’exploiter des ressources ou des marchés, mais capture les infrastructures cognitives elles-mêmes : données, attention, architectures de l’information. Les plateformes numériques tendraient ainsi à devenir des quasi-souverainetés. Cette dynamique relèverait d’une « technologie totale », dans laquelle la technique ne constitue plus seulement un instrument mais le milieu structurant de l’ensemble des rapports sociaux.

L’intuition est stimulante et s’inscrit dans un ensemble de travaux récents sur le pouvoir infrastructurel des plateformes. Mais la démonstration peine parfois à convaincre pleinement. Le raisonnement procède fréquemment par affirmations fortes dont les contours demeurent flous. Les références théoriques mobilisées sont souvent implicites, les emprunts ne sont pas toujours signalés ou trop rapidement, et plusieurs concepts – rétrofuturisme, fascisme-simulacre ou Gaslighting politique, auraient mérité d’être davantage définis (malgré un lexique à la fin de l’ouvrage qui reste assez peu éclairant). Cette densité conceptuelle, combinée à l’absence de clarification systématique, peut rendre la lecture parfois laborieuse.

Trump et la dynamique du « post »

L’analyse du trumpisme constitue l’un des fils directeurs de l’ouvrage. Mhalla propose d’en saisir la logique à travers une séquence en trois temps : post-vérité, post-légal, et peut-être bientôt post-État.

Le moment de la post-vérité correspond à la domination de la rhétorique sur les faits, amplifiée par les plateformes numériques. Une forme de gaslighting politique (que l'on pourrait rapprocher de la perversion narcissique) s’installe : la confusion devient une stratégie. Il ne s’agit plus tant de convaincre que de désorienter.

Le moment post-légal correspond à la mise sous tension des procédures juridiques. L’exécutif revendique une primauté pragmatique sur les normes établies et tend à redéfinir les règles du jeu institutionnel.

Enfin, l’hypothèse d’un moment post-étatique apparaît lorsque les infrastructures technologiques transnationales empiètent progressivement sur des fonctions traditionnellement souveraines.

Dans ce contexte, Mhalla évoque l’émergence possible d’un « technofascisme ». Le terme désigne une configuration hybride dans laquelle se combineraient centralisation du pouvoir politique et domination infrastructurelle des technologies numériques. Donald Trump n’en serait pas l’architecte idéologique mais le facilitateur politique : celui qui crée les conditions d’une convergence entre exécutif fort et gouvernance technologique.

Le lien entre trumpisme et gouvernance technologique demeure toutefois davantage suggéré que véritablement démontré. L’usage de catégories aussi lourdes que « fascisme » ou « totalitarisme » tend parfois à dramatiser le diagnostic sans en préciser pleinement les mécanismes.

La question du « totalitarisme cognitif »

C’est dans cette perspective que Mhalla introduit l’idée d’un « totalitarisme cognitif ». Il ne s’agirait plus d’un totalitarisme reposant sur une idéologie mobilisatrice et l’encadrement massif des sociétés, mais d’une emprise plus diffuse : l’architecture technologique elle-même structurerait les conditions de perception du réel. La domination passerait par l’environnement informationnel et par la configuration algorithmique des flux de connaissance.

La thèse est suggestive, mais le recours à la catégorie de totalitarisme ne va pas de soi. Les régimes totalitaires du XXᵉ siècle reposaient sur un parti unique, une idéologie officielle et un appareil de coercition centralisé. La domination diffuse décrite ici — faite d’architectures numériques, d’incitations algorithmiques et de dépendances infrastructurelles — relève d'une autre logique, dont il n'est pas certain qu'elle puisse être correctement appréhendée en la rangeant sous cette catégorie.

L’usage du terme « totalitarisme » apparaît dès lors moins comme une catégorie analytique rigoureuse que comme un signal d’alarme conceptuel destiné à marquer la gravité des transformations en cours. Cette stratégie rhétorique donne au livre sa force d’interpellation, mais elle en constitue aussi la principale faiblesse théorique.

Résister : libertés fondamentales et pensée collective

L’ouvrage ne se clôt pourtant pas sur la seule projection dystopique. Dans ses dernières pages, Mhalla met en lumière les formes de résistance observables aux États-Unis : mobilisations citoyennes, contre-pouvoirs judiciaires, travail critique des journalistes et des universitaires. Loin d’un effondrement total, elle souligne la persistance de dynamiques démocratiques capables d’endiguer certaines dérives autoritaires.

Cette conclusion introduit toutefois une tension. Après un diagnostic particulièrement sombre — métacapitalisme, technologie totale, risque de totalitarisme cognitif — l’autrice réaffirme la centralité des libertés fondamentales : liberté d’expression, indépendance de la justice, pluralisme de la presse.

La résistance ne serait donc pas seulement institutionnelle ou réglementaire ; elle serait aussi culturelle et cognitive. Préserver la capacité de juger, maintenir la pluralité des récits et défendre l’autonomie critique des citoyens deviennent des conditions essentielles de la démocratie.

Mais cette issue laisse sans réponse une question essentielle : si les infrastructures numériques configurent profondément l’environnement cognitif des sociétés, comment garantir concrètement l’effectivité de ces libertés ?
Cyberpunk se conclut ainsi davantage sur une exigence que sur une démonstration. Le livre frappe par la puissance de son imaginaire critique et par la force de son diagnostic. Mais il laisse parfois le lecteur hésitant sur la solidité conceptuelle de ses catégories. Entre alerte salutaire et dramatisation théorique, l’ouvrage oscille constamment. C’est peut-être dans cette tension — entre puissance d’intuition et fragilité analytique — que réside à la fois son intérêt et sa limite.