Une nouvelle mise en scène d'un classique contemporain de l'opéra.

Certaines habitudes critiques ont la vie dure. À chaque reprise de Nixon in China de John Adams ressurgissent les mêmes soupirs : trop accessible, trop lyrique, pas assez radical… Comme si l’opéra contemporain devait impérativement être austère, hermétique, pour être légitime. L’actuelle production de l’Opéra Bastille pose frontalement la question : et si la véritable modernité n’était pas là où l’on croit ?

Entré tardivement au répertoire de l’Opéra national de Paris, Nixon in China s’impose aujourd’hui comme l’un des opéras majeurs de la fin du XXᵉ siècle. À Bastille, la distribution fait appel à quelques stars de la voix : Thomas Hampson en Richard Nixon, Renée Fleming en Pat Nixon. La direction de Kent Nagano impressionne par sa clarté architecturale et son sens aigu des couleurs, révélant l’originalité et la tension dramatique de la partition. Son geste précis et inspiré porte les chanteurs comme l’orchestre, offrant une lecture à la fois élégante, nerveuse et profondément habitée. Quant à la mise en scène de Valentina Carrasco, elle propose de l’opéra une lecture multiple, oscillant entre satire politique, théâtre de l’illusion et fresque historique stylisée.

Dès les premières minutes, ce Nixon revendique son éloignement du réalisme historique. Là où la création de Peter Sellars faisait de l’événement une méditation sombre et quasi mythologique, Carrasco opte pour une vision ironique et distanciée. Le voyage de Richard Nixon en Chine devient un spectacle sur le spectacle, une mise en abyme du pouvoir comme représentation. La diplomatie se transforme en chorégraphie, en rituel presque absurde.

Le fil rouge de la soirée est celui de la « diplomatie du ping-pong », qui permit effectivement la rencontre entre Mao et Nixon, et dont la métaphore visuelle est omniprésente : tables bleues, balles qui tombent comme une neige artificielle, gestes mécaniques et répétitifs. L’idée, simple mais efficace, souligne la dimension ludique et compétitive de la politique internationale. Elle fonctionne d’autant mieux que la musique d’Adams, avec son rythme harmonique lent, ses pulsations hypnotiques et ses boucles répétitives, suggère elle aussi un mouvement perpétuel, une tension sans résolution.

Carrasco excelle dans les images collectives. Les chœurs, parfaitement exploités, deviennent foule, propagande, ou masse manipulée. Le deuxième acte, avec ses décors volontairement artificiels et ses paysages « photographiques », met en relief la construction idéologique du réel : Pat Nixon visite moins la Chine qu’un décor fabriqué spécialement pour elle. Ce théâtre du mensonge, au cœur du livret d’Alice Goodman, trouve ici sa traduction visuelle. Et c’est bien là que Nixon in China touche juste : dans cette dernière nuit où les grands dirigeants, abandonnant leurs postures, se confrontent à leur passé. Carrasco parvient à restituer cette humanité fragile. Zhou Enlai (John Matthew Myers), figure de lucidité, sinon de doute, incarne une mélancolie politique qui résonne avec notre époque.

 

Opéra Bastille. Du 24 février au 20 mars 2026