À la croisée du récit autobiographique et de l’essai, Michel Jullien explore l’objet-livre : sa forme, son usage et l’expérience intime de la lecture.
Familier du monde du livre et de l’édition, l'écrivain Michel Jullien se transforme ici en analyseur de volumes, au sens matériel, et en phénoménologue de leur lecture, pas à pas, page à page. Il résume cette expérience en une succession de notations qui équivalent presque à un parcours de vie.
C’est avec humour qu’il nous restitue ces (ses) tours et détours autour du livre et dans le livre. Il passe notamment par un aspect de « roman de formation », en racontant comment il a été « converti » à la lecture grâce à des procédés imaginés par son entourage et par une psychologue. Quant à l’affrontement avec le livre — et donc avec la lecture — il en décrit minutieusement les étapes : les saisir, les prendre en main, les ouvrir, les pénétrer du regard, tout en relevant à chaque moment une spécificité de cet « objet ». En somme, le livre est placé et commenté au cœur de son (de nos) existence(s).
Certes, le titre de l’ouvrage, Le format d’un livre, n’est pas immédiatement accessible. À la page 53, l’auteur revient sur cette notion de « format » à propos d’un film de Michael Haneke, Amour (2012) : on comprend alors que le « format » d’un livre renvoie à l’idée qu’il peut se révéler ample, mou, parfois incommode… pour quelqu’un qui prétend lire couché. Mais cela ne suffit pas à épuiser le sens du terme.
Sous la forme du participe passé du verbe « former », le mot « format » renvoie d’abord moins à la forme, au sens philosophique, qu’à la mesure, à la dimension du livre. On se situe plutôt du côté de l’imprimeur. Mais l’auteur nous pousse aussi vers les notions de « formater » et de « formatage ». S’il s’agit désormais du lecteur, le format devient ce qui le relie à l’agitation intellectuelle que provoque la lecture.
Entrer dans le livre
Afin de faire valoir le chemin qu’il entreprend aux yeux de ses lecteurs, l’auteur construit d’emblée une analogie : celle de l’huître et du livre. Ce parallèle est en réalité moins abstrait qu’il n’y paraît, puisque l’une et l’autre présentent, pour le consommateur ou le lecteur, une carapace et un intérieur de nature différente et attractive. Reste à déterminer l’attrait que chacun peut éprouver pour l’un ou pour l’autre.
Là réside le point de départ de l’ouvrage. Car son personnage central fut longtemps rebelle à la lecture. Il en dessine les étapes : l’échappatoire, la distance, l’intervention d’une pédagogue, les jeux avec de petites fenêtres en carton pour appréhender les mots, puis les assembler en phrases, etc.
La question implicite est alors pertinente, à une époque où on lit de moins en moins. Quelles raisons peuvent dès lors nous convaincre qu’il faut ouvrir les livres plutôt que simplement les contempler ? Ne peuvent-ils pas servir d’objets d’ornement ? Et pourquoi servent-ils si souvent à marquer une différence sociale entre ceux qui en possèdent et ceux qui les ignorent ?
L’objet-livre
Il convient, pour commencer, de décrire cet « objet » qu’est le livre. Si sa taille varie, cette « chose-livre » est faite d’un dehors et d’un dedans ; elle n’a rien d’une boîte vide.
On peut alors poursuivre en s’attaquant à la lecture elle-même. Laissons de côté les détours par lesquels l’auteur, enfant, a fini par prendre des livres en main. Qu’en est-il de cette fréquentation ? Il y a la solidité de l’objet, l’amabilité du papier sous les doigts, les pages blanches du début puis noircies de signes, et le poids de l’ensemble lorsqu’on lit debout ou couché.
Mais plus précisément encore : chaque livre offre une hospitalité différente, une mouture typographique particulière, des divisions et des caractères divergents, un fonctionnement différent pour la page de gauche et celle de droite. Pour commenter ces variations, l’auteur convoque notamment l’artiste contemporain Anselm Kiefer et s’enthousiasme pour la puissance des textes, capables de produire des phrases à l’infini à partir d’un alphabet fini.
Et à ces éléments matériels s’ajoutent les gestes et les regards : les yeux qui passent d’un mot à l’autre, reviennent à la ligne, les doigts qui tournent la page, la main qui porte le livre. Très vite, chacun comprend que toute lecture possède son axe : frontal, en plongée, en contre-plongée, etc. L’angle importe, tout comme la distance personnelle maintenue entre le lecteur et le livre.
Les apprentissages du lecteur
Bien sûr, l’auteur ne néglige pas le contenu des ouvrages. Il sait insister sur la nécessité de la lecture, mais aussi sur la manière dont les livres s’épaulent les uns les autres : par renvois internes, par allusions réciproques, par les exigences mêmes de l’intellect.
Mais il revient encore au « format » du livre. Si une part de sacralisation entoure les livres, une autre relève de l’indifférence. Est-ce dû seulement au toucher du livre, à la manière dont il faut le manier, parfois encore le massicoter, à la nécessité de le ranger d’abord dans une bibliothèque, puis parfois dans ces « boîtes à livres » installées dans la rue ? On voit alors des passants s’arrêter, prendre un volume, le tourner et le retourner, puis le reposer ou l’adopter.
L’auteur n’est pas dupe. Comme pour l’huître évoquée plus haut — et comme pour la voiture, autre comparaison qu’il propose en fin de parcours — on finit presque toujours par ouvrir le livre et s’attarder à la lecture.
Ranger un livre dans sa bibliothèque, ensuite, n’est pas si simple. Comment les aligner ? Faut-il les classer ? Les trier ? Les laisser s’accumuler au hasard des arrivées ? L’auteur connaît bien les écrivains qui se sont préoccupés de ces questions. Il évoque notamment Georges Perec, Don Quichotte, Bouvard et Pécuchet, ou encore Varlam Chalamov. Le rangement des livres est même devenu l’objet d’ouvrages, voire de pamphlets ! Pourtant, aucune méthode universelle ne s’impose.
L’art typographique
Parallèlement à son fil directeur, l’auteur propose des considérations précises sur les règles de la typographie. On sent derrière ces pages une grande expérience et une connaissance concrète du métier d’imprimeur.
Le lecteur prendra plaisir à découvrir ces règles dont il ne soupçonne pas toujours l’importance : après un mot en italique, la virgule doit-elle elle aussi être en italique ? Dans quelle mesure faut-il chasser les espaces intempestifs ? Qu’appelle-t-on une « ligne veuve » — dernière ligne d’un paragraphe placée en haut de page — ou une « ligne orpheline » — première ligne d’un paragraphe isolée en bas de page ?
Le livre se conclut enfin par de belles pages consacrées à la collection de la Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard, rappelant au passage l’histoire de son fondateur — juif, dénoncé sous Vichy — ainsi que les règles éditoriales qui président à cette collection devenue emblématique.