Le rapport de la psychanalyse à l'art est ici illustré par les réflexions de Freud sur le Moïse de Michel-Ange et par l'étude de sa collection de statuettes antiques.

Consacré à Sigmund Freud et à son rapport aux images, cet ouvrage a la particularité d’avoir d’abord été envisagé comme un chapitre parmi d’autres d’un livre publié depuis 2021 et consacré à l’œuvre et à la vie de Michel-Ange. Cependant, l’abondance de la matière et l’ampleur prise par la réflexion de l’auteur l’ont conduit à isoler ce chapitre, puis à le concevoir comme un livre autonome.

La réflexion de l’auteur, professeur à l’Institut d’histoire de l’art et de l’image à Berlin, est née de deux impulsions anciennes. La première provient d’une série de conversations avec un historien ; la seconde de l’audition d’un cours magistral de Gustav Ernst Störring, alors directeur de la clinique psychiatrique et neurologique de l’université de Kiel. Ces deux expériences se sont progressivement condensées pour donner naissance à ce volume.

Plus largement, l’auteur ancre sa réflexion dans un paradoxe qui concerne à la fois Freud et la psychanalyse. Freud n’admettait pas la présence d’images dans la pratique analytique, en raison du primat accordé à la parole. Pourtant, cela ne l’empêchait pas de meubler le salon d’attente et son bureau de nombreuses images et statues — officiellement à titre décoratif, mais sans doute pas seulement. Par ailleurs, Freud n’a cessé d’étudier des images et des œuvres d’art, souvent en lien avec ses propres élaborations théoriques. Enfin, il fut un collectionneur passionné de peintures, de photographies, de statuettes, et notamment de statuettes antiques — ces dernières, objets autrefois ensevelis et désormais mis au jour, apparaissent comme une métaphore de l’activité du psychanalyste lui-même, occupé à révéler progressivement l’inconscient initialement enfoui.

Le Moïse de Michel-Ange

L’analyse de l’auteur s’organise principalement autour de la relation de Freud à la statue du Moïse de Michel-Ange conservée à Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome.

Au cœur de l’étude des notes et des écrits de Freud consacrés à cette sculpture, Bredekamp propose une thèse forte : plus Freud s’intéresse au Moïse de Michel-Ange, plus il tend à s’identifier au prophète, placé en position d’autorité face à un peuple susceptible de se détourner de la loi qu’il incarne. Comme Moïse, Freud se trouverait lui-même confronté à l’éloignement de celui qu’il avait d’abord envisagé comme son héritier intellectuel, à savoir Carl Gustav Jung. La rupture entre les deux hommes, provoquée par des divergences théoriques profondes quant à l’orientation de la psychanalyse, aurait ainsi nourri chez Freud un sentiment de désarroi et de solitude comparable à celui que Michel-Ange donne à voir dans la figure du législateur biblique.

Bredekamp étaye cette hypothèse par l’analyse de plusieurs lettres — montrant par ailleurs que certains proches de Freud n’ont jamais écarté cette interprétation. Il suit pas à pas l’évolution de la réflexion du psychanalyste avec une grande finesse : analyse de la position des doigts, de la main glissée dans la barbe, de la place des Tables de la Loi, croquis à l’appui.

L’œuvre devient ainsi un révélateur de la méthode psychanalytique elle-même : celle qui consiste à dégager la dynamique des conflits et des traumatismes — qu’il s’agisse du peuple hébreu, de Jung ou des patients — dissimulés derrière les symptômes psychiques. La fusion, parfois presque ludique, entre Freud et Moïse rend analogues leurs situations respectives.

Bredekamp insiste également sur le regard cinématographique de Freud, capable de saisir dans la statue une dynamique permettant de penser la théorie de la psyché et ses potentialités créatrices. Cela n’empêche pas Freud de rappeler constamment son scepticisme quant à la capacité des images — et plus encore du cinéma — à rendre compte adéquatement des états psychiques.

Une dette paradoxale envers l’histoire de l’art

L’auteur prolonge cette réflexion autour du paradoxe freudien. Freud se montre réticent à valoriser l’image dans le cadre analytique, tout en reconnaissant que la statue du Moïse offre, par la dynamique implicite de la position de ses membres, l’équivalent d’une véritable séquence filmique. Bredekamp rappelle d’ailleurs que des perspectives comparables se retrouvent, sous des formes différentes mais efficaces, dans les travaux de Marcel Duchamp, d’Étienne-Jules Marey ou encore d’Eadweard Muybridge.

Se dessine ainsi l’idée que Freud voyait finalement dans l’histoire de l’art une sorte de précurseur de la psychanalyse — non pas dans le domaine de la cure, bien entendu, mais dans la méthode. Freud établit en effet un parallèle entre la méthode de l’histoire de l’art et celle de la psychanalyse : toutes deux reposent sur une attention extrême aux détails. À partir d’un détail d’une œuvre — supposé avoir été produit de manière inconsciente — il devient possible de reconstruire l’ensemble de la composition, comme le fait le psychanalyste avec ses patients. Toutefois, Bredekamp souligne que contrairement au récit biblique, le Moïse de Michel-Ange ne brise pas les Tables de la Loi : il les retient. Il s’agit en d’autres termes d’un Moïse qui maîtrise sa colère et s’efforce de retrouver son sang-froid.

L’auteur rapproche ensuite ce rapport au Moïse de celui que Freud entretenait avec les statuettes antiques accumulées dans son cabinet, après avoir lui-même fréquenté les collections de Charcot. Il analyse alors les acquisitions du psychanalyste, les lieux d’achat, ses relations avec les spécialistes, ainsi que les répercussions de ces objets sur ses écrits, notamment L’Interprétation des rêves ou Gradiva. Ainsi, l’impulsion qui pousse Freud à collectionner ne relève nullement d’une simple lubie marginale ou secondaire.

L’appartement de Freud et l'exposition de la collection

La démonstration de Bredekamp se poursuit dans une analyse minutieuse de l’appartement de Freud à Vienne. L’auteur ne se contente pas de s’appuyer sur des photographies ou sur des impressions générales : il étudie précisément le plan du logement, la distribution des pièces et la répartition des œuvres collectionnées, après avoir retracé l’histoire de leurs acquisitions. Le « 19 Berggasse » — adresse bien connue de Freud à Vienne — se caractérise par un contraste marqué entre les pièces d’habitation, l’antichambre et la salle d’attente du cabinet d’un côté, et la salle de consultation jouxtant le bureau de l’autre.

Dans cette étude novatrice de l’aménagement du cabinet de Freud, Bredekamp met en évidence le caractère exceptionnel de l’ordonnancement des objets — notamment des statuettes — qu’il documente par de nombreuses photographies : dans cet espace, l’art structure véritablement l’espace. La succession des vues proposées fixe ainsi, par l’image, le lieu de fondation de la psychanalyse.

Mais au-delà de la simple description, l’auteur insiste — grâce à des témoignages contemporains — sur la manière dont Freud circulait parmi ces étagères, ainsi que sur la présence occasionnelle de certains patients exceptionnels dans cet environnement. On sait notamment que Freud manipulait volontiers les pièces de sa collection : il les prenait en main, les palpait, semblant parfois communiquer avec elles tout en conversant avec ses interlocuteurs — sauf lorsqu’il se consacrait pleinement à l’écoute analytique.

Cette observation tactile des statuettes, notamment durant les moments d’écriture, constitue un nouveau paradoxe, dans la mesure où la psychanalyse se veut un art entièrement fondé sur la parole. Pourtant, l’exclusivité de cette dernière n’est pas remise en cause. Après avoir examiné l’ensemble des images disposées autour de Freud — sur les murs ou dans les vitrines — Bredekamp conclut que ces œuvres (photographies, gravures, reproductions de statues ou statuettes elles-mêmes) témoignent non seulement des fouilles et des recherches entreprises pour les rapporter, mais aussi du parallèle que Freud établissait entre l’exploration de l’inconscient et les travaux de l’archéologie.

Dans cette perspective, la reproduction du tableau d’Ingres Œdipe explique l’énigme du Sphinx prend une signification particulière : elle montre un Œdipe résolvant une énigme, image qui fonctionne comme une véritable allégorie du travail du psychanalyste.