Plus qu’un motif, les larmes sont une marque de littérarité où se reflètent l’histoire des formes littéraires et les préoccupations du « moi ».
Ouvrage collectif, L'Archipel des larmes s’intéresse à la thématique des larmes dans la littérature et les arts. On y trouve rassemblés des articles portant sur des œuvres très diverses, certaines connues comme l’Iliade, d’autres moins connues comme Pauliska.
La notion de larme est définie dès l’introduction : une larme est une « excrétion », une « expectoration du corps », quelque chose qui jaillit hors de nous. Elle présente ce paradoxe qu’elle relève à la fois du for privé et d’une manifestation des émotions visible de l’extérieur (ou susceptible de l’être). D’un côté, les larmes engagent un rapport de soi à soi, car « seule la personne concernée peut dire pourquoi elle pleure » ; de l’autre, elles engagent notre rapport à autrui (à celle ou celui pour qui l’on pleure, à celle ou celui qui nous voit pleurer).
Mais l’introduction de l’ouvrage met également en évidence le pouvoir poétique des larmes. Si toute la littérature est « en pleurs », c’est peut-être parce que l’acte d’écrire est une « manière de pleurer », comme le suggère l'un des directeurs de l'ouvrage, Alain Montandon. Il s’agira donc, dans ce volume, de cartographier l’étrange archipel que constituent les larmes.
Les larmes : une catharsis
En premier lieu, c’est la fonction cathartique des larmes qui est mise en évidence. Le premier article du recueil est ainsi consacré à la tragédie antique. Dans la tragédie gréco-romaine, lorsqu’un personnage pleure, il entraîne à sa suite d’autres larmes, selon un procédé de contagion que l’on rencontre déjà au chant XXIV de l’Iliade – dans le thrène consacré aux funérailles d’Hector. Qu’il soit composé de femmes ou d’hommes, le chœur antique verse des larmes : dans Les Troyennes d’Euripide, Andromaque et Hécube pleurent la perte de leur liberté, mais aussi le malheur qui s’abat sur la cité (« perdu mon bonheur, perdu Ilion »). Quant aux hommes, ils pleurent après la perte d’un combat, comme à la fin des Perses : « La communauté sanglote sur sa patrie, la défaite, les horreurs de la guerre. » Les cris qui accompagnent les larmes disent l’éclatement du moi, mais le chœur peut aussi œuvrer à la reconstruction de l’identité : « Les pleurs des chœurs de captives […] permettent une reconstruction de soi, au sein d’une communauté nouvelle. »
Christine Kossaifi et Christiane Montandon proposent de comparer la fonction du chœur antique au rituel des pleureuses corses. La pratique du vocero, en effet, donne lieu à une manifestation spectaculaire de larmes. Les voceri « s’accompagnent d’une violente extériorisation » et « opèrent un déplacement des larmes du deuil en répartissant sur toute la communauté cet épanchement ». Il s’agit d’extérioriser la douleur pour réparer l’injustice de la mort. Aussi, les larmes revêtent-elles une dimension cathartique.
Cette catharsis nous rappelle le caractère organique des pleurs. Dans l’article consacré à Pauliska, Elena Anastasaki explique en effet que le mot catharsis s’entend, chez Aristote, en un sens médical. Il s’agit de purger ses passions par les larmes ; de susciter deux sentiments contraires – la terreur, associée au refroidissement du corps, et la pitié, associée à la chaleur – qui, dans la perspective physiologique de William Marx, se neutralisent. Et l’autrice de rappeler la distinction qui s’opère au XVIIIe siècle entre les « larmes morales », qui émanent du cœur, et les « larmes rationnelles », qui émanent du cerveau. Les réflexions autour de la vertu cathartique des larmes nous rappellent donc qu’elles jaillissent du corps, qu’elles sont liées à l’organisme.
Alchimie des larmes
Par-delà la catharsis, les larmes revêtent une dimension sacrée qui constitue un matériau poétique à part entière. En effet, elles sont très présentes dans la Bible : « Comme l’Ancien, le Nouveau Testament est rempli de larmes : entre les pleurs du peuple d’Israël et ceux du Christ, les jérémiades et les psaumes plaintifs, l’on compte près de trois cents occurrences. » Or, la Bible sert de point de départ à un travail poétique autour de figures marquantes, comme celle de Marie-Madeleine. Il convient ici de préciser que la figure de Marie-Madeleine condense l’histoire de trois personnages différents : Marie de Magdala, une disciple de Jésus ; Marie de Béthanie, la sœur de Lazare ; et la pécheresse anonyme qui essuie les pieds du Christ avec ses cheveux. La confusion entre les trois femmes est officielle à partir du VIe siècle, et les poètes s’emparent alors de la figure polysémique de la Madeleine.
Dans l’article « Trois larmes », Irène Salas s’intéresse ainsi à un poème de César de Nostredame (1606) adressé à la comtesse du Carcès. Il a pour sujet « les perles, ou les larmes de la sainte Madeleine », sujet à la mode puisqu’un décret de 1563 fait de Marie la pécheresse un « modèle d’amour partagé ». Le poète joue de cette réhabilitation en mêlant « lyrisme érotique » et « patriotisme religieux ». C’est alors une alchimie qui s’opère par la fusion de trois figures en une seule, à laquelle se mêle la voix du poète.
Le procédé se retrouve dans la poésie romantique étudiée par Esther Pinon : « L’héritage de la Contre-Réforme, qui a fait de Madeleine la figure de la pénitente par excellence, est palpable chez les romantiques. » On le trouve notamment dans la poésie de Lamartine, chez qui les larmes « ne cessent de couler sur les pieds du Christ ». La poésie romantique attribue aux larmes une « valeur expiatoire », comme on le voit dans Les Pleurs de Marceline Desbordes-Valmore. Dans ce recueil, en effet, la figure du Christ intervient après une succession de pièces amoureuses, donnant un sens aux larmes qui ont été versées. Plus qu’une catharsis, les larmes sont ici « l’encre invisible » de la poésie, un « matériau fluide » en constante métamorphose.
Une éthique des larmes
À l’opposé des larmes versées dans la poésie romantique, on rencontre des larmes feintes, des larmes qui suscitent la méfiance. Dans l’Histoire de ma vie, Casanova n’éprouve que mépris pour les larmes insincères – celles, par exemple, de Bettine, la sœur de son précepteur, que le jeune Casanova a surpris avec un homme. Alors même qu’il se présente comme un « parangon du mâle alpha de sa génération », Casanova revendique la sincérité, c’est-à-dire la noblesse, de ses propres larmes.
C’est d’ailleurs au XVIIIe siècle que les larmes deviennent l’enjeu d’une réflexion morale. Diderot les conçoit comme « le privilège de l’homme moral » ; et, dans La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, les larmes participent à l’élévation morale du lecteur. Rousseau s’attache en effet à lier la vertu de Julie à ses larmes. La « communication lacrymale » est, dans sa correspondance avec Saint-Preux, un « gage de connivence et de confiance ». Les larmes se substituent en outre à la relation charnelle. L’ambition de Rousseau est alors de faire prévaloir le sens moral sur l’intérêt individuel, contre la tendance philosophique de son temps. Le fait de pleurer participerait donc de notre élévation morale en nous rendant sensibles à la douleur d’autrui.
Et cet autre, ce peut être l’animal aussi bien que l’être humain. Comme le rappelle Sylvain Ledda, les larmes « font intrinsèquement partie du rapport entre les hommes et les bêtes » ; en témoignent les réflexions de Montaigne sur la chasse. Dans son essai « De la cruauté », le philosophe dit éprouver de la compassion à la vue d’un cerf pourchassé, demandant « mercy » (c’est-à-dire réclame la pitié) « par les larmes ». Les larmes animales ont, du reste, toujours intéressé les observateurs de la nature et les écrivains. George Sand, pour ne citer qu’elle, remarque que les animaux ne pleurent pas seulement pour des raisons physiologiques : ils ont « des larmes de désespoir » mais aussi « des pleurs de douleur et de tendresse ». Les larmes seraient peut-être ce fil ténu, presque invisible, qui relie les vivants.
Quand les larmes défont les stéréotypes
Une autre vocation des larmes, soulignée dans le recueil, est de défaire les stéréotypes de genre. Plusieurs articles font référence aux travaux de l’historienne Anne Vincent-Buffault, qui observe qu’au XIXe siècle les larmes se féminisent : il devient difficilement acceptable pour un homme de pleurer. Or, les romans d’aventures écrits à cette période s’inscrivent, pour les plus « littéraires » d’entre eux, à rebours de cette tendance. Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo, pleure. Ses larmes n’amoindrissent en rien sa virilité et le rangent, sur le plan axiologique, parmi les « bons ».
Les larmes peuvent manifester « une conversion, une rédemption ». Isabelle Safa s’intéresse à l’exemple de Michel Strogoff. Capturé par les Tartares, il est condamné à être aveuglé par une lame chauffée à blanc. Mais la vue de sa mère lui fait verser des larmes, dont on apprend à la fin du roman, dans un spectaculaire renversement, qu’elles lui ont permis d’échapper à la cécité.
Dans Vingt-mille lieues sous les mers, le capitaine Nemo pleure souvent, ce qui suscite des « pauses mélancoliques » dans le récit. Les larmes deviennent alors la marque d’une littérarité en manifestant un écart par rapport aux stéréotypes attendus dans le genre du roman d’aventures – un genre qui « se spécialise » au XIXe siècle et entend fournir aux lecteurs des modèles virils.
A contrario, c’est l’absence de larmes qui révèle le travail authentiquement littéraire de George Sand dans le roman Lélia, étudié par Anne Vincent-Buffault. Lélia, en effet, ne pleure pas. George Sand fait de son héroïne une « belle indifférente » pour rompre avec les conventions du roman sentimental, qui condamne les femmes à une sexualisation marquée. Aussi, les larmes caractérisent-elles le travail de l’écrivaine ou de l’écrivain en brouillant les codes. Elles déjouent les stéréotypes, ce que l’on entrevoit déjà dans l’Antiquité à travers le récit des pleurs versés par Hadrien sur son amant Antinoüs – pleurs qui ne correspondent pas à la dignité attendue d’un empereur. Lorsque les larmes sont versées, nous sommes à la frontière des genres et des identités.
Ce lien étroit entre les pleurs et le « moi », entre les larmes et l’identité du sujet, traverse d’ailleurs l’ouvrage. L’article de Christiane Connan-Pintado montre, par exemple, comment le dessinateur Claude Ponti réinterprète le motif des larmes tel qu’on le rencontre dans les Alice Books de Lewis Carroll. Dans les dessins de l’auteur, les larmes « investissent les images en révélant une vision de la condition enfantine qui prend source dans la biographie de l’auteur ».
Il se pourrait alors qu’elles permettent, de façon paradoxale, la mise à distance d’une douleur indicible, une idée que l’on trouve également formulée dans l’article d’Anne Coudreuse consacré au personnage de Pleurnichard imaginé par Jean-Claude Grumberg.
On appréciera ainsi la cohérence de l’ouvrage, qui tisse entre les différents articles des fils conducteurs. En définitive, L’Archipel des larmes est un livre remarquable, non seulement par la diversité de ses contributions, mais aussi parce qu’il articule le thème des larmes à une réflexion sur ce qui constitue l’œuvre d’art.