Tzvetan Todorov propose une lecture claire et vivante de la pensée de Rousseau, éclairant les notions d’état de nature, d’état social et la tension entre individu et citoyen.

L’ouvrage de Tzvetan Todorov intitulé Frêle bonheur. Essai sur Rousseau a été publié pour la première fois en 1985. Cette nouvelle édition est bienvenue : Todorov éclaire avec précision la pensée de Jean-Jacques Rousseau, notamment les notions d’« homme naturel » et d’« homme social », ainsi que les questions plus larges touchant à la destinée humaine.

Todorov (1939-2017), généralement présenté comme critique littéraire, sémiologue et historien des idées, a consacré ses travaux à la fiction, au colonialisme, au fanatisme, et surtout au rapport entre l’individu et le collectif. À l’évidence, ces thèmes le rapprochent de Rousseau, philosophe des Lumières dont l’œuvre développe une réflexion incontournable sur la vie politique et qui, à travers ses traités et écrits fictifs, n’a cessé d’interroger ces problématiques.

Quoiqu’il possède toutes les qualités d’une étude universitaire (rigueur des références, précision des analyses, fidélité aux textes), ce bref ouvrage poursuit un autre objectif : apprendre à lire les grandes œuvres du passé pour en faire des instruments de pensée à notre usage contemporain.

Un guide pour notre temps

L’ouvrage se situe à la croisée de l’histoire des idées, de l’analyse textuelle et d’une réflexion sur le présent. Todorov soutient en effet que les œuvres et les concepts de Rousseau l’aident à penser sa propre vie mieux que ne le font bien des auteurs dont il est le contemporain. Plutôt qu’un simple exposé sur la pensée rousseauiste, l’ouvrage poursuit une finalité éminemment pratique.

Todorov explique que la puissance de cette pensée est telle qu’elle a contribué à constituer notre modernité politique : Rousseau en a découvert les fondements — sans être le seul à le faire — mais surtout il a forgé les concepts et les thèmes que nous n’avons cessé d’examiner depuis deux siècles. Todorov va jusqu’à lui reconnaître une clairvoyance qu’il qualifie de « prophétique ».

Sous ce terme, il entend l’intensité d’une pensée politique qui invente les concepts d’état de nature, d’état social, d’éducation de l’individu, tout en les intégrant dans une vision d’ensemble. On pourra toutefois relever une tension : Todorov parle d’un « système » chez Rousseau, alors même qu’il montre combien la pensée de ce dernier évolue et renouvelle sans cesse la signification de ses notions.

État de nature et état social

Nombre de lecteurs identifient la pensée de Rousseau à l’opposition entre état de nature et état social, et se contentent de la répéter. Or, ainsi formulée, cette opposition n’épuise pas la complexité de sa réflexion ; elle en complique même l’usage.

La notion d’état de nature, rappelle Todorov, est souvent assimilée à celle d’« âge d’or » et renvoyée à l’idée d’une « bonté » naturelle. Pourtant, ce rapprochement est loin d’aller de soi. Si une forme de bonté doit être reconnue, elle revêt un caractère paradoxal : elle se manifeste dans un monde qui ignore la distinction du bien et du mal. Il s’agit donc moins d’une bonté au sens moral que d’une manière, pour nous, d’évaluer rétrospectivement cette condition originaire.

En outre, l’état de nature n’est pas toujours un âge d’or. Soit il désigne une condition étrangère à la « race humaine », écrit Rousseau ; soit, si on l’entend comme un état « primitif » de l’humanité, il correspond plutôt à un « âge sauvage ». La lecture de Rousseau est donc moins simple qu’on ne le suppose.

Comment, dès lors, distinguer état de nature et état social ? Dans l’état de nature, l’humain est seul — non pas semblable à Adam, mais indifférent à l’existence d’autrui. Il ne se soucie pas des autres, n’entretient avec eux aucune communication, comme le précise le Discours sur l’origine de l’inégalité. Dans l’état social, en revanche, l’être humain est défini par son appartenance à une collectivité et par sa dépendance à l’égard d’autrui.

Il importe cependant de rappeler que ces notions, et particulièrement celle d’état de nature, sont des constructions théoriques. Elles servent à comparer des manières de vivre et à en juger les effets. L’état de nature est une fiction destinée à mettre en lumière, par contraste, les défauts de l’état social. Il ne s’agit nullement de prôner un retour à cet état originel.

Former l’homme et le citoyen

Todorov s’attache ainsi à éclairer le vocabulaire de Rousseau, mais dans l’intention expresse de tirer de cette pensée des enseignements pour notre présent.

Rousseau, souligne-t-il, ne cède rien à l’idée que les humains seraient abandonnés du Ciel et incapables d’agir sur leur propre condition. Au contraire, ils peuvent trouver, dans les maux qu’ils constatent en eux et autour d’eux, les remèdes susceptibles de les guérir — et surtout de guérir l’état social. Rousseau rappelle sans cesse que les humains sont des citoyens et propose en ce sens des modèles susceptibles d’inspirer des réformes, notamment à travers ses réflexions sur Sparte et Rome.

Au cœur de cette conception se trouve le dualisme citoyen/personne, autour duquel Todorov organise sa réflexion. Il existe bien deux systèmes de valeurs, mais il ne s’agit pas pour lui d’éviter leur conflit : il faut le penser. Tel est notamment l’enjeu de Émile ou De l’éducation. Une cité doit-elle former l’homme ou le citoyen ? Les deux, sans doute, mais selon des modalités distinctes.

L’éducation civique devient alors centrale. Todorov reprend les analyses de Rousseau sur l’éducation et l’amour de la patrie. Ce qui se dégage avec clarté, c’est que si l’individu doit vivre en société, il ne doit pas pour autant s’y aliéner totalement. À partir de là, Todorov interroge certains traits de notre époque à la lumière de Rousseau, montrant combien cette pensée, loin d’être figée, demeure une ressource critique pour comprendre notre présent.