Le modèle républicain est aujourd'hui remis en cause par les Français, en rupture avec leurs représentants politiques. Luc Rouban analyse cette crise et de nouvelles formes d'engagement.
Les enquêtes du CEVIPOF sur la confiance politique constituent un moyen qui n'a guère d'équivalent pour tâcher de saisir la crise politique que nous traversons. Luc Rouban, dans son nouveau livre La société contre la politique (Presses de Sciences Po), en tire de nouvelles explications et éclaircissements.
Nonfiction : Les Français ne croient plus à la politique. Le modèle républicain qui constituait une référence en la matière jusqu’à il y a peu, où les conflits étaient gérés dans le cadre de la représentation, apparaît aujourd’hui très dévalué. L’écart avec les responsables politiques sur ce plan est devenu abyssal, notez-vous. Pourriez-vous en dire un mot pour commencer ?
Luc Rouban : En fait, les Français ne croient plus à la capacité du personnel politique de changer leur vie et notamment leur vie au quotidien, émaillée de problèmes de plus en plus aigus dans un pays globalement riche, comme l’accès aux services publics ou une mobilité sociale bien plus difficile que dans d’autres pays européens. C’est encore une fois l’héritage des Gilets jaunes qui s’est diffusé dans la société française. Les responsables politiques sont largement perçus comme impuissants et vivants dans une bulle déconnectée de la réalité. Les uns vont dénoncer leur corruption et leurs conflits d’intérêts comme leur capacité à échapper à toute réelle sanction, les autres leur insignifiance face à des changements sociaux ou technologiques qui viennent de l’extérieur de la sphère publique et notamment des grandes entreprises privées (on peut évoquer notamment les bouleversements qu’introduit l’intelligence artificielle).
L’espace public est privatisé, notez-vous, et fait dès lors de moins en moins de place au débat politique. Et c’est désormais dans la sphère privée que les Français entendent s’engager et s’investir. Comment caractériser le nouveau rapport au politique que ceux-ci peuvent alors être tentés d’établir ?
On assiste à l’émergence ou au renforcement du registre privatif dans un pays historiquement très publicisé où la « vie politique » constituait le ciment du vivre ensemble et cela depuis la Révolution. L’espace public s’est privatisé par les réseaux sociaux mais également par la structure capitalistique des grands médias ou par la multiplication de fondations défendant des thèses idéologiques ou servant des intérêts partisans. Le débat intellectuel, très puissant dans sa capacité d’organisation des idées jusque dans les années 2000, s’en est appauvri, laissant de faux experts ou des demi-savants organiser l’agenda politique et légitimer certaines thématiques plutôt que d’autres. À cette privatisation du monde des idées s’ajoute le nouveau regard que les Français portent sur leur société. Celui-ci ne vient plus s’adosser à un conflit de classes car la notion même de classe s’est dissoute au profit d’une évaluation subjective que chacun fait de sa propre place dans la hiérarchie sociale. Or il faut bien comprendre que cette évaluation subjective a bien plus d’effets statistiques sur le vote que les catégories socioprofessionnelles objectives telles qu’elles peuvent être définies par l’INSEE. Le rapport au politique, de ce fait, devient seulement utilitaire : à quoi allez-vous me servir ? La politique n’est plus perçue comme la source d’une autorité quelconque mais seulement comme une activité de service.
Cette mise à distance de la politique peut également s’accompagner d'une baisse de l'attachement à la démocratie comme d’une demande d’autorité plus forte, montrez-vous. Comment faut-il comprendre ce dernier point ? Comment faire pour que ces aspirations à l’émancipation sociale, au sein de la société, ne soient pas captées par des forces politiques réactionnaires ?
Il faut bien comprendre que le registre de la démocratie, invoqué à tout bout de champ, recouvre deux types d’attentes. La première, stable et qui n’est pas remise en cause, est celle d’une protection des libertés et d’une société régie par l’État de droit. Les Français ne veulent pas de l’illibéralisme ni d’une forme ou d’une autre d’autoritarisme plus ou moins fascisant qui viendrait interdire les syndicats ou certains partis politiques ou qui viendrait leur expliquer comment éduquer leurs enfants. La seconde attente, en revanche, concerne la démocratie comme système de décision efficace. C’est là que le bât blesse. Ce qui fait émerger le thème de l’autorité dans une société à la recherche de son émancipation : un pouvoir politique limité mais efficace sur le terrain régalien, et notamment celui de la sécurité interne ou externe, laissant la société libre par ailleurs de penser ou de vivre comme elle l’entend. C’est très clairement le modèle libéral originel de John Locke élaboré au XVIIe siècle. Cependant, cette attente d’efficacité est effectivement captée par des forces politiques de droite radicale ou d’extrême-droite qui se nourrissent du trumpisme aux États-Unis et qui profitent de la disparition du gaullisme (les Républicains ayant opté depuis longtemps pour le néolibéralisme) pour revendiquer son héritage et notamment celui d’un État fort et respecté en interne comme à l’international.
Si l’on prend sérieusement en compte le(s) nouveau(x) rapport(s) au politique que montrent ces enquêtes, les moyens que l'on recommande généralement pour conforter la démocratie et la légitimité des institutions politiques semblent manquer leur objet. Comment conviendrait-il de prendre les choses et sur quoi faudrait-il mettre l’accent selon vous ?
La situation ne pourra pas s’améliorer en se contentant de solutions juridiques comme le scrutin proportionnel ou la restauration du cumul des mandats. Le niveau de confiance dans les partis politiques est très bas (seuls 15 % des Français leur font confiance) et on ne pourra pas restaurer la vie politique à l’ancienne faite de frénésie militante et de croyance dans la toute-puissance du politique pour changer la vie. Mai 1981 est loin derrière nous et on a envie de rire quand on regarde à nouveau la série Baron noir. Cette culture politique est en train de disparaître. Les citoyens revendiquent désormais le droit de changer eux-mêmes leur vie par davantage d’autonomie économique et culturelle. Une première piste est celle de la démocratie directe mais on ne peut utiliser les référendums pour régler des problèmes complexes dont la solution dépend des conditions de sa mise en œuvre. C’est notamment le cas en matière de santé publique ou d’environnement, questions souvent fortement territorialisées, complexes, requérant de l’expertise. De plus, le référendum présente toujours le risque de la démagogie ou du plébiscite du pouvoir en place. La solution que j’envisage est celle d’une décentralisation poussée, voire d’un fédéralisme donnant une grande autonomie aux régions, à l’instar de ce qu’ont fait de nombreux pays européens où la satisfaction à l’égard de la vie démocratique est bien plus élevée qu’en France.
Finalement, vous consacrez une dernière partie à l’examen des progrès d’un modèle communautaire, qui attirerait les enquêtés très au-delà des franges qu’on pourrait qualifier de « wokistes ». Là encore, pourriez-vous en dire un mot ?
Le communautarisme a été réduit de manière très malencontreuse au seul communautarisme religieux, notamment dans ses versions radicales, ou à des revendications d’un nouveau statut social pour des minorités sexuelles. Mais l’idée de communauté est bien plus large et reste profondément ancrée dans l’anthropologie politique française depuis le Moyen Âge. Je rappelle que les « communes » sont nées à partir du IXe siècle de communautés locales cherchant à affirmer leur autonomie face aux seigneuries ou à l’Église. La commune est une institutio pacis, moyen de créer un ordre social régulier bâti sur la solidarité communautaire. Elle devient un lieu de coalition contre les oligarchies. À l’époque, communia et conjuratio sont synonymes. Aujourd’hui, comme je le montre à partir d’enquêtes précises, près de la moitié des Français sont prêts à faire évoluer le modèle républicain français vers un modèle multiculturel et communautaire. La société française s’est mondialisée et diversifiée. C’est bien cette revendication à la différenciation qui crée la fracture avec un pouvoir unitaire et vertical élaboré dans la société du XIXe siècle. Mais ce communautarisme englobe toutes les activités associatives, les liens territoriaux, les cultures professionnelles ou les modes de vie dans lesquels les Français s’investissent désormais. S’ils se désengagent de l’activité politique à l’ancienne, ils sont en revanche prêts à s’engager localement ou dans des associations pour exprimer la force du lien civique.
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- un entretien à propos de son livre Les ressorts cachés du vote RN (Presses de Sciences Po, 2024),
- un entretien à propos de son livre Les racines sociales de la violence politique (Editions de l'Aube, 2024).