Entre récit personnel et analyse politique, Ovidie raconte comment l’hypersexualisation des corps féminins s'est retournée en stigmatisation.
Autrice et réalisatrice, Ovidie explore depuis plusieurs années le sujet du corps et de notre rapport social au corps. Son dernier ouvrage aborde plus spécifiquement, sous la forme d’un récit en première personne, le cas d’une mécanique de stigmatisation dont elle a été à la fois le témoin et la cible, qu’elle nomme le « slut shaming ». Par cette expression, elle désigne une forme de stigmatisation qui vise les femmes et qui consiste à les culpabiliser dès lors que leurs comportements — et en particulier leur sexualité — sont jugés provocants.
Afin d’en comprendre les mécanismes, Ovidie retrace, à travers son propre parcours personnel, l’histoire des années 1990-2000 au cours desquelles on assiste à l’émergence du « porno chic ». À l’époque, la mode, le cinéma et les médias répandent des images pornographiques dans la culture dominante et contribuent à légitimer une certaine sexualisation du corps des femmes.
La réflexion que propose Ovidie sur cette histoire est d’autant plus pertinente qu’elle a elle-même participé à ce phénomène du « porno chic » : elle connaît cette période de l’intérieur et a même éprouvé, à l’époque, un certain engouement pour ce qui était alors perçu comme une image plus libre du corps et de la sexualité des femmes. Mais d’un autre côté, son parcours personnel et les événements récents (à commencer par #MeToo) l’ont conduite à réinterroger cette image : cette hypersexualisation du corps des femmes n’est-elle pas encore une manière, après leur longue dissimulation, de les soumettre au jugement et aux normes masculines ?
L’ère du « porno chic »
Ovidie souligne combien, en 1990, elle était persuadée « qu’il fallait produire des contre-discours autour des sexualités ». C’est dans cette perspective que s’inscrivaient les contre-images du « porno chic » — qui, rétrospectivement, paraissent problématiques ou du moins méritent d’être réinterrogées. L’autrice raconte le rôle attribué aux femmes dans ce contexte et les discours de légitimation qui étaient alors avancées.
À l’époque, l’objectif de certaines actrices, mais aussi de certains journaux ou revues, n’était pas de bannir le porno mais de produire un « meilleur » porno. Ovidie explique que leur stratégie consistait à aborder les sexualités — le pluriel est essentiel — et leurs représentations en termes positifs, de combattre la misogynie sur l’un de ses terrains et avec les mêmes armes.
Mais l’ouvrage replace ces convictions dans un contexte plus vaste et aussi plus complexe, où se multiplient les mouvements féministes et où certains vocables sont adoptés par le public (« pro-sexe », « sexe-positif »), etc. Or, au fil de leur circulation médiatique, ces termes se chargent d’ambiguïtés et finissent par servir de leurres. Dès lors, comment entendre les discours abolitionnistes qui « défend(ai)ent l’idée que la pornographie comme la prostitution sont intrinsèquement dégradantes pour les femmes » ? Ovidie n’est pas dupe, et ne rejette pas le féminisme de l’époque du côté des « anti-sexes ».
Tout au long de son récit, Ovidie restitue une « trajectoire », c’est-à-dire des pans de sa vie personnelle ressaisis par un processus réflexif, plutôt qu’une biographie — toujours linéaire et psychologisé. Ainsi, elle ne cherche pas à cacher comment, en se donnant à voir dans ses films, elle ne s’est plus appartenue, ni comment, en utilisant la télévision pour diffuser une pensée politique, elle est devenue, elle aussi, un produit télévisuel. Mais elle analyse ces points sous l’angle d’une réflexion sur le statut de produit, plutôt que sous l’angle psychologique ou moral du regret.
Dès lors naît une aporie : est-il possible de tourner des films relevant de ce genre qu’est le porno dans des conditions éthiques ? Et cela se redouble de la question des rapports entre l’esthétique et le politique : faut-il réaliser un film esthétique au détriment du politique, ou un film politique au détriment de l’esthétique ?
Après #MeToo : tout reconsidérer
Le sens de ces réflexions s’est vu bouleversé récemment par le mouvement #MeToo. Après le récit de l’époque fructueuse du « porno chic », Ovidie étudie de près les films ultérieurs (réalisés par exemple par Nagisa Oshima ou Marco Bellocchio) et reconsidère les codes de la pornographie. Elle examine aussi Nymphomaniac de Lars von Trier, un film « cultivé » qui a eu recours à des acteurs pornographiques — notamment comme doublures — pour tourner certaines scènes sexuelles explicites. Elle décrit les scènes d’autres films, en indiquant quand les chefs de poste sont respectueux — ou non.
Ovidie rapporte aussi les jugements portés sur les femmes en général, et plus encore sur celles qui travaillent autour du porno. Elle insiste sur cette dimension essentielle du métier d’acteur : apprendre à dissocier le réel et sa représentation, même lorsque l’entourage — et le regard social — s’acharne à les confondre. De fait, si l’on accepte la plupart du temps le « mensonge » de l’image comme principe du cinéma, on a tendance à l’oublier lorsqu’il s’agit de la représentation d’un acte sexuel.
Au terme de la lecture, on s’interroge nécessairement : pourrait-on tourner aujourd’hui tel film, telle scène, de la même manière ? Ovidie rappelle qu’on ne peut plus faire l’économie d’une analyse frontale de la violence sexiste et sexuelle dans le cinéma, l’audiovisuel et le spectacle vivant, ni renoncer à la rendre visible. Pour autant, cela n’interdit pas de prolonger la réflexion des féministes pro-sexe ou des porn studies. À une condition, toutefois : que l’émancipation, toujours revendiquée, cesse de se confondre avec une nouvelle forme d’aliénation.