Dans « Descente à Bahia », Matthieu Peck donne la parole à un journaliste aux prises à la fois avec les œuvres du peintre Pol Taburet et avec la beauté chaotique de Salvador de Bahia.
Il arrive parfois qu’un projet d’article sur une exposition de peinture se transforme en une longue méditation sur la signification de l’acte d’écrire, et sur la création d’une manière plus générale. C’est ce dont fait l’expérience le héros du nouveau roman de Matthieu Peck, Descente à Bahia, qui donne à lire de belles pages sur le travail des peintres et sur les discours que les critiques peuvent tenir au sujet de leurs œuvres.
Que voit-on dans la toile d’un artiste ? De quelle manière les couleurs qu’il utilise chamboulent-elles nos émotions ? « Qu’est-ce qu’écrire, oui ? », lance encore une voix dans le livre, avant de prendre la tangente (ou un chemin de traverse, comme on voudra) au moment de répondre : « Voilà une question digne de ces énigmes mathématiques [dont] l’énoncé laisse à penser qu’on ne s’entendra jamais sur [leur] résolution. Puisque j’ai ici tous les droits, que ceci est un journal, j’avance qu’il s’agit d’abord d’un acte de jouissance au sens physique. »
Dire la violence de l’art
Journaliste, Martin Reger n’apprécie guère les « textes insipides et prétentieux, dans lesquels des diplômés questionnent sans trêve quasiment n’importe quoi ». Plutôt que de se consacrer à la résolution « de grands problèmes, [d’]équations massives et inertes », plutôt que de s’interroger sur « les relations des relations avec les relations », il choisit pour sujet d’écriture l’humus des œuvres et le relief singulier de la vie de chaque créateur. L’érudition qui assèche l’art l’énerve ; il veut appréhender directement (et non par le biais de commentaires qui l’amoindrissent) la violence transfigurée par l’art en formes abruptes et colorées. C’est dans cette perspective qu’il tente d’honorer une commande : la rédaction d’un article de fond sur l’exposition d’une vieille connaissance, le peintre Pol Taburet.
Lorsqu’il arrive à Salvador de Bahia, le personnage se trouve dans un état de grand épuisement. L’atelier du peintre, situé dans un immeuble dont l’architecture est inspirée de la résidence de Paul Cézanne à Aix-en-Provence, le fascine : un lieu « où l’âme s’amuse à virevolter dans le vent – où des centaines d’histoires vous précèdent ». On raconte qu’il y a plus d’un siècle, l’arrière-grand-père du propriétaire des lieux, après être tombé en extase en visitant l’atelier de l’illustre peintre français, décida de le reproduire à l’identique. La chaleur du lieu, en tout cas, place le journaliste dans des conditions favorables pour écrire à sa façon, lui qui n’aime pas les collègues se promenant avec un calepin durant leurs voyages professionnels.
Pour ce critique atypique, l’écriture doit avant tout enregistrer une expérience, fixer l’empreinte des lieux sur le regard. S’il lui arrive de prendre des notes, elles « se résument », écrit-il dans son journal, « à trois lignes dans [s]on téléphone ou sur un bout de post-it » : « Si j’exerce ce métier », ajoute-t-il, « c’est pour y voir clair au milieu des balafres de l’existence et ses excès. Le monde et ses routes ne sont pas à un usage. Le monde est fait pour qu’on le retourne, absolument, qu’on y observe par l’intérieur – le voyage n’est qu’une banalité augmentée. »
Grâce et misère de Salvador de Bahia
Quand il accepte de rédiger cet article, Reger a cessé d’écrire sur l’art depuis un moment. Une anxiété soudaine liée à ce travail s’empare de sa plume, mais les déambulations dans les rues de Bahia lui procurent des chocs esthétiques salvateurs. Devant un cloître récemment restauré, le bleu des azulejos, ces carreaux de faïence typiques du monde portugais, l’enchante et lui ouvre les portes du rêve. Les murs sont saturés de scènes tirées des inscriptions morales d’Horace. Les reflets bleuâtres allègent ses pensées. Il s’empare de son cahier et jette quelques lignes pour donner forme aux murmures du lieu : « Je note cela : la force de cette phrase sous mes yeux. Une force paranormale : POUR HAÏR LE VICE IL FAUT LE CONNAÎTRE. Plus le vice est horrible, et plus il a d’appas, dit-on, et je contemple cette représentation d’une femme entourée des démons humains. La supposée Sagesse se tient là, au centre dudit vice et ses horreurs. »
Mais ce paradoxal instant de grâce contraste avec l’autre visage de la ville, celui de l’esclavage. La découverte de la plus africaine des cités brésiliennes déstabilise le journaliste et déplace son regard. Écrire sur la peinture n’est plus sa seule ambition. En compagnie de Pol Taburet, il veut absorber le désordre dans lequel il nage, la crasse des effluences animales de la feira de São Joaquim, ce marché où prospèrent les marchands de bêtes à sacrifice et les prêtres vaudou. Il y a là une « ville véritable, un espace troué dans le cœur même du monde, une fournaise vivante et débordante d’une folie cataclysmique et admirable – une cité clandestine, disons-le, avec ses machines à sous planquées sous la poussière et les lames de boucher gorgées d’un sang de contrebande ». Le spectacle d’un peuple de l’ombre qui s’acharne à exister dans ces bas-fonds émeut autant le journaliste que le peintre.
Puissances du pinceau et de la plume
S’inspirant de ce désordre des choses, Reger parvient à saisir dans son écriture le mouvement qui régit la peinture de Pol : des tracés mystérieux et cryptiques « d’où surgissent çà et là des esquisses de visages, de mains, d’anges ou de divinités. C’est un travail millimétré qui ne renie pourtant pas l’accident, une étape qui consiste à projeter la structure finale du tableau depuis son néant – une vision de prophète aveugle, ou du moins quelque chose de l’ordre de l’extralucide. » La lumière, monstrueuse de clarté, stimule la création, et l’air chaud installe un silence propice à la conception de formes inédites. Seul dans l’atelier de l’artiste, le journaliste accède au secret de ses créations en donnant libre cours à l’expression de ses secousses intérieures : « Les formes que le peintre dessine ont un impact favorable sur mes émotions, je le sens. Ses toiles ont beau être éprises de violence et d’une certaine radicalité dans la solitude des mouvements, une vigueur émerge d’elles que je ne pourrais encore véritablement qualifier – ce que seuls l’art et l’amour sont capables d’escorter. »
Ainsi, Reger envisage d’écrire sur la peinture. Avant l’article, il rédigera d’abord un journal de son séjour brésilien – sa véritable œuvre –, où il tâchera de fixer la multiplicité des informations émanant de l’atelier : le mouvement des mains du peintre et leurs impulsions, les indices du corps et des muscles, la nervosité des pinceaux qui luttent avec la couleur. « Écrire sur la peinture, par définition », note-t-il, « est une mélodie qui se joue sans partition ».
Une puissance étrange se fait sentir dans les toiles de Pol Taburet. Le diariste éprouve une joie physique et dit les muscles qui se dressent, le fatras brutal et déchaîné des sensations, les nerfs électrifiés, les ébranlements aussi bien visuels qu’auditifs. Il fait ainsi sentir au lecteur la mélancolie qui saisit parfois la baie radieuse de Salvador de Bahia. Il donne à voir, par ses mots, la brume hallucinée qui parfois recouvre le paysage chaotique qui s’offre à lui. Ou encore il fait entendre les bourdonnements ressuscitant la mémoire des esclaves qui continuent de hanter la ville, notamment du côté de l’église Nossa Senhora do Rosário dos Pretos, cet édifice qu’ils construisirent pour la diaspora noire de l’époque.
Reger circule de la sorte librement parmi les œuvres de Pol Taburet, proposant une pensée du corps, saisissant le jaillissement des couleurs et des formes, et forgeant enfin sa propre définition de la peinture, qui n’est pas celle d’un écrivain recroquevillé sur son bureau : « Contrairement à ce que l’on peut croire », écrit-il, « la peinture est une vitesse radicalement convoquée. Je vois maintenant les ongles du peintre gratter furieusement les débâcles de jaune. Je vois les poils de chèvre des pinceaux se sacrifier dans la nervosité – j’assiste aux chorégraphies de la toile à venir. »