Pourquoi George Orwell a-t-il volontairement choisi, avec sa sœur et son fils adoptif, de s’isoler du monde sur une île écossaise quasi déserte pour écrire, avant de mourir, son dernier roman : 1984 ?
Il faudrait aujourd’hui habiter un endroit particulièrement reculé, voire caverneux, pour ne pas avoir entendu parler d’Eric Arthur Blair — alias George Orwell (1903-1950), ce pseudonyme, choisi par son premier éditeur, qu’il a pris pour ne pas gêner ses parents avant de publier son roman Dans la dèche à Paris et à Londres. Sa célèbre dystopie 1984 — dont les citations émaillent les débats politiques actuels, ici pour déplorer la disparition d’une liberté d’expression déjà moribonde, là pour dénoncer les dérives autoritaristes d’un régime — dérange parfois, mais ne laisse pas d’interroger.
C’est pourtant loin de la scène politique, médiatique et culturelle, de tout et de tous, sur une île écossaise quasi déserte, Jura, à deux jours de fastidieux trajet depuis la capitale britannique qu’Orwell écrira ce livre, qui sera le dernier. Quand il choisit de s’isoler du monde dans sa quête existentielle, il est déjà connu — célèbre même — pour sa fable satirique La ferme des animaux, dont un demi-million d’exemplaires ont été vendus aux États-Unis. Il dispose d’une vie plutôt confortable à Londres. Pourquoi s’est-il alors retiré dans « ce pays d’entre les brumes, les pluies et les vents » pour écrire son dernier chef-d’œuvre « sur l’enfer de la transparence » ?
D'Eric Blair à George Orwell
Eric Blair est né en 1903 près de la frontière népalaise. Fils unique d’un père fonctionnaire subalterne du département de la fonction publique indienne chargé de superviser la culture et la transformation de l’opium et d’une mère d’ascendance française, sa famille est étroitement associée à la grandeur puis au lent déclin de l’impérialisme britannique. Il intègrera d’abord Eton, en tant que boursier, avant de passer le concours de la police indienne impériale en 1922. Il choisit la Birmanie où, pendant ses cinq années de service, il découvrira la « sale besogne de l’Empire ». Ses premiers écrits, Une pendaison (1931) et Comment j’ai tué un éléphant (1936), témoignent des conflits intérieurs d’Orwell, partagé entre son engagement au service de la puissance coloniale et ses valeurs profondément humanistes. Après sa démission, il décide de se consacrer à l’écriture et part en immersion à Paris se mêler aux vagabonds et aux chiffonniers, avant de découvrir, à son retour en Angleterre, le monde des mineurs du Yorkshire, expériences déterminantes comme il l’expliquera dans Pourquoi j’écris. Mais c’est après la guerre en Espagne que le caporal Eric Blair devient l’écrivain politique George Orwell.
Onze biographes de langue anglaise ont écrit des centaines de pages sur lui, sans pousser plus avant l’« exploration » de cette ultime étape charnière. Dans un essai intitulé La chambre d’Orwell. Dans la fabrique de 1984, le journaliste et écrivain Jean-Pierre Perrin, qui s’est déplacé à Jura pour l’occasion, nous propose une véritable immersion dans le quotidien d’un écrivain « pris dans la tourmente des grands questionnements de son siècle », ayant fui le monde, en quête du retour à l’innocence de son enfance. Au vu de l’antinomie entre la vie ascétique d’Orwell à Jura et l’atmosphère pesante qui règne dans 1984, Perrin tente de résoudre le paradoxe de son retrait du monde dans cette « utopie heureuse » : comment l’écrivain a-t-il pu survivre dans un environnement si isolé, « hors du temps et hors du monde », et dans le même temps poser les prémisses de la vidéosurveillance généralisée ? L’auteur tente bien quelques explications — la peur d’un conflit nucléaire, son attachement viscéral à la nature, son futur statut de petit propriétaire foncier autonome — sans véritablement réussir à percer ce qui restera, en partie, un mystère.
La constitution d’un petit phalanstère à Barnhill
Orwell s’était déjà rendu à Jura en septembre 1945 sur les recommandations de son ami David Astor, directeur de l’hebdomadaire The Observer auquel l’écrivain collaborait pour les pages littéraires. Petite île âpre, sombre et mystérieuse, constituée de marais humides et de landes venteuses, en partie déserte, longue d’une cinquantaine de kilomètres et large de onze, « la plus inhabitable des îles Britanniques » est située au large de la côte occidentale de l’Écosse. Il arrive sur l’île au printemps 1946, avec « l’apparence d’un spectre en ciré » ayant conservé sa démarche roide d’ancien policier et soldat qu’il fut. Il est accompagné de sa sœur Avril, vieille fille, qui viendra le rejoindre une semaine après son arrivée sur l’île, et de son fils adoptif Richard arrivé à l’été 1946, auquel Orwell témoignera une grande tendresse. Une jeune fille au pair, Susan Watson, elle-même accompagnée de son fiancé David Holbrook et de sa fille Sarah, étaient également présents au début du séjour, tous trois furent rapidement mis à la porte par Avril. Orwell était encore entouré de Bill Dunn, jeune officier démobilisé en raison d’une mutilation, embauché en tant qu’ouvrier agricole pour remettre en exploitation les terres environnantes et que l’écrivain apprécie beaucoup, et de Sir Richard Rees, baronnet fortuné venant peindre ou s’occuper de la comptabilité de la ferme et devenu « le copain des bons et mauvais jours ».
Dans son refuge « héroïque et superbe », la vie est particulièrement difficile et le temps est souvent « misérable », y compris durant les mois d’été comme le note Orwell dans son journal quotidien. Tout est difficile à obtenir, le charbon n’est livré qu’une fois l’an — et encore, il faut l’acheminer jusqu’à la ferme dans une remorque tirée par un tracteur — les chandelles, la paraffine avec laquelle il se chauffait et le pétrole sont rationnés, on note la présence d’indésirables rats et vipères… Le sang et les larmes de la guerre ont cédé la place à la sueur et l’éreintement de son installation à Barnhill, endroit reculé tout au bout de l’île. Le corps de ferme, vaste et de construction traditionnelle, « apparaît minuscule sous l’abondance de ciel » ; en témoigne d’ailleurs la photo sur la première de couverture du livre de Perrin. Il n’y a ni électricité ni salle de bain, les toilettes sont au fond du jardin. L’ameublement est quasi monacal, et mis à part le feu chaleureux qu’Avril, en véritable vestale, entretient dans la cuisine, l’ensemble est assez sombre. Moyennant rémunération, elle s’occupe également de Richard — qui rendra plus tard hommage au « rôle crucial » qu’a joué sa tante à Barnhill — et de la cuisine.
L’homme avant le romancier
Alors qu’il se sait atteint d’une lésion tuberculeuse et a conscience que sa santé est sur le fil, une succession de drames personnels — et peut-être une certaine forme de culpabilité — précipiteront son arrivée à Jura. Ayant quitté la BBC pour partir en tant que correspondant de guerre en France et en Allemagne, il apprend le décès de sa femme Eileen des suites d’une opération pour son cancer. Etant en Catalogne au moment de son décès, il ne peut regagner l’Angleterre que bien après son enterrement. S’ensuivent ceux de sa mère et de sa sœur aînée Marjorie. Il quitte alors Londres, non pour fuir les drames, mais pour « réaliser le rêve nourri par sa défunte épouse, celui de se consacrer entièrement à son prochain roman » — autrement dit, en hommage à Eileen. Durant son exil « mûrement réfléchi » à Jura, le « veuf en profond chagrin » — qui cherche toutefois à se remarier « et multiplie les demandes en ce sens » — deviendra tour à tour aventurier, chasseur-cueilleur, pêcheur, père de substitution, et surtout romancier en quête « du » livre, celui qui devait marquer toutes les générations après sa disparition.
Orwell se met au travail dès son arrivée à Barnhill. Il ne s’agit pas immédiatement de l’écriture de son roman ; il ne débutera que trois mois après son emménagement, car, dans l’intervalle, il lui faut rendre la maison habitable et travailler de façon éreintante une terre ingrate — il confiera à son éditeur qu’il lui aura fallu une année entière pour que son jardin « prenne forme ». Il compte défricher et cultiver l’équivalent de huit hectares ; fruits et légumes, fleurs mais aussi poules, vache, chèvres, poney et cochon… Il s’adonne également à la menuiserie, répare la charpente de la ferme, fabrique des meubles, répare sa vieille motocyclette souvent en panne, chasse les lapins au pistolet automatique… Cette nouvelle vie dans les grands espaces jurassiens est exactement ce dont il a besoin pour supporter la tuberculose qui l’asphyxie. En dehors de son travail d’écriture, ce qui l’intéresse le plus, « c’est le jardinage », et plus particulièrement l’entretien de son potager. On note également, avec Perrin, une véritable boulimie de travail en dépit de l’aggravation de sa maladie, puisqu’en sus de son roman (un tiers environ est achevé un an après son arrivée à Jura), il écrit des articles et des critiques littéraires, et entretient une correspondance nourrie avec ses amis, dont certains, les « vrais », viendront même le voir à Barnhill, apportant dans leurs bagages thé, café et farine.
Avec sa silhouette bien plus écossaise qu’anglaise, il affecte un caractère austère, sévère, spartiate et ascétique. Son attitude envers ses proches et ses voisins à Jura illustre le concept de common decency (traduit par l’auteur par « le sens moral naturel ») qu’il a forgé dans les années 1930 sans jamais le définir, et sa sympathie pour les gens ordinaires va « de pair avec ce sentiment qu’il éprouve d’être toujours désargenté ». Volontiers décrit comme franc, humble, honnête et intègre par quiconque avait eu le luxe de pouvoir compter parmi ses proches, on pourrait ajouter aussi courageux et profondément humaniste. Né en Inde, ancien élève d’Eton, grand voyageur (Birmanie, Espagne, Maroc, Allemagne, Autriche, France), il a appris sur le tas à tout faire de ses mains ; sa vie n’a pas été facile, il a même survécu par miracle à une blessure par balle lorsqu’il a combattu dans les rangs républicains en Espagne. Lorsqu’il arrive dans ce qui sera le climax du « cycle de ses quêtes », il est en très mauvaise santé. Les années de guerre avaient été pour lui épuisantes, entre ses ennuis de santé, son affectation à la Défense civile de Londres, son rôle de chroniqueur à la BBC et de journaliste de guerre pour The Observer et The Manchester Evening News. À cela, il faut ajouter le smog de Londres, très mauvais pour ses poumons. Il fume beaucoup, mange mal, vit dans le stress des commandes permanentes d’articles, a eu une vie particulièrement âpre et épuisante. Dans ses deux romans quasi autobiographiques, Dans la dèche à Paris et à Londres et Hommage à la Catalogne, il décrit les conditions horribles qui furent les siennes. Malgré cela, « une énergie puissante continue à l’habiter ».
Orwell, l’inclassable
Cet homme « considéré comme le plus visionnaire des romanciers modernes », l’inventeur de Big Brother, du télécran et du novlangue, le père de ce « foutu roman » qui aura traversé générations et continents demeure, pour beaucoup, une énigme. Socialiste, anti-moderne, technophobe, mal compris de ses analystes, a priori inclassable dans une savante taxinomie littéraire, « il a d’évidentes sympathies pour la pensée anarchiste, un mépris revendiqué pour la bourgeoisie et une hostilité certaine envers les forces de l’ordre ». Dans le même temps, il se montre singulièrement passéiste dans son viscéral attachement au parlementarisme britannique. Et si on connaît Orwell engagé, on connaît moins Orwell jardinier. Pourtant, on ne peut qu’être frappé par « l’extraordinaire connaissance, pratique et encyclopédique, d’Orwell pour la pêche à la ligne » dans Un peu d’air frais. Il est également une mine d’informations sur les oiseaux, les animaux et les héros des magazines pour garçons.
Si son roman visionnaire 1984 (qui a commencé par s’appeler Le dernier homme en Europe) « transpire la claustrophobie », il a bien peu à voir avec le modus vivendi de son auteur à Jura — même si on sent la présence de la tuberculose à l’intérieur même du roman, le sentiment d’étouffement dont se plaint son héros Winston ne lui étant pas étranger. Il y transpose plutôt celui d’un Londres qu’il a connu au sortir de la guerre, les immeubles en ruine, les coupures d’électricité, le rationnement, l’atmosphère chargée de poussière de charbon en suspension dans le brouillard. Car si le livre est principalement écrit à Barnhill, l’idée a germé dès 1936, pendant la guerre d’Espagne, au moment où Orwell a été « confronté pour la première fois à la falsification des faits historiques et à leur réécriture par les Staliniens ». Cette idée s’est ensuite imposée après la Conférence de Téhéran en 1943, au moment de la division du monde en trois zones d’influence, les trois « super-États géants » de son roman (Océanie, Eurasie et Asie orientale).
On perçoit d’emblée le dualisme, remarquablement mis en lumière par Perrin, au sein de la propre personne d’Orwell comme au sein de ses écrits. Si l’on connaît la vie quotidienne de l’écrivain, faite « de débrouille et de défriche », au travers de ses domestic diaries — sorte de journaux de bord personnels rédigés dans une prose minimaliste, monotone et redondante, qu’il tient depuis les années 1930 — on y voit aussi l’autre facette de l’homme, amoureux de la nature et de la campagne anglaise. On ne connaît en revanche sa vie intime et engagée que par le truchement de ses œuvres, de ses correspondances avec des tiers ou par la bouche de ses proches ou des gens qui le côtoient avec régularité. Eric Blair et George Orwell se ressemblent finalement assez peu. Le premier, cultivateur et « homme de la terre » ; le second, écrivain engagé et « attaché à faire de l’écriture politique un art à part entière ». Pour sa sœur Avril comme pour Eileen, sa première femme, il est Eric ; pour Susan comme pour Sonia, sa seconde épouse, il est George. Ce dualisme se reflètera jusque dans sa mort, la mémoire d’Orwell étant célébrée à Londres quand Blair sera enterré dans cette campagne anglaise qu’il a tant chérie. Orwell, comme Blair, c’est « l’homme engagé dans les luttes de son temps, extirpé de la boue de la tranchée, l’homme libre qui ne se satisfait pas de cette liberté et lutte pour celle des autres ». Avec sa machine à écrire, il combat le colonialisme, le fascisme et le stalinisme, car il y a aussi, chez Orwell, cette idée lancinante d’échapper à l’impérialisme et, plus largement, à toute forme de domination de l’homme par l’homme.
La mort aux trousses
On connaît le quotidien d’Orwell sur l’île en raison de sa correspondance. Pour vivre à Barnhill, il doit se déplacer, et ce n’est pas chose aisée ! Camion qui ne veut pas démarrer, poney sans selle… Jean-Pierre Perrin nous livre plusieurs anecdotes intéressantes, comme celle où, en septembre 1946, fraîchement installé dans l’île, il part à Glasgow chercher la fille de Susan, ou encore une aventure incroyable de naufrage qui aurait pu lui coûter la vie en août 1947. On découvre aussi un homme profondément amoureux des grands espaces, qu’il préfère aux grandes villes. Difficile en revanche de savoir précisément quand Eric Blair cultive la terre et quand George Orwell écrit, même si une chose semble sûre : pour lui, une journée sans écriture est une journée perdue. Au départ, il écrit assis dans la salle à manger, au rez-de-chaussée, puis, sa santé déclinant, il se réfugie dans sa chambre, devenue l’épicentre de ses journées, et travaille sur son lit, constituant alors « sa seule table de travail ». Il roule ses cigarettes, fumant du gros tabac noir pour pipe, « qu’il consomme à la chaîne alors que ses poumons sont en loque ». Comme le fait remarquer Perrin, la vie d’Orwell est la garante de son œuvre. En effet, à l’exception de La Ferme des animaux, tous ses livres ont été inspirés d'expériences personnelles — il a vécu les horreurs de la guerre d’Espagne et de la domination coloniale en Birmanie, où il a servi pendant cinq ans au sein de la police impériale indienne. Tous sont ainsi porteurs de sa fascination pour la guerre, « le plus puissant de tous les facteurs », comme il l’écrira dans ses diaries.
Émouvantes, les dernières pages du livre de Perrin racontent la course contre la mort d’Orwell, ses douleurs et ses rechutes, son affaiblissement général et ses séjours au sanatorium, qu’il refusera d’abord, mais qui s’avéreront finalement nécessaires, pour tenter de contenir la tuberculose fibreuse chronique qui affecte la partie supérieure de ses deux poumons. À l’hiver 1947, après avoir été cloué au lit pendant deux mois, il est conduit dans un hôpital proche de Glasgow, où il passera, dans une chambre individuelle, sept longs mois dans la solitude. S’il bénéficie d’un traitement expérimental américain chèrement obtenu grâce à ses relations, les effets secondaires sont éprouvants et laissent d’affreuses séquelles. Interdit de machine à écrire, il apprend à travailler avec un stylo. Son bras droit dans le plâtre à la suite de l’écrasement du nerf phrénique responsable de l’expansion de sa maladie pulmonaire, il continue de rédiger avec la main gauche. Son léger et provisoire rétablissement au début de l’été 1948 lui laisse un peu de répit pour continuer d’écrire quelques articles avant de regagner son île. Homme d’honneur — et alors que son éditeur, « faisant fi de la santé de son auteur, s’impatiente, certain que ce futur roman sera un chef-d’œuvre » — il veut absolument terminer son livre. Mais à l’automne, la tuberculose fait son retour ; elle ne le quittera plus. Stoïque, il choisit pourtant de poursuivre la rédaction de 1984. Perfectionniste, il ira jusqu’à taper une seconde mouture du roman, jugeant le premier manuscrit illisible à cause des gribouillis, ratures et rajouts.
« Calé dans son lit tant qu’il peut endurer cette position, travaillant sept jours sur sept, entre des accès de fièvre qui l’épuisent et des quintes de toux sanglantes, il va réécrire les deux tiers des trois cent soixante pages du roman à raison de dix à vingt pages quotidiennes ».
La réécriture est finalement terminée dans les temps, même si son manuscrit ne le satisfait pas pleinement.
Il quittera Jura très malade le 2 janvier 1949, presque trois ans après s’y être installé, pour le sanatorium anglais de Cranham, où il demeurera neuf mois. Il y corrige les épreuves de 1984, qui sera publié de son vivant, en juin. Obsédé par l’idée de se remarier (il a proposé de les épouser à quasiment toutes les femmes qu’il a rencontrées depuis son deuil), il se cherche alors une nouvelle épouse, qu’il trouvera en la personne de Sonia Brownell, de seize ans sa cadette. Les images de leur étrange mariage, diffusées a posteriori par la BBC, montrent une cérémonie discrète, émouvante et pathétique — l’union entre « une beauté épanouie à la Renoir et un saint du Greco ». Comme l’indique l’un de ses biographes, « les raisons pour lesquelles elle avait accepté un homme désespérément malade, dont elle n’était manifestement pas amoureuse, resteront toujours obscures ». Il mourra finalement le 21 janvier 1950, à 46 ans, d’une hémorragie pulmonaire.
Hagiographie d'un spectre
Qui mieux que Perrin aurait pu écrire un tel livre, très bien écrit, structuré et ponctué d’humour, même s’il confine parfois à l’hagiographie ? Comme Orwell, Perrin est correspondant de guerre et grand voyageur ; comme Blair, il a dû faire face à la guerre, à la perte d’êtres chers. On s’immerge donc avec plaisir dans le quotidien d’Orwell à Barnhill où, pendant trois années, il vivra « une main sur la machine à écrire, une autre sur le révolver, la herse, la faux, la bêche, la rame ou la canne à pêche, même après que la maladie l’aura durement empoigné ». Étonnamment, ceux qui abordent ici aujourd’hui, 75 ans après la mort de l’écrivain (1950), viennent chasser, pêcher, randonner, observer certains oiseaux endémiques de l’île ou acheter du whisky à la distillerie (sans laquelle, d’ailleurs, Jura serait devenue une « île fantôme »). Aucun ou presque n’est là « pour un pèlerinage littéraire » et personne n’accorde la moindre attention à son ancien illustre locataire, ni à la peinture qui le représente, assis derrière sa machine à écrire portable, cigarette vissée aux lèvres.