Le psychiatre Daniel Zagury livre son expertise psychique par contumace de Xavier Dupont de Ligonnès, pour tenter de résoudre « l’énigme publique n°1 », quinze ans après les faits.

« Xavier Dupont de Ligonnès est à ce jour présumé innocent ; tous les développements de ce livre doivent être considérés comme des hypothèses ». Cette laconique exorde plante le sordide décor de l’analyse psychique du principal protagoniste du massacre de la famille Dupont de Ligonnès — Agnès, sa femme, et ses quatre enfants. Comme toutes les affaires hors normes, ce fait divers fascine ; comme tous les meurtriers présumés, Xavier Dupont de Ligonnès divise. Il clive jusqu’à ses proches, entre ceux qui, comme sa sœur cadette Christine, croient à la fois en son innocence et en la version rocambolesque de sa fuite aux États-Unis, et ceux qui le pensent mort par suicide, comme sa sœur aînée Valérie ou l’auteur de L’Énigme publique n°1, le psychiatre Daniel Zagury qui, pour étayer sa conviction, nous livre une intéressante expertise psychique par contumace du disparu. L’éminent médecin en informe d’emblée son lectorat — « je penche très clairement pour le suicide » — mais, prudent, poursuit en mentionnant qu’une prudence empirique commande d’analyser à froid des faits qui sont à nul autre pareils. En matière de fait divers, nous rappelle-t-il, « il ne faut jamais jurer de rien ».

Il ne s’agit pas dans ce livre d’une énième investigation sur le déroulement des faits. C’est une autre enquête, beaucoup plus intime, qui se joue ici, sur un massacre qui « ne ressemble pas à la plupart des drames familiaux ». Ce que cherche à comprendre l’auteur, c’est qui était Xavier Dupont de Ligonnès, quel a été son parcours de vie, de son enfance au moment où, concomitamment au massacre de sa famille, il a disparu. Escroc ? Il était, à l’analyse, plutôt « traficoteur ». Disparu ? Il aurait, à l’analyse, dû être sujet à réapparition depuis 2011. Mythomane ? Il semble, à l’analyse, bien plus compartimenté qu’affabulateur. L’intégralité de son parcours de vie plaide en défaveur de sa survie, car « comment cet homme-là, qui nous a tant livré de son intimité et de ses déchirements, pourrait-il garder le silence et ne jamais trahir son existence » ? Il a suscité de multiples théories, sans que l’on sache vraiment sur laquelle s’appuyer : faut-il suivre la piste psychiatrique, financière, religieuse, narcissique ? « Toutes ces théories sont partiellement éclairantes, mais à elles seules insuffisantes », nous dit le psychiatre, qui tente, au fil d’un livre aussi dérangeant qu’éclairant, de toutes les articuler, sans toutefois donner l’exclusivité à l’une ou l’autre.

Tout n’était pas écrit

Qui n’a pas été pris dans un vertige de sensations, un véritable « vibrato émotionnel » comme l’écrit le psychiatre, à la connaissance des faits ? Comment Dupont de Ligonnès en est-il arrivé là ? Beaucoup d’indices permettent de cerner sa personnalité, en particulier une correspondance nourrie — à laquelle le docteur Zagury a eu accès et comprenant de nombreux mails et courriers de la main du disparu — complétée par des témoignages directs de ses proches, principalement ses sœurs Christine et Valérie, son ami Bruno de Stabenrath, le voisin de son défunt père. Son existence est, comme beaucoup d’autres, jalonnée de ces « moments carrefours » qui auraient pu le mener dans d’autres directions — ce qui permet au psychiatre d’en conclure que « tout n’était pas écrit ».

Xavier naît à Versailles en janvier 1961. Geneviève Maitre, sa mère, dirige l’Église de Philadelphie, un landerneau qui se réunit régulièrement autour d’elle et croit en ses divinations. Hubert Dupont de Ligonnès, son père, est ingénieur en aéronautique, aux abonnés absents pour ses enfants. Catholique « progressiste » selon l’un de ses amis, il quitte rapidement et définitivement sa mère, faisant alors de Xavier le seul « mâle » de la maisonnée. Assez bon élève, ce dernier réussit son baccalauréat avec un an d’avance et entame un cycle d’études supérieures erratique, d’abord en école de commerce puis à la faculté de droit d’Assas, avant de se lancer dans le monde du travail. Sentimentalement, déçu par ses amours adolescentes, il se marie, avec la bénédiction de sa mère, avec Agnès, déjà mère d’un enfant qu’elle a eu d’une liaison passagère, en 1991 ; trois enfants naîtront de leur union. Le couple est bancal, entre les tromperies mutuelles des époux — sa femme entame une liaison avec le meilleur ami de son mari tandis que ce dernier la trompe avec une ancienne conquête, à laquelle il emprunte d’ailleurs 50 000 euros sans pouvoir les lui rembourser, ce qui lui vaudra une saisie conservatoire des sommes dues sur les fonds de sa société. Ajoutons qu’Agnès qui, selon Valérie, adhérait massivement aux prêches de sa belle-mère, est décrite comme désemparée ; le psychiatre ajoute : « insatisfaite de tout ». Professionnellement, il « bricole » — il lance « la route des commerciaux » en 1999 (il a alors 38 ans) avant de créer la « Fédération française des commerciaux » en 2002 — et finit par accumuler les dettes. Religieusement, après avoir annoncé abruptement son athéisme, il se met à fréquenter assidûment les sites internets catholiques, déployant sans réserve ses propres commentaires, mais demeurant rétif à tout échange constructif.

Sans respecter d’unités de temps, de lieu et d’action, les assassinats de sa femme et trois de ses enfants sont situés dans la nuit du 3 au 4 avril 2011. Celui de son quatrième enfant aura lieu le surlendemain, après que lui et son père auront dîné dans un restaurant proche d’Angers. Entre le 8 avril et le 14 avril, il rédige des courriers pour annoncer à tous le départ de lui et de sa famille au complet aux États-Unis, « sous une identité secrète, tout étant pris en charge par le gouvernement américain ». Depuis, on a perdu sa trace.

« Tout et son contraire cohabitent en Xavier  »

Dupont de Ligonnès a une « singulière faculté » à maintenir extérieurement un sourire radieux, sa marque de fabrique, quand, à l’intérieur, il «  s’abîme dans le désespoir le plus noir » — pour le dire autrement, guilleret le jour, désespéré la nuit. Cette aptitude au clivage, au compartimentage de son fonctionnement psychique, a d’abord été mise au service de sa survie psychique, avant de se mettre au service du massacre des siens.

Dès son adolescence, deux univers parallèles cohabitent en lui. D’un côté, un « beau gosse amateur de country music » ; de l’autre, un enfant grandissant dans un monde sinistre et terrifiant, déserté par son père, tout entier peuplé des démons prophétisés par sa mère et sous la menace permanente de prédictions eschatologiques. Il est donc, d’emblée, tiraillé entre son ancrage catholique et ses rêves d’aventures, plus tard entre ses rassurantes croyances et ses violents accès de désespoir. Cette faille qu’il n’a jamais su combler en lui, Xavier a eu paradoxalement à cœur, jusqu’au dernier moment, de la réparer au sein de l’union familiale. Christine et sa mère étaient en effet fâchées avec Valérie, détachée à partir de 1995 des prédictions pseudo-religieuses de sa mère. Il faut bien dire que les trois enfants, en grandissant, ont eu un rapport sensiblement différent à la foi, entre Christine défendant « bec et ongle l’ensemble doctrinal de sa mère », Valérie ayant «  quitté meurtrie le nid d’épines » et Xavier manifestement coupé en deux, et dont la question de sa foi est « demeurée irrésolue », mais qui semble « directement passé de la certitude inébranlable au doute déchirant ». Agnès, qui cerne parfaitement son mari, lui reprochera de ne s’être, au fond, jamais vraiment défait de l’influence maternelle, laquelle serait « la raison principale de son malheur de vivre  ».

Le psychiatre note par ailleurs une troublante ressemblance entre les destins du père et du fils. On retrouve chez eux une certaine « fierté aristocratique », celle « de s’opposer à tous les pouvoirs », celle qui exclut de se laisser aller à exprimer sa tristesse devant autrui. Il y avait entre eux « un certain mimétisme », selon un ami commun — le tabac, la boisson, la dépression, la douleur d’être issu d’une famille noble catholique ayant souffert du déclin de l’Empire français, le côté aventurier un peu raté, une évolution professionnelle évoquant « une dégringolade par seuils successifs  » pour le père, « une suite de désillusions, l’une derrière l’autre » pour le fils. Et «  on connaît ces destins brisés faute d’avoir pu être à la hauteur des idéaux insurmontables conférés par des ancêtres glorieux ».

Il est donc vrai que la relation à ses parents est pour le moins complexe. Et le psychiatre, convoquant ici le triangle œdipien, de constater l’incapacité à marier en lui père et mère et le double clivage, à la fois du lien parental et de chacune des images de ses parents. Deux univers, celui de sa mère confite dans sa foi et celui de son père, aventurier hédoniste, se télescopent, sans se mélanger, à l’intérieur de Xavier. Nonobstant une vraie capacité d’adaptation à son interlocuteur ou aux circonstances, emportant, selon les cas, auto-censure ou libération de la parole, l’homme fait montre d’une singulière aptitude au compartimentage psychique, « au clivage des registres », en lien avec l’antagonisme inconciliable des images de chacun de ses parents — ce père qu’il admirait et qu’il finira par décevoir, cette mère dont il a rejeté les enseignements satanistes tout en maintenant intacte sa piété filiale. Il ne faut d’ailleurs pas sous-estimer le lourd poids des croyances maternelles, d’abord absorbées sans que le débat ne soit soumis à aucun moment à un quelconque appareil critique — il a cru « dur comme fer » jusqu’à l’âge de 35 ans aux prophéties mystiques et fantasmagoriques professées par sa mère, en particulier celle de sa prédestination «  pour occuper une place éminente dans la hiérarchie des survivants de l’Apocalypse » — puis soumises à révision, « laissant à vif les blessures de la foi ». Cette souffrance psychique de Dupont de Ligonnès est brillamment résumée par l’auteur : en tant que « fils d’un couple parental improbable, tôt séparé, élevé dans l’incertitude financière, qui a voulu être le père d’une famille soudée dans le bonheur et dans l’aisance », il a voulu « prendre le contrepied de ce qui le faisait souffrir ». Même dans son couple, on perçoit le clivage, entre les tromperies respectives engendrant une souffrance mutuelle et les signes extérieurs du couple modèle arborés en public. Maintenir les apparences, quoiqu’il arrive : telle a toujours été la devise de Xavier.

Le poids(on) de la « religion » maternelle jusqu’au massacre

Xavier demeure déconcertant de paradoxe jusque dans sa foi, qu’il finit par dénigrer « de façon malveillante  » sur des forums religieux où il passe ses soirées. Il faut dire que « ce trait tiré sur la foi maternelle qui a baigné son enfance le laisse désemparé et vulnérable lorsque l’édifice s’effondre ». Car s’il prétend publiquement s’en être détaché, c’est pourtant là qu’il s’est construit, dans la doctrine sataniste d’une mère millénariste en communication avec le divin. Et jusqu’à la fin, en dépit de sa prétendue perte de foi, il demeurera dans les limites du respect filial. On notera également, ajoutant aux paradoxes de cette affaire, les hiatus dans les souvenirs d’enfance des différents protagonistes. La fratrie semblait a priori heureuse ; l’enfance est « belle et sans souci » selon les termes même de Xavier Dupont de Ligonnès, même si les fréquentations des enfants sont étroitement contrôlées ; il est un frère « sensible et attentionné » selon Christine, « gentil, dévoué, protecteur et aimant rendre service » selon Valérie — même si cette dernière « dresse un tableau terrifiant de l’ambiance de son enfance », qualifiée de lugubre et très angoissante.

Il l’a prouvé dans sa jeunesse, ce n’est pas un violent. Pourtant, il récupère la 22 Long Rifle au domicile de son père, décédé en janvier 2011 ; se présentant comme un « prêtre tireur d’élite » dans une armurerie, il fait ensuite l’acquisition d’un silencieux et de munitions trois semaines avant la tuerie ; quelques jours plus tard, il achète du ciment, des sacs à gravats. Il avait par ailleurs déjà exprimé à l’écrit ses idées de suicide collectif dans un moment de détresse intense. Finalement, il semblerait que ce soit la mort de son père — solitaire, malade et démuni — qui l’engage définitivement dans sa « détermination meurtrière ». À ce moment-là, Xavier « rompt les amarres  » ; il passe à la mise en acte de son projet, qui semble tout entier légitimé par une thématique religieuse. D’une part, s’interrogeant quelques temps plus tôt dans un forum catholique sur « la nécessité des sacrifices », il réfute la distinction entre le Dieu de l’Ancien Testament, avide de sacrifices, et le Dieu actuel de l’Église ; pour lui, « c’est le même  », et s’Il ne demande jamais de sacrifice, Il « les agrée ». La messe, interroge-t-il, n’est-elle pas le sacrifice — acte par excellence du culte divin — du Christ, renouvelé à chaque consécration ? En massacrant les siens, « il ne tuait pas, il sacrifiait ; il ne sombrait pas dans le mal, il réalisait le Bien suprême ». D’autre part, la religion se retrouve dans la nature sacrificielle des massacres. Des signes religieux ont en effet été retrouvés sur le corps de son épouse et trois de ses enfants — une statuette de vierge, des chapelets, une figurine de colombe. Le mysticisme dans lequel il a baigné durant toute son enfance semblerait être la source dans laquelle il aurait puisé la symbolique de ses crimes.

Ensemble, jusqu’au bout ?

Le médecin, rompu à ce type d’exercice, se livre ici à un intéressant examen clinique des agissements du disparu comme dans un procès imaginaire. La préméditation, l’organisation soignée et minutieuse des crimes, auraient permis d’éliminer une pathologie conduisant à l’irresponsabilité pour raison psychiatrique ; aussi aurait-on conclu qu’il n’y avait « aucune raison médicale d’interrompre le processus judiciaire et de solliciter un internement psychiatrique ». C’est d’ailleurs là l’un des intérêts (nombreux…) de ce livre : on se croirait en train d’écouter parler Daniel Zagury — sans jargon médical, sans vulgarisation caricaturale — au procès d’un homme absent, mais qui a livré beaucoup de lui-même. On signalera également quelques pages intéressantes sur la justification et l’explication de son travail en tant que psychiatre expert près les tribunaux. La recherche de la vérité commande une véritable analyse psychique du présumé coupable, même si désormais, et depuis les années 1990, l’attention portée à la souffrance de la victime a mis un voile sur l’analyse de la psychologie de l’auteur, rendue accessoire.

Tout au long de son livre, Daniel Zagury nous interpelle. S’il fait lui-même aveu de subjectivité, il demande au lecteur de participer pleinement à sa propre enquête sur la vie psychique de Dupont de Ligonnès et sur l’intentionnalité de son massacre « altruiste ». Il nous enjoint de ne pas nous arrêter au côté monstrueux de l’affaire et de l’homme, de faire le « douloureux » effort de nous mettre un temps « à la place » de Dupont de Ligonnès, de mettre un temps de côté l’altérité pour lui préférer l’empathie. Il ne s’agit pas de l’excuser, mais de le comprendre. Refusons de penser qu’il est différent de nous car, « au fond, l’équation de Xavier Dupont de Ligonnès était celle de beaucoup d’entre nous. C’est sa solution qui nous distingue ». Il y a, nous dit l’auteur, comme un « malentendu » autour de l’image terrifiante du monstre, comme radicalement différent de chacun d’entre nous ; mais Xavier Dupont de Ligonnès « n’est pas un monstre », il est plutôt comme le chêne de la fable — la contrainte est trop forte, ça craque.

Oscillant entre clairvoyance par éclipses et aveuglement, Dupont de Ligonnès présente certains traits obsessionnels dans son besoin de tout contrôler par l’intellect en chiffrant, mesurant, comptabilisant — y compris le plaisir sexuel de sa femme, également enfermé dans un bilan comptable. Il pense avoir tout perdu, avoir échoué dans ses objectifs de vie, avoir entraîné sa famille dans le gouffre, n’avoir d’avenir que la faillite (financière et de vie). Il n’a pas su tirer les conséquences de ses échecs successifs, il a cru que son avenir était tracé, que « la bonne fortune lui était promise ». Au fond, il ne veut — ni ne peut — faire le deuil de ce que sa mère lui a transmis et «  passe son temps à cultiver son impasse, à creuser sa propre plaie ».

Le besoin de protection, chez lui central, commandait de rester avec les siens ; « ensemble, jusqu’au bout ». Mais le tableau clinique de Xavier s’enrichit de deux éléments singuliers, propres à sa personnalité : d’une part, sa dépression demeure clivée, d’autre part, il puise dans le mysticisme le narratif qui soutient ses actes criminels en lui donnant un sens clair. Son psychisme tout entier s’est «  ajusté à son action » ; il ne lui restait plus qu’à accomplir les gestes programmés, d’opérer un glissement de l’interdit à l’injonction dans une inversion des valeurs du Bien et du Mal. Selon le psychiatre, « c’est sans doute son aptitude exceptionnelle au compartimentage psychique qui lui a permis d’accomplir sans trembler la mission qu’il s’était donnée ». Impossible d’échouer, tant il avait anticipé les moindres détails, jusque dans la mort différée de son quatrième enfant, illustrant « la stabilité et la solidité de ses projets en cours de réalisation ».

Une question cruciale reste cependant en suspens : s’est-il suicidé ou est-il encore vivant ? Car la crispante question de ce qui est advenu de Xavier, évidemment non traitée dans ce livre, est malheureusement la seule qui demeure pour quiconque s’intéresse désormais à l’affaire. En dépit de la relative ancienneté du fait divers, cette question entretient son actualité, renouvelée par les nouveaux rebondissements tragi-comiques d’octobre 2019, lorsque l’on croit reconnaître en Guy Joao, « paisible retraité des Yvelines », le meurtrier en cavale. Certes, ceux qui pensent que Xavier a survécu au massacre des siens s’appuient sur des comportements théoriques, possibles dans l’absolu, mais qui « semblent peu compatibles avec la profondeur de la dépression de Xavier ». La fin de son histoire est le début de la nôtre…