Marvin Lawson dénonce une raison moderne devenue idéologie figée. Il lui oppose une pensée du doute et de l'esprit critique, dans un manifeste stimulant mais parfois réducteur.
Marvin Lawson, écrivain, philosophe et théoricien de la littérature, fait paraître un essai qui intéressera quiconque se réclame, de près ou de loin, de la raison. Qu’il emporte l’adhésion ou non, son ouvrage nous incite à questionner ce qu’il interprète comme un conflit entre la raison et le réel.
Parfois avec humour, Lawson nous pousse à réinterroger ce que nous avons longtemps considéré — à tort ou à raison — comme l’élan vital et révolutionnaire ayant conduit notre culture vers le rationalisme, pilier de la modernité. Ce rationalisme, certes nécessaire, a consacré le triomphe de la « raison rationaliste » : avec la Renaissance et les Lumières, l’Occident a érigé la raison en principe épistémique premier et en seule puissance métaphysique légitime, à laquelle le corps social s’est soumis — selon une lecture inspirée de Michel Foucault.
Une raison devenue inerte
Mais alors qu’au seuil de la Modernité, René Descartes avait posé le doute au principe de toute recherche, force est de constater que cet esprit rationaliste n’a jamais mis en doute sa propre instauration et expansion. Au contraire, il n’a cessé d’enfermer la pensée dans un esprit systématique, clos sur lui-même ; il a perdu ce qui constituait son élan vital au profit de discours pétris de certitudes, de systèmes fermés, inertes, déployés aussi bien dans la pensée que dans l’organisation sociale.
Tel est le paradoxe qui a déclenché, chez Lawson, l’envie de rédiger un « manifeste », lequel prend pour objet de critique et de réflexion cette pensée rationaliste qui n’a plus rien de critique et qui veut toujours avoir raison.
Certes, le genre du « manifeste », composé de réflexions vives et tranchées, a vocation à réveiller l’esprit en condamnant l’indigence d’un discours, d’une tradition, d’une époque ou d’une société. Cependant le propos de Lawson n’est pas toujours clair — il lui arrive de confondre « pensée rationnelle », « rationalisme », « philosophie des Idéologues » (fondée par Destutt de Tracy en 1795), elle aussi intitulée « rationalisme », et « raison », ainsi que « rationalisation » — et les attaques formulées contre notre époque sont quelque peu unilatérales. Selon lui, la raison moderne, se dressant contre l’esprit superstitieux de la période antérieure, serait devenue une simple philosophie des idées appelée « rationalisme », destinée à imposer un dogme de « la science », du progrès, et à soutenir le déploiement des industries, des banques et des journaux — pour reprendre les termes d’Anatole France sur lesquels l’auteur s’appuie.
Archéologie de la raison moderne
Afin d’établir le cours de son argumentation portant sur le mal dont nous souffririons, Lawson commence par élaborer une « archéologie » de la modernité, enfermée selon lui dans une raison devenue figée. Cette archéologie dégage cinq piliers d’abord positifs, construits à partir du XVIIe siècle, puis devenus l’origine du mal que nous subirions.
Le premier porte sur l’ordre épistémique de notre pensée, laquelle a appris à dissocier les mots et les choses (en référence à Michel Foucault) ; le deuxième renvoie à la manière dont l’individu moderne a réussi à se prendre lui-même pour objet (anthropologie et psychologie) ; le troisième renvoie à la révolution d’ordre technique modifiant notre rapport à la nature (théorie du progrès) ; le quatrième consiste à avoir détaché la connaissance de la vertu ; le cinquième consiste en la modernisation de la gouvernance politique et l’introduction du bio-pouvoir dans les gouvernements.
Ceci établi, l’auteur décrit le mal déplorable qui pèse à présent sur nous : la pensée dogmatique, la bureaucratie, le relativisme, l’omnipotence de l’État. Il fait alors découler ce mal d’une dérive de la raison classique, dérive qui l’aurait transformée en « idéologie ». Par là, il entend à la fois une pensée transformée en système en vue d’asseoir la légitimité d’un groupe particulier dans la société — en l’occurrence, pour lui, les politiques, les militants, les journalistes et la télévision — et une manière de penser et de raisonner.
C’est donc sous la forme d’une idéologie que la raison se présenterait désormais : une raison devenue entité autonome, placée au centre de la production des savoirs, normes et croyances des citoyens des sociétés modernes. Lawson parle même d’une « ère des idéologies », autrement dit d’une ère du détachement de la raison d’avec le réel dans sa quotidienneté.
Les malheurs de l’irraison
Ce serait donc contre cette idéologie que nous devrions nous défendre, en l’occurrence contre les « Idéologues » — l’auteur jouant sur une confusion entre les Idéologues historiques et ceux qu’il appelle, pour notre époque, des idéologues. D’une certaine manière, il appelle ses lecteurs et lectrices à une « révolution », au sens d’une révolution de paradigme (Thomas Kuhn) ; une révolution qui condamnerait les idéologies pour « irraison », et instaurerait une « pensée juste » à l’encontre de leurs intérêts. En un mot, l’auteur appelle à mettre fin au règne des idéologues et aux structures qu’ils ont édifiées.
Cette perspective adoptée dans l’ouvrage est utile en ce qu’elle aide à réfléchir au statut de la raison, ou au statut que nous prêtons (ou aurions historiquement prêté) nous-mêmes à la raison — et ce d’autant plus que nombre de coups de boutoir ne cessent d’atteindre sciences, savoirs, commun, cité, etc. Cependant, il y a un risque à récuser d’un bloc, comme le fait l’auteur, « les grandes idées », devenues des idoles dangereuses, ainsi que les grandes institutions qui les répandent (la télévision, critiquée avec l’appui de Pierre Bourdieu, les monopoles de l’information et de l’engourdissement de l’esprit, critiqués avec celui de Pierre Guenancia, la censure, la bureaucratie, la volonté de tuer la vie, etc.). Ces institutions propulseraient les peuples dans l’angoisse et la peur.
À l’inverse, le « manifeste » de Lawson prône une pensée « vivante », susceptible d’émettre des doutes, d’être critique, de pratiquer la contre-information, de subvertir les divertissements, de réenchanter le monde (dans la perspective de Bernard Stiegler).
Vers une reconstruction ?
Lawson en appelle ainsi à une reconstruction, à rebours de ce qui, de son point de vue, est devenu une « Apocalypse » — vocabulaire dont on ne sait pas toujours bien s’il est métaphorique ou religieux. Cette reconstruction devrait consister en un renoncement clair à l’idéologie, puis en une restauration du collectif et des assemblées publiques auxquelles il attribue la capacité à produire la vérité (par le principe du nombre et de la simultanéité, sous forme de « savoir populaire »), en rétablissant les intérêts de chacun contre les réserves des castes, en passant à un langage clair et distinct, en restaurant le primat de la matière sur la forme, etc.
L’auteur enchaîne les énumérations et multiplie les références (Bourdieu, Arendt, etc.) — qui appartiennent pourtant à la modernité qu’il dénonce comme idéologique — mais les démonstrations demeurent restreintes. On y trouve aussi une certaine forme de prêche, sans doute liée à la forme même du manifeste, qui vise à réveiller les consciences.
Un tournant pragmatique, logique et réaliste s’impose, affirme-t-il. Encore ce combat contre les idéologues sera-t-il aussi un combat contre nous-mêmes, dans la mesure où nous avons laissé proliférer leur pensée. En ce sens, ce combat sera d’autant plus difficile que cette idéologie nous a enfermés dans une pensée triste, un esprit angoissé, désenchanté.
Ainsi va la profession de foi : « nous devons dire non ! », nous élever contre le règne des marchands et des officiers (au sens technique du terme), récuser les féodalités modernes et les entités supranationales qui nous empêcheraient d’apercevoir l’originalité et la pluralité des peuples du monde. « Le retour au réel s’impose », en somme. Cela reste à voir.