Une lecture intellectuellement exigeante et esthétiquement cohérente, qui met en avant la dimension humaine et dramatique d’un chef-d’œuvre romantique.

La nouvelle production du Werther de Jules Massenet à l’Opéra-Comique, sous la direction musicale de Raphaël Pichon et avec la mise en scène de Ted Huffman, marque une étape significative dans la redécouverte du drame lyrique français au cœur du répertoire romantique. À l’opposé des lectures « grand opéra » qui tendent à lisser les aspérités de la partition, l’approche de Pichon avec l’ensemble Pygmalion privilégie la clarté des lignes et la nervosité expressive inhérentes à Massenet.

Les choix orchestraux, inspirés de pratiques historiquement informées, révèlent non seulement la finesse des tessitures vocales mais aussi la tension dramatique constante de l’œuvre, la donnant à entendre comme une mécanique intime du désir plutôt que comme un simple écrin lyrique. Raphaël Pichon portant un soin constant aux équilibres et aux couleurs, la partition gagne en transparence et en respiration.

Le choix de mise en scène de Ted Huffman séduit par sa sobriété assumée. L’espace scénique, loin des reconstitutions pittoresques, se concentre sur l’essentiel : des chaises, une table, un rectangle de lumière. Le cadre ainsi créé est à la fois arène émotionnelle et métaphore de l’enfermement social qui pèse sur les protagonistes. Cette épure dramatique accentue le vertige psychologique du héros, transformant Werther en une tragédie purement théâtrale, où chaque geste compte.

La distribution impressionne par sa cohérence et son engagement. Pene Pati dans le rôle titre propose une incarnation vocale élégiaque de Werther : se voulant à l’écart d’une hystérie destructrice, son personnage se construit dans une douleur méditée, presque abstraite, qui traduit le dilemme intérieur du poète tourmenté. Adèle Charvet, en Charlotte, impose une présence scénique forte et une palette expressive étonnamment riche. Julie Roset apporte une légèreté bienvenue au rôle de Sophie, tandis que John Chest en Albert fait le choix de la lucidité psychologique plutôt que de la démonstration vocale.

Ce Werther à l’Opéra-Comique n’est pas une simple reprise de l’œuvre de Massenet : c’est une lecture intellectuellement exigeante et esthétiquement cohérente, qui met en avant la dimension humaine et dramatique d’un chef-d’œuvre romantique trop souvent taxé de pathos conventionnel. La production démontre que Werther, loin d’être un « grand opéra sentimental », est une pièce de théâtre chanté intense, où l’intime et le social se heurtent et se répondent avec une force émotionnelle rare.