Dans ce numéro d’une série de récits de travail, Sylvie, contrôleuse qualité, et Kévin, opérateur, racontent leur expérience de l’industrie éolienne en Loire-Atlantique, entre minutie et gigantisme.
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Sylvie, leader management documentation manufacturing, et Kévin opérateur, tous les deux dans l’éolien, qui, comme la construction navale, est l’objet d’un labeur industriel lourd avant de sortir des ateliers et de se tourner vers le large.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».
Les éoliennes à Saint-Nazaire, ville à la mer, ville ouvrière (Sylvie, Leader management documentation manufacturing.)
[…] Le 6 avril 2020, en plein confinement, la fabrication des quatre-vingt nacelles des éoliennes du Parc du Banc de Guérande a commencé dans l’usine de Montoir, au pied du Pont de Saint-Nazaire. Lorsque l’on franchit la Loire dans le sens Saint-Brévin-Saint-Nazaire, on aperçoit très bien, sur la droite, rangées près des bâtiments de l’usine G.E., une quarantaine de ces nacelles de quatre cents tonnes qui porteront les pales et qui contiennent les générateurs ainsi que tous les instruments permettant à chaque éolienne de fonctionner de manière automatique. Le site étant trop petit, les quarante premières nacelles, terminées en octobre 2021, ont été transportées jusqu’au hub logistique du port autonome de Saint-Nazaire, à côté des tronçons des tours au sommet desquelles elles seront installées. Ces tronçons sont arrivés de Séville par cargo de même que les pales qui sont entreposées à proximité. Or, aucune de ces quarante nacelles n’aurait pu quitter le périmètre de l’usine si chacun de leurs dix-mille composants et quatre-mille références n’avaient été certifié grâce au dossier dont j’ai la responsabilité.

[Une nacelle et des tronçons de mâts. Photographie personnelle.]
Le matin ou le soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de mon appartement, j’entends le ressac quand il y a de la houle. Je sens le vent. Et si je vais jusqu’à la plage de Sainte-Marguerite, toute proche de chez moi, j’aperçois à l’horizon les quarante pieux qui ont déjà été implantés en mer et qui recevront les machines. Même si je suis à 100% en télétravail, j’éprouve le besoin de me rendre régulièrement sur le port, pour voir où en est le chantier d’assemblage des tours. J’aime partir de l’ancien quartier de Saint-Nazaire, qu’on appelle le « Petit Maroc ». Je longe la base sous-marine. Quand l’accès aux bassins est ouvert, je fais un petit crochet vers les quais à partir du carrefour de Méan, pour regarder les bateaux qui déchargent. Puis, à l’angle du terre-plein de Penhoët, j’entre dans le périmètre où sont intriquées usines et activités portuaires. Je passe entre les grands hangars des Chantiers de l’Atlantique dont le silence est trompeur : derrière les interminables parois de tôle, des milliers d’ouvriers s’activent ; puis les ateliers de l’usine MAN qui fabrique d’énormes moteurs diesel destinés aux bateaux et aux centrales électriques… Sur le côté, amarré au quai de Penhoët, se dresse la masse impressionnante d’un paquebot de plus de trois cents mètres, le Celebrity Beyond, qui en est au stade des finitions. Après avoir dépassé les bâtiments de logistique des chantiers navals, j’arrive à la forme Joubert, une gigantesque écluse où, il y a quelques semaines encore, le Beyond se trouvait en cale sèche. À la nuit tombante, on apercevait alors les lumières qui s’allumaient aux différents étages du navire. C’était magnifique.
Tout près de la forme, quatre mâts d’éoliennes ont déjà été montés : chacun élève à 84 mètres au-dessus des quais ses trois tronçons emboités. Ils seront transportés sur le site du Banc de Guérande à partir du printemps. À côté, se trouvent les quarante nacelles alignées sur le hub comme à la parade. Je pousse jusqu’au bord de la Loire. Avec un peu de chance, je pourrai voir un cargo ou un méthanier s’avancer vers le pont et passer sous l’arc du tablier dont les pylônes rayés de rouge et de blanc se détachent sur le ciel. J’adore voir les bateaux partir. Quand j’ai habité à St Marc, à côté de la plage de Monsieur Hulot, je m’asseyais sur un banc et je regardais le ballet des navires qui arrivaient du large droit sur moi avant de prendre le virage du chenal, juste devant la plage. Et quand je venais en vacances chez mes ex-beaux-parents, j’adorais marcher dans la grande avenue qui traverse la ville. Arrivée à la mairie, il me suffisait de marcher cent mètres pour arriver sur le front de mer… Devant moi s’ouvrait l’estuaire. À l’ouest, c’était la côte vers le grand large, à l’est, le port et les chantiers navals.
[…] À l’heure actuelle, étant donné que j’ai terminé les dossiers des nacelles, je suis en mission sur les tours et leur assemblage. Je participe donc à l’élaboration du certificat de conformité de ces éléments qui, non seulement sont destinés à porter les nacelles mais contiennent les systèmes électriques qui relieront ces dernières à la sous-station installée au centre du parc éolien. De là, le courant produit sera acheminé jusqu’au poste à haute tension de Prinquiau, près de Saint-Nazaire, par un câble qui arrive sur la plage de la Courance, puis qui est enfoui sur près de trente kilomètres à travers la campagne. À l’autre bout de la presqu’île de Guérande, le port de pêche de la Turballe hébergera la base de maintenance à partir de laquelle une centaine de salariés veillera sur le parc éolien.
![]()
[Un navire de maintenance du parc éolien de Saint-Nazaire dans le port de La Turballe. CC Wikimedia.]
Trois navires spéciaux permettront d’aborder les machines pour les inspecter ou pour intervenir sur des avaries. Quand on sait que l’usine de Montoir continuera à fabriquer des nacelles et que le hub logistique est appelé à recevoir des éléments pour de futurs parcs éoliens, on voit qu’un nouveau puzzle industriel est en train de changer le visage du territoire. […]
Manœuvrer une masse de plusieurs tonnes réclame beaucoup d’énergie et de concentration (Kévin, opérateur chez un sous-traitant dans l’industrie éolienne du bassin nazairien.)
La journée de travail commence quand le team leader me donne une opération à faire en binôme. On ouvre alors la tablette qui contient des directives écrites et des dessins techniques. Ce sont des « gammes » qu’on doit respecter de manière précise, étape par étape. J’ai donc devant moi une grosse pièce à laquelle je vais assembler d’autres pièces en effectuant des serrages plus ou moins forts sur les vis et les boulons.
Ça peut être de toute petites vis qu’il faut faire attention de ne pas abîmer, ou de plus grosses pièces sur lesquelles j’applique des serrages en force à l’aide de grosses clés ou en serrage hydraulique. Il faut faire le serrage exact, qui s’exprime en Newton-mètre (Nm), un kilo équivaut à un Nm, on peut serrer jusqu’à 1 500 Nm. Mais à la main on ne dépasse pas 700. Comme il y a des normes industrielles, ce travail réclame un petit peu de connaissances de la part de l’opérateur. Mais, grosso modo, il s’agit de dérouler un programme un peu comme on suivrait un mode d’emploi ou une notice de montage. […]
Il y a énormément de règles, qui se contredisent parfois un peu. À la limite, on peut se demander si ces règles n’ont pas été faites pour qu’on puisse rejeter les fautes sur les opérateurs. C’est pourquoi nous faisons attention les uns aux autres parce que, quand tu es dans le travail, tu es tenté de faire le geste un peu dangereux qui te permet d’atteindre la vis qui est là, hors de portée… Pour être bien confortable, il faut quand même transgresser un peu pour finir ce que tu as commencé ; c’est un enjeu personnel. Et tu as tendance à prendre des risques ou à dépasser tes capacités, à aller trop loin. Alors, nous nous protégeons mutuellement : « Hé ! C’est la pause, on s’arrête ! » ou « Doucement, on prend son temps… » […]
Beaucoup de collègues sont abîmés par le travail. Sur le plan physique, quand on est opérateur, on engage son corps. Si tu forces et que tu te fais mal, tu ne peux pas dire « j’arrête »… À moins d’avoir très mal, tu continues ton travail. […] Même si les accidents sont rares, je considère que risquer de détruire son corps au travail n’est pas rémunéré comme il faudrait.
Le travail prend une dimension supplémentaire lorsque je dois utiliser des dispositifs de levage pour manipuler des pièces lourdes.
![]()
[Le tableau de commande d'une machine de levage". CC Wikimedia.]
Quand cette pièce pèse quelques tonnes, l’opération se fait à plusieurs, parce qu’un pontier ne peut pas regarder partout à la fois. Pendant qu’un d’entre nous est à la télécommande, il faut que d’autres tiennent des cordes pour orienter la pièce, et maitrisent le ballant. L’autre jour, j’étais assisté par quelqu’un qui ne surveillait pas bien son côté. J’ai failli bousculer une pièce de quelques milliers d’euros. Sans parler de ce que mon pont transportait et qui valait des millions ! Manœuvrer cette masse qui fait plusieurs tonnes réclame donc beaucoup d’énergie et de concentration : si elle heurte quelque chose ou quelqu’un, même à trois à l’heure, ça peut faire très mal ! Lever l’ensemble. Le diriger à travers l’usine encombrée de partout, en maintenant le tout parfaitement équilibré, faire très attention, surveiller les hauteurs. Être capable de m’adapter pour, parfois, faire évoluer l’engin à l’inverse de ce qui semblerait logique. C’est peu dire que je dois réfléchir à chacune des choses que je fais. En même temps, il ne faut pas que j’aie l’air trop hésitant, sous peine que le directeur, ou d’autres, pensent que je ne maîtrise pas. […]
Les gens des bureaux, sont bien conscients qu’ils ne sont pas à la meilleure place pour appréhender tout ce qui se passe, le processus – process en anglais – et ils nous sollicitent parfois. Même s’ils nous disent que nous sommes « bien placés » pour leur faire des remontées de terrain, nous ressentons alors, parfois, une sorte de « mépris de classe » quand quelque chose ne s’est pas bien passé. Leur premier réflexe, même si ce sont des personnes gentilles par ailleurs, va être de lâcher : « Ah ces opérateurs… Qu’est-ce qu’ils nous ont fait encore… ? » Dans le même temps, ils acceptent d’être interpellés et viennent parfois nous dire : « Tiens, j’ai inventé un outil, une nouvelle façon de faire. On va essayer ça ensemble… » Tout le monde se dit “bonjour”, même si parfois on ne se souvient plus des prénoms. Mais je pense que c’est particulier parce qu’on est un certain nombre à ne pas être arrivés là en tant que cancres qui ont raté l’école, mais comme des gens qui ont atterri ici après un parcours complexe. […]
Il y a bientôt deux ans, je suis rentré dans cette boite en CDI parce que l’entreprise avait vraiment un grand besoin de main-d’œuvre dans cette période. Or, la main-d’œuvre qualifiée ou très qualifiée était déjà captée par les autres gros employeurs industriels du bassin d’emplois très dynamique de Saint-Nazaire. Et aujourd’hui, je me souviens avec émotion de ce job dating où la RH a lancé en brandissant mon CV : « Oui ,votre profil nous intéresse, on va vous embaucher ! » Que de chemin parcouru depuis !
* Propos recueillis en 2021. Crédit photo (haut de page) : zegreenweb.com.
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Sylvie et de Kévin est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire ».
Voir aussi le récit de Damien, ingénieur aux Chantiers de l’Atlantique, responsable des travaux sur la construction des sous-stations électriques des parcs éolien marins (récit paru dans le n°1 de la Chronique « Saint-Nazaire au travail » consacré aux Chantiers de l’Atlantique et paru dans son intégralité sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin »).
Le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire s’est associé à « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » pour poursuivre le recueil de récits de travail dans la région nazairienne.