Le poète arabophone Nouri Al-Jarrah s’impose comme un maître du chant épique et lyrique, convoquant le souvenir des mythes de l’Orient hellénistique tout en disant les blessures de la Syrie moderne.

La poésie de Nouri Al-Jarrah est avant tout une puissance brute. Un jaillissement lyrique et une foudre épique qui surgissent des pierres antiques pour faire revivre sa terre natale, la Syrie, ravagée par la tyrannie des Assad, les guerres fratricides et les occupations étrangères. Témoin ces vers que le poète, né à Damas en 1956, déclame depuis son exil londonien :

«  Moi, Lazare le Damascène, je suis sorti par la porte du Paradis et j’ai trouvé les jardins en feu. / Dans la fumée des incendies / Et la cendre des arbres, / Sur des rives entredévorées par des hyènes tachetées, / Mon guide s’est égaré, / Et j’ai vu Darius qui avait fui la bataille allonger la chaîne persane au loup syrien aveugle […]. / Ai-je terrifié les mots et troublé le causeur / Par ce que j’ai dit en langue des signes ? / Ai-je dit ce que je n’ai jamais dit ? / Je suis Lazare qui tape à la porte de la résurrection.  »  

Un poète de l’identité ouverte

Nouri Al-Jarrah décline une identité ouverte, sculptée par l’écriture et les lignes de vie qu’elle rend possibles. La personnalité de l’artiste n’est le résultat ni d’une décision étatique, ni d’un acte administratif : ce sont les cultures, au pluriel et appréhendées sur le temps long, qui ont façonné une terre donnée, en l’occurrence la Syrie, dont il est le visage et la voix. Chaque vers soufflé devient ainsi un acte de résurrection, une offensive contre l’enfermement identitaire, l’essentialisme, l’oubli et l’effacement volontaire.

Après la première anthologie poétique de Nouri Al-Jarrah, récompensée par le prestigieux prix Max Jacob en 2023, la parution d’un nouveau recueil intitulé Les Tablettes orientales, dans la «  Petite Bibliothèque de Sindbad  » chez Actes Sud, confirme la force d’évocation qui frappait déjà le lecteur dans Le Sourire du dormeur. Rassemblant des poèmes puisés dans ses trois derniers livres – Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024), Les Derniers Jours de Zénobie en exil (2025) –, Nouri Al-Jarrah s’impose non seulement comme l’un des plus grands aèdes de notre temps, mais aussi comme un véritable peintre des mots. En effet, à la manière de Théodore Géricault dans Le Radeau de la Méduse (1818-1819) ou d’Eugène Delacroix dans Scènes des massacres de Scio (1824), il saisit dans des images frappantes autant que troublantes toute la cruauté du monde.

Chanter la Syrie qui suffoque

Le danger n’est jamais loin dans la poésie de Nouri Al-Jarrah, et, quand Damas, « ville fétiche, captive et nuageuse », suffoque, l’élégie du poète semble vraiment le radeau au milieu du naufrage. Les vers ouvrent des portes et marchent au hasard parmi les ombres. L’esprit du vin n’enchante plus les murs de la ville, et les treilles fanées saluent les rares rescapés du naufrage. L’air des étés moribonds triomphe, le bleu du ciel tourne au blanc du linceul – mais le poète vigilant est là pour témoigner que l’homme n’est pas vaincu par tant de catastrophes :

«  Le soleil descend sur les feuilles de la treille et se couche dans la maison / Me laissant, à moi l’aveugle, les sanglots de l’arbre et le gémissement des divans dans l’ombre. / Et maintenant, / Regarde autour de toi, avec moi, et ne laisse pas l’image s’échapper de ton œil qui a tout vu.  »

Les séismes labourent la terre, promettant des années infertiles, les fouets d’épines se substituent aux roses, les bateaux antiques errent sur la mer de Syrie, les côtes redoublent de férocité, dévorant les acteurs d’une épopée qui abolit le temps, et hier devient aujourd’hui, dans un éternel retour des épreuves que dit, par exemple, ce poème bouleversant intitulé «  L’épigramme syrienne  » :

«  Si tu passes devant ma tombe et que tu es, comme moi, syrien / Fuyant vers une île, / Sois mon semblable / Même si tu n’es pas arrivé / Comme moi / À bord d’un navire parti de Tyr / Des semelles en cuir de cheval aux pieds / Si une vague t’a porté et jeté / Sur ce rivage, / Syrien, / Choisis Cos plutôt qu’Athènes ou Sparte / Car elle est l’île de l’amour. »

Résurrection par les vers ?

Semblable à l’archer palmyrénien à qui il donne la parole dans un de ses poèmes, le poète sait que, sans doute, il a perdu d’avance, et que l’exil aura raison, non de sa voix et de son verbe, mais de lui :

«  Aujourd’hui je ne montrerai pas au temple / […] Je n’ai que faire de dieux qui n’ont jamais étanché ma soif / En répondant à l’une / De mes innombrables questions. / J’ai offert un quart de siècle à ce vent mordant, / J’ai bandé les arcs pour terrasser de ma flèche ailée le Calédonien basané / Maintenant que je suis descendu de la muraille / Perclus de douleurs aux genoux / Riche de quelques drachmes qui ne m’amèneraient même pas à Londinium / Je vais blasphémer / Nuit et jour / Et que mes dieux m’entendent et meurent de rage / Puisque, même en rêve, je ne trouverai pas un bateau pour m’emmener à Banias. / Je vais probablement mourir ici et être enterré près de cette maudite muraille / Sans revoir la Syrie.  »

D’une lucidité sans défaillance, le poète semble aussi pareil à cet aveugle qu’il évoque, et qui, capable de goûter le moment présent tout en ayant connaissance des malheurs à venir, respire la blancheur éclatante des cieux et adresse des mots secrets au ressac. Herbe verte, herbe jaune, au gré des saisons, le voilà qui erre innocemment dans la plaine, au milieu des ruines, entre des colonnes rehaussées de couronnes d’albâtre. Soudain, un garçon apparaît. Il semble être le seul à reconnaître la grâce tragique des yeux absents du marcheur, qui lui annonce :

«  Bientôt tu grandiras et je te verrai agiter ta chemise pour me faire signe, par-delà les regards, un cri mélancolique dans la gorge tranchée, le corps juvénile troué de balles et porté par les voix sur les épaules de jeunes descendus d’une grotte montagneuse pour remplir la ville de funérailles.  »

Mais, lisant la poésie de Nouri Al-Jarrah, on a envie malgré tout de penser que ce n’est pas en fin de compte l’esprit de mort qui triomphera. Ainsi, convoquant le souvenir d’Hélène de Troie, de Zénobie de Palmyre, de Barates le Palmyrénien et de Julia Domna (l’impératrice romaine d’origine syrienne et épouse de l’empereur Septime Sévère), « Les sept tablettes  » qui ouvrent le livre redressent les ruines mortes, restaurant la chaleur de leurs pigments millénaires et recouvrant les mythes et les figures illustres de l’Orient hellénistique d’une chair nouvelle. Ce grâce à leur rythme incantatoire habilement rendu par la traduction fluide d’Antoine Jockey.

Envisageant frontalement la brutalité de l’inévitable, la poésie de Nouri Al-Jarrah est aussi une poésie de la présence réparatrice. Elle préserve le miracle des instants les plus fragiles, par exemple quand elle nous invite à déambuler avec les jeunes Damascènes en promenade devant les portails ouverts de la ville. Ou encore quand, au détour d’un poème, un lézard aux aguets brandit sa langue pâle et menaçante. L’été est silencieux, l’animal enfle et s’étale sur le mur de calcaire jauni qui s’effrite :

«  Intemporel le bleu, intemporelle l’attente, dans le bleu du soir, lorsque l’obscurité se répand et que les étoiles tombent sur les maisons / Les sanglots de la fontaine élèvent le chant dans l’air qui propage l’odeur du laurier-rose et la volupté des environs.  »

Oui, certes, le poète nie les dieux et la possibilité d’une transcendance. Cela n’empêche pas que chaque poème gravé sur ces Tablettes orientales exige, d’une part que justice soit faite, d’autre part que renaisse des cendres de la guerre la beauté des vergers de Damas.