Activité caractéristique de la région de Grasse, l'industrie du parfum s'inscrit dans une histoire séculaire qui mêle consommation, industrialisation, conditions de travail et encadrement juridique.
En 2018, l’Unesco inscrivait au patrimoine culturel immatériel de l’humanité les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse. Cet acte reconnaît une tradition régionale qui déborde le seul secteur de Grasse et s’inscrit dans l’histoire politique, économique et sociale des Alpes-Maritimes, mais aussi de la France. Madison Dubois propose un ouvrage, issu en partie de sa thèse en Histoire du droit, qui revient sur deux siècles au cours desquels l’industrie du parfum a dû faire face aux secousses politiques du XIXe siècle, à la concurrence internationale, à la « révolution industrielle », puis aux transformations engendrées par la mondialisation. Si le travail fait la part belle aux questions juridiques, Madison Dubois aborde, puis restitue avec beaucoup de finesse, à hauteur d’hommes et de femmes, les lignes de force d’une industrie qui a marqué l’identité de la région et de ses habitants.
Nonfiction.fr : Vous avez consacré votre thèse à l’industrie du parfum dans les Alpes-Maritimes. L’un des intérêts de votre travail est de montrer la difficulté de ce domaine à être reconnu sur le plan juridique. Au XIXe siècle, il n’existe guère de législation dans le domaine et on a le sentiment que les pouvoirs publics y voient surtout une ressource fiscale. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer votre thèse à ce sujet ?
Madison Dubois : Il n’y a pas, ou très peu, de travaux concernant l’histoire juridique de ce secteur. J’ai été intriguée du peu d’intérêt de la part des chercheurs concernant ce domaine alors qu’il engendre, depuis plus de deux siècles, l’un des chiffres d’affaires les plus importants de l’histoire de l’industrie. Quand nos étudiants arrivent en première année de droit, l’une des premières phrases que nous leur disons est « tout est juridique » : ce qui signifie que le droit est dans notre quotidien, en permanence. Alors, constater qu’il n’y a pas d’historiens du droit qui se soient intéressés à la question plus que la durée d’un article m’a laissée perplexe. J’ai voulu comprendre la raison et je l’ai rapidement saisie : la quasi-absence de législation à étudier. C’est un sujet risqué, avec un pourcentage d’échec particulièrement élevé, mais inédit. Je n’avais pas dans l’idée « d’enfoncer des portes ouvertes », et j’ai eu la chance d’avoir un directeur de thèse qui a fait confiance à mon instinct de jeune chercheure. C’est un sujet d’histoire du droit, mais, au regard de la législation actuelle, on comprend rapidement que c’est aussi un sujet d’actualité.
Vous avez écumé de nombreux centres d’archives - départementales, communales, nationales - pour mener à bien ce projet. Comment avez-vous abordé ce travail sur les sources primaires ?
La particularité de la recherche en histoire du droit est qu’elle possède sa propre méthodologie qui nécessite d’avoir un peu d’instinct. En premier lieu, il a fallu définir le périmètre de recherche qui était bien plus restrictif. En second lieu, j’ai effectué des recherches d’ouvrages qui traitaient du sujet : cela a été particulièrement rapide car ils étaient d’une très grande rareté, mais cela m’a permis de définir les domaines où il était nécessaire d’approfondir, c’est-à-dire, quasiment tous. La première grosse problématique que j’ai rencontré est que les sources provenant des parfumeurs eux-mêmes traitaient de chimie organique pure. Étant une littéraire « pure souche », j’avais beaucoup de difficultés à comprendre leurs démonstrations ou leurs rapports de réunions. J’ai donc décidé de prendre des cours de physique organique auprès d’un docteur en pharmacie qui a fait preuve d’une très grande patience pour me donner les outils dont j’avais besoin pour comprendre les textes. Cette étape était plus que nécessaire car cela m’a permis de comprendre l’utilité et parfois l’inutilité de certaines lois par rapport à la réalité du travail de parfumeurs.
C’est seulement suite à ces étapes que j’ai procédé à une recherche dans les archives tout d’abord au niveau local, commune par commune, au niveau des archives départementales puis au niveau national. Je ne savais jamais à l’avance si j’allais avancer dans les recherches : autant je pouvais trouver de véritables « trésors » en moins d’une heure de lecture de vieux documents, autant je me souviens avoir mis trois mois pour trouver un seul document exploitable parmi les centaines étudiées. La recherche la plus problématique était au niveau des décisions de justice qui sont inexistantes dans le domaine jusqu’en 1975 : malgré la lecture de plusieurs dizaines de recueils de jurisprudences – qui a d’ailleurs déclenché une sévère allergie à la poussière – je n’ai eu que très peu d’éléments exploitables. Mais c’est également représentatif de la mentalité « secrète et discrète » du domaine. J’ai également eu la chance de faire quelques rencontres de personnes qui disposaient d’archives privées et qui m’ont, pour certains, permis de les exploiter. Le plan de ce travail est donc arrivé tardivement, et certaines parties se sont dessinées au fur et à mesure des études et de la confrontation des informations relevés dans les sources primaires.
Vous démarrez votre étude avec la monarchie de Juillet, quand la parfumerie française revient sur le devant de la scène grâce à une nouvelle génération de parfumeurs. L’État reste pourtant à l’écart de cette activité. Pourquoi ?
C’est la question que je me posais plusieurs fois par jour et qui est toujours d’actualité. Schématiquement, nous pouvons exposer plusieurs raisons à cela. La première, qui est compréhensible surtout après la Révolution, est purement culturelle : les produits de luxe, dont la parfumerie fait largement partie, est un rappel des modes sous la monarchie absolue où les produits parfumés possédaient une place inégalable. Il aurait été peut-être mal perçu de porter un grand intérêt au secteur durant cette période bien compliquée. La seconde explication est une incompréhension du métier et des méthodes utilisées.
En effet, la parfumerie est un monde discret – pour ne pas dire secret – et les patrons d’usines ont entretenu ce mystère par intérêt commercial pendant des siècles. De même, les élus nationaux n’ont, pour la plupart d'entre eux, pas de formation de chimiste. Ils ne comprennent donc pas les problématiques que ces spécialistes peuvent rencontrer. De même, quand un des parfumeurs-élu fait des propositions de lois, il n’est pas souvent écouté car il s’oppose à d’autres impératifs : ainsi les besoins d’une industrie « non vitale » ne passent pas en priorité au niveau national, surtout en grande période d’instabilité économique ou de guerre.
Le développement des activités liées au parfum entraîne une augmentation du nombre de salariés. Vous précisez qu’en 1862, l’industrie de la parfumerie à Grasse occupe 10 hommes et 12 femmes, auxquels s’ajoutent 15 enfants le temps d’un trimestre. Quels sont ici les métiers les plus difficiles et comment les situez-vous dans le monde du travail de la « révolution industrielle » ?
Il faut se rendre compte qu’au XIXe siècle, il n’existait aucun dispositif de protection pour les travailleurs. Ce n’est qu’avec le développement de l’hygiénisme industriel, au début du XXe siècle environ pour les parfumeries, que les patrons vont mettre en place quelques dispositions. Mais c’est très long, notamment à cause d'une méconnaissance du danger que l’on peut rencontrer dans les usines. Le métier le plus difficile est sans aucun doute celui de la cueilleuse de matières premières (fleurs, feuilles, tiges, racines…). Il s’agit de rester entre sept et dix heures, pliée en deux, à travailler avec le bout de ses doigts avec une technique de récolte spécifique pour chaque plante afin de ne pas les détériorer. Les heures de travail peuvent commencer avant l’aube, ou se terminer tard dans la soirée. La rémunération est minime, les moments de repos assez rares et les cueilleuses sont remplaçables dans l’heure. Elles sont exposées à de nombreuses maladies professionnelles cutanées et respiratoires, pour la plupart, tardivement reconnues. Et pourtant, leur travail est indispensable.
Le second métier le plus difficile est celui de la distillation : occupé uniquement par les hommes, ces derniers travaillent sur de grands alambics, chauffés par feu nu jusqu’au début du XXe siècle. Ils sont également amenés à utiliser des produits particulièrement toxiques. Les risques d’accidents du travail sont très élevés : brûlures par le feu ou les produits toxiques, coupures, lumbago dû aux lourdes charges à porter, chutes, problèmes pulmonaires…
Malgré leur rôle indispensable, on constate cependant qu’ils n’avaient pas la reconnaissance qui aurait dû être la leur, et ce au niveau national, dans tous les domaines. Seul le paternalisme caractéristique du chef d’entreprise est remarquable. Pour prendre quelques exemples, les patrons de parfumeries ont mis en place un certain nombre de caisses (de retraite, pour les filles-mères, pour aider les ouvriers à payer leurs logements, pour les accidents du travail…) avant même que le sujet ne soit abordé au niveau national. On relève également l’organisation de fêtes d’entreprises ou de compétitions sportives – ou florales – interentreprises. On observe également la construction de logements ouvriers, le financement de travaux de grandes ampleurs dans les communes, la création d’orphelinats ou d’hôpitaux par exemple qui sont destinés, en premier lieu, aux ouvriers en parfumerie et à leurs familles, et en second lieu aux autres habitants de la cité. On conclut dès lors que les patrons en parfumerie créent leurs « propres communautés » leur permettant de s’assurer de la bonne santé de leur personnel, et, par conséquent, leur pleine capacité à exercer leur travail.
Vous présentez avec précision et justesse l’adaptabilité des chefs d’entreprise, qui jouissent certes de produits de grande qualité, mais savent aussi adapter leurs techniques pour sublimer leurs produits. Pourriez-vous présenter quelques grands entrepreneurs symboliques de l’industrie du parfum ?
Il y en a beaucoup qui méritent d’être cités, le choix est difficile, mais si je dois en sélectionner certains, je dirais George Chiris et Marie Foucard-Niel.
En premier lieu, on peut donc citer George Chiris (1872-1953), héritier de la maison de parfumerie Les Établissements Chiris au décès de son père en 1900. Il développe considérablement les usines et les champs de plantes à parfum dans les colonies. Son usine devient la principale fabrique de matière première aromatique d’Europe. Marié à la petite-fille du président Carnot, il forme avec elle une véritable équipe quand il s’agit des œuvres sociales : Madame est à l’origine de dispensaires, de préventorium ou encore d’abris maternels, et Monsieur met en place, à destination de son personnel, des allocations familiales, des congés payés, des pouponnières ou encore un système de retraite pour ses anciens employés et ce, bien avant que l’État ne se saisisse de ces questions. En période de guerre, il redirige sa production vers l’effort de guerre en 14-18 et alimente un réseau de Résistance au sein même de son usine, sous le nez de l’occupant allemand en 39-45. Cet officier de la Légion d’honneur est impliqué politiquement au niveau national et possède de nombreuses récompenses pour son travail en usine : mise en place d’un système d’extraction des matières premières révolutionnaire et l’un des pionniers grassois dans l’utilisation de l’industrie chimique, il est particulièrement respecté par ses pairs et les habitants du département.
Quant à Marie Foucard-Niel (1851-1920), elle est à la tête de la Parfumerie Niel au décès de son époux Eugène Foucard, formé par Jean Niel, directeur de la parfumerie et père de Marie. Ses enfants en bas âge ne pouvant pas reprendre la tête de l’établissement, elle a pris la décision de consacrer sa vie à cette affaire pour leur transmettre un héritage familial solide. Elle révolutionne la gestion de l’entreprise en retirant totalement les dépenses personnelles de celles de l’usine et négocie elle-même l’ensemble des contrats : autant ceux avec les compagnies d’assurance ou les banques qu’avec les parfumeurs. Les patrons de parfumerie la respectent et la craignent. Gabriel Guerlain, dans une lettre adressée à l’un des fils de Marie, la considère comme « notre maître à tous » parce qu’elle est « impossible à rouler ». Elle est l’un des exemples de femme-patronne qui possède un rôle primordial dans le développement du secteur, comme souvent dans les grandes dynasties de parfumeurs dans le Pays de Grasse.
1901 apparaît comme une date charnière, puisque l’implication de l’État permet une meilleure protection du produit, mais aussi l’accès à un marché élargi. Est-ce la rencontre entre le savoir-faire local et la volonté étatique qui inaugure « l’âge d’or de la parfumerie française » ?
C’est plus compliqué que cela. « L’implication » étatique est entraînée par plusieurs facteurs. Le premier est l’adoption de traités internationaux qui possèdent des textes moins restrictifs quant à la protection des œuvres immatérielles (c’est dans cette catégorie que l’on classe les parfums) que les textes nationaux qui sont souvent inapplicables ou qui se contredisent. Ils ne changent pas radicalement le droit, loin de là, mais facilitent le commerce international, ce qui permet d’augmenter les marchés. La seconde raison est fiscale. En effet, malgré les difficultés pour appréhender cette spécialité, l’État a bien compris l’intérêt de mettre en place une fiscalité sur ce secteur si florissant, surtout dans une période aussi instable économiquement. Le rôle de l’État dans le développement de cet âge d’or est secondaire. On doit cet essor surtout aux avancées technologiques et à l’ambition de l’ensemble des parfumeurs français qui ont eux-mêmes décidé de développer leur propre « système » à l’intérieur même de leurs établissements et de ne plus attendre les avancées législatives.
Vous consacrez des pages passionnantes à la démocratisation de ce qui est un produit de luxe. En quoi la société de consommation bouleverse-t-elle l’industrie de la parfumerie ?
Là encore, il faut souligner que la volonté de démocratisation de la parfumerie précède la société de consommation. En effet, c’est dans la dernière moitié du XIXe siècle que les parfumeurs commencent à chercher un moyen de baisser le prix des produits pour élargir leurs marchés. C’est ainsi que l’adoption de la méthode de distillation appelée « extraction par solvants volatils » ou « extraction par hydrocarbures » se généralise dans le Pays de Grasse. Cette méthode, développée par George Chiris et présentée pour la première fois au public par Louis Roure (de la maison Roure-Bertrand) lors de l’Exposition de Vienne en 1873, révolutionne le secteur et y place les Grassois à la tête.
Dans la même idée, c’est à partir de 1901 qu’ils s’intéressent à l’industrie chimique des matières odorantes. Mais ils sont méfiants de ces nouvelles méthodes et ne veulent pas investir massivement dans l’immédiat. C’est effectivement dans les années 20 qu’ils vont assumer pleinement leur investissement et l’utilisation publique de l’industrie chimique. Grâce à cela, leurs créations se multiplient en baissant radicalement les coûts de production, ce qui implique une augmentation des marchés nationaux et internationaux. Mais ils doivent effectivement être à la hauteur des nouvelles exigences de la société de consommation et ne plus se contenter d’une poignée de créations par an, mais de beaucoup plus. Pour cela, ils suivent et anticipent les modes, surfent sur les découvertes scientifiques et archéologiques, mais aussi sur les événements nationaux. Les produits de parfumerie ne sont plus de simples parfums, mais aussi des objets pratiques ou de décoration.