Abdellah Hammoudi expose un projet d’anthropologie ancré dans les réalités du Maghreb et du monde arabe, et développe une réflexion sur l’autonomie des savoirs.
Publié initialement en arabe sous le titre Al-Masafa wal-Tahlil (2019), cet ouvrage s’inscrit dans une critique explicite des rapports de dépendance intellectuelle qui continuent de structurer une partie des sciences sociales dans les contextes postcoloniaux. Abdellah Hammoudi y formule le projet d’une anthropologie arabe affranchie des paradigmes issus de l’anthropologie classique et coloniale. Il appelle ainsi à dépasser « la simple logique d'emprunt, si courante dans les sciences sociales arabes depuis des décennies », en faveur d’une « réappropriation nationale de ce domaine intellectuel » .
Il convient alors de préciser ce que recouvre cette référence à la nation, ainsi que les formes que pourrait prendre une telle nationalisation du savoir anthropologique.
Préoccupations partagées, langue commune : les fondements d’une anthropologie arabe
Abdellah Hammoudi conçoit la nation non pas comme une entité fondée sur un nationalisme ou un patriotisme chauvin, mais comme l’expression de « préoccupations » partagées au sein d’un collectif. L’anthropologie arabe qu’il appelle de ses vœux ne s’inscrit donc pas dans le cadre d’un État-nation particulier du monde arabe, mais dans l’horizon plus large de « cette vaste nation », entendue comme une communauté d’appartenance définie moins par la nationalité juridique que par une « adhésion pratique aux préoccupations d’un groupe plutôt qu’un autre, qui diffèrent malgré leur fusion dans les réseaux mondialisés » .
La formulation d’une anthropologie arabe implique cependant une inscription linguistique et historique précise, sans laquelle l’appel à une « vaste nation » risquerait de se dissoudre dans un universalisme abstrait. De ce point de vue, le projet d’Abdellah Hammoudi est explicite : l’anthropologie arabe se définit comme « une connaissance anthropologique recueillie et écrite en langue arabe » . À la communauté d’intérêts s’ajoute ainsi une communauté linguistique, fondée sur l’idée que la langue ne constitue pas un simple vecteur neutre de transmission, mais qu’elle porte en elle des univers de sens et des référents culturels spécifiques, qui formeraient le socle des préoccupations partagées. Ainsi, pour Abdellah Hammoudi, l’anthropologie qualifiée de coloniale ne l’est pas en raison de l’origine géographique de ses auteurs (européens ou américains), mais parce qu’elle se préoccupe avant tout des intérêts et des horizons d’attente des sociétés dominantes, au détriment des aspirations des sociétés étudiées.
Pourquoi, dès lors, promouvoir une anthropologie centrée sur les préoccupations arabes, plutôt qu’une anthropologie amazighe ou kurde ? Abdellah Hammoudi explicite ici une position non hégémonique : son projet ne vise ni à se substituer aux autres langues ni à parler au nom d’autres groupes. Il invite au contraire à une « déambulation linguistique entre les mondes » , soulignant que la pluralité des langues d’enquête et d’écriture constitue une richesse pour les sciences sociales. L’anthropologie arabe ne se poserait donc pas en alternative exclusive ni en obstacle à l’émergence d’anthropologies développées dans d’autres langues, mais elle disposerait, pointe l’auteur, d’un atout particulier : la langue arabe, en tant que langue d’écriture partagée, est mobilisée non seulement par les locuteurs arabophones, mais aussi par de nombreux groupes non arabophones, notamment dans les sphères religieuses et intellectuelles. Amazighs, Nubiens, Kurdes, Iraniens, Pakistanais, Turcs ou encore Indiens font ainsi usage de l’arabe, ce qui confère à cette langue un statut véhiculaire dont pourrait bénéficier un projet anthropologique aussi ambitieux.
Cette proposition invite néanmoins à une interrogation critique : une anthropologie dite « arabe » ne risque-t-elle pas, à son tour, de refléter prioritairement les préoccupations d’une élite cultivée panarabiste plutôt que celles des populations étudiées ? La question se pose tant pour les sociétés arabophones, marquées par une forte pluralité dialectale, que pour les groupes non arabophones, tels que les Amazighs ou les Kurdes.
Pour une nationalisation dialogique de l’anthropologie
La critique que formule Abdellah Hammoudi à l’égard de l’anthropologie se distingue nettement de celle, plus radicale, d’Edward Saïd, dont l’approche reviendrait, selon lui, à « l’abandon définitif de l’anthropologie ». Dans le cadre du projet qu’il propose, la nationalisation de l’anthropologie ne suppose ni le rejet de la discipline ni l’exclusion des productions issues de chercheurs étrangers. Au contraire, la confrontation entre les perspectives du chercheur « natif » et celles du chercheur « étranger » est pensée comme un levier d’enrichissement mutuel. Elle s’inscrit dans l’horizon d’une sphère publique internationale, où les différentes traditions anthropologiques peuvent entrer en dialogue, voire en concurrence, participant ainsi à un universalisme en devenir, non capté par une position dominante unique.
Ce projet de « nationalisation » aurait pu gagner en portée s’il avait été relayé par d’autres intellectuels arabes, notamment marocains, dont l’autorité dans leurs champs respectifs aurait permis une forme de cumulativité épistémique. Or, malgré une tentative de dialogue avec les travaux de Mohamed Abed Al-Jabri et d’Abdallah Laroui, Abdellah Hammoudi identifie chez ces auteurs une méfiance à l’égard de l’anthropologie : elle serait associée à des « errements » chez le premier, et réduite, chez le second, à une simple restitution des représentations des groupes étudiés. C’est plutôt dans le sillage d’un sociologue, Abdelkébir Khatibi, qu’Abdellah Hammoudi situe son propre positionnement. Figure fondatrice de la sociologie du Maroc postcolonial, Khatibi défendait la nécessité, pour les chercheurs arabes, d’opérer une double critique : d’une part, une déconstruction des catégories et des discours sociologiques forgés par une idéologie occidentale ethnocentrique ; d’autre part, une critique symétrique des savoirs produits par les sociétés arabes sur elles-mêmes.
L’exercice d’une critique interne aux sciences sociales se révèle d’autant plus complexe en anthropologie que cette discipline, plus encore que la sociologie, a longtemps été associée à l’étude de formes sociales considérées comme closes, cohérentes et enracinées dans des traditions culturelles supposées stables. Cette orientation, héritée d’une vision des « communautés » opposées aux « sociétés » (au sens de Ferdinand Tönnies), aurait ainsi alimenté une tendance à l’essentialisation des groupes étudiés, avant le nécessaire renouveau qu’a connu la discipline après les indépendances.
Enquêter depuis l’intérieur
Comment, dès lors, mettre en œuvre une anthropologie arabe ? Abdellah Hammoudi articule sa réflexion à partir d’un ensemble d’enquêtes de terrain et de questionnements épistémologiques développés dans ses travaux antérieurs. Ces ressources lui permettent d’esquisser les contours d’une anthropologie située : une pratique de recherche attentive aux préoccupations sociales et politiques des contextes dans lesquels elle s’inscrit, et soucieuse de les formuler dans la ou les langues qui y sont socialement investies.
Abdellah Hammoudi met en lumière les limites des approches anthropologiques dominantes, qu’il juge tantôt excessivement généralisantes, tantôt trop étroites pour saisir la complexité des sociétés étudiées. Il critique notamment les usages de la théorie segmentaire, mobilisée par nombre d’anthropologues américains lors de leurs enquêtes au Maghreb à la fin des années 1980, pour son incapacité à penser la relation entre les sociétés qualifiées de segmentaires et l’État. Face à ces impasses, il propose une « théorie des tensions structurelles », qui s’attache à identifier les conflits latents au sein même des structures sociales, sans présumer de leur résolution.
Cette perspective prend corps dans un autre ouvrage de l'auteur, sur lequel il revient longuement, La victime et ses masques (1988), où il analyse la fête de Bilmawen, célébrée à partir du second jour de l’Aïd al-Adha. Alors que le père occupe habituellement une position centrale dans les rituels sacrificiels, il est, au cours de cette célébration, symboliquement écarté, au profit des jeunes hommes non mariés ou récemment mariés, qui prennent temporairement le contrôle de l’espace social. À travers cette inversion rituelle, Abdellah Hammoudi cherche à repérer jusqu’où les tensions entre générations, notamment celles qui traversent la division du travail agricole entre père et fils, trouvent une expression dans d’autres sphères sociales, en particulier dans les formes rituelles et festives. L’enjeu est moins de savoir si ces tensions se résolvent ou se transforment que d’observer comment elles sont portées à leur paroxysme dans un cadre qu’il identifie clairement comme théâtral. Le départ du père et la mise en scène qui s’ensuit remplissent-ils une fonction de purification ? Plutôt que de répondre par l’affirmative, Abdellah Hammoudi avance que cette fête donne à voir les contradictions sans chercher à les dépasser. La forme de satisfaction qu’elle procure tiendrait à sa puissance esthétique et à l’émotion qu’elle suscite.
Au-delà des choix théoriques, la mise en œuvre d’une anthropologie arabe, selon Abdellah Hammoudi, repose sur une juste articulation entre proximité et distance dans le rapport du chercheur à son terrain. Si l’anthropologue étranger doit construire une familiarité avec une société qui lui est étrangère, le chercheur « natif » est quant à lui contraint d’opérer un travail de distanciation, sans pour autant renoncer aux préoccupations collectives qui traversent son propre contexte social. Cette tension est également explorée par Hassan Rachik dans Devenir anthropologue chez soi (2022), où il propose une analyse fine des enjeux liés à la position du chercheur enquêtant dans sa propre société. Être « natif » ne signifie pas une compréhension immédiate ou totale du monde que l’on étudie : comme il le rappelle, la familiarité est toujours « relative », et le chercheur local n’échappe pas à l’effort d’objectivation que d’autres ont qualifié de « fatigue culturelle ». Pour Rachik, si le risque d’ethnocentrisme tend à s’estomper dans les recherches « chez soi », il laisse place à un autre biais, celui du sociocentrisme. Le chercheur peut alors, inconsciemment, mobiliser les catégories de pensée propres à son groupe social d’origine (par exemple, une classe moyenne urbaine) pour analyser des milieux dont il ne partage ni les pratiques, ni les représentations (comme des groupes ruraux ou populaires).
Dans cette même perspective, Abdellah Hammoudi revendique la « position confuse » du chercheur natif, pris entre familiarité et distance, ce qui constitue, selon lui, une condition heuristique plutôt qu’un handicap. Cette position intermédiaire ouvrirait la voie à la mise au jour de dimensions négligées ou marginalisées du social, et favoriserait l’émergence de lectures renouvelées.
Une ambition en quête d’écho collectif
L’ambition d’Abdellah Hammoudi consiste à ouvrir un espace de production de savoirs anthropologiques ancrés dans les réalités sociales, historiques et linguistiques du Maghreb et du monde arabe. Mais pour que ce projet prenne corps, il suppose un engagement collectif et une circulation dans les milieux académiques concernés. Il requiert un véritable investissement des chercheurs, capable de transformer cette proposition en programme de recherche partagé.
Or, comme le soulignent la sociologue Fadma Aït Mous et le politologue Mohamed Sammouni , cette proposition, formulée dès 2019 dans sa version originale, reste aujourd’hui « en suspens » : si elle circule dans certains cercles et entre en résonance avec l’intérêt croissant pour les approches postcoloniales, elle peine encore à structurer un véritable espace de discussion collective dans les milieux scientifiques marocains et arabes. Reste à voir si cette proposition trouvera, à terme, les conditions sociales et institutionnelles permettant son appropriation effective.