La dissolution et le jeu des partis n'ont fait que conforter la montée de l'extrême droite, et la situation, pour qui voudrait s'y opposer, est désormais tout à fait inquiétante.

Le dossier du numéro de décembre 2025 de la revue Esprit est consacré à la crise politique française. Il propose une analyse de la situation actuelle envisagée non comme une simple crise politique ou institutionnelle, mais comme l’expression d’un phénomène plus profond de désaffection (ou de fatigue) démocratique, touchant le rapport des citoyens à la vie politique et à la chose publique.

La dissolution ratée de juin 2024 a débouché sur une situation marquée par l’absence de majorité à l’Assemblée nationale. Celle-ci, dramatiquement accentuée par l’attitude du président de la République – qui fait dans le dossier l’unanimité contre elle – et par le refus des partis de s’engager dans une logique de compromis, a conduit à un blocage institutionnel. La professeure de droit public Marie-Anne Cohendet en propose, dans sa contribution, une analyse détaillée. La succession rapide des gouvernements et l’incapacité à voter un budget ont achevé de décrédibiliser une classe politique et un chef de l’État perçus désormais comme profondément déconnectés des réalités économiques et sociales.

Cette crise trouve plus profondément sa source dans plusieurs dynamiques : la polarisation politique, qui marque le retour des idéologies après l’échec du macronisme – dont on se souvient qu’il prétendait gouverner au centre – comme l’explique l'historien Emile Chabal ; une fragmentation partisane exacerbée par les ambitions présidentielles ; et surtout la montée du Rassemblement national, contenue lors des dernières élections législatives par le front républicain, mais désormais solidement installée dans le paysage politique.

Cette progression de l’extrême droite, observable dans un grand nombre de pays, est révélatrice de l’incapacité des forces politiques traditionnelles à convaincre une part croissante de l’électorat qu’elles peuvent améliorer concrètement ses conditions de vie. Dans le même temps, ses idées – qui se résument souvent à quelques obsessions – bénéficient d’une large promotion par des médias contrôlés par un petit nombre d’acteurs économiques, qui parient sur son accession au pouvoir afin de contrer toute velléité des pouvoirs publics de réguler leurs activités et de limiter leurs profits.

L’ensemble de ces dynamiques contribuent à l’atrophie du débat public, dont le macronisme porte une part de responsabilité, ou qu’il a du moins aggravée, en prétendant gouverner sans tenir compte des aspirations du plus grand nombre et en revendiquant un savoir sur la société fréquemment en contradiction avec les sciences sociales, qu’il n’a d'ailleurs pas hésité à prendre à partie.

Elles participent également à un déplacement général des opinions vers la droite et à une focalisation croissante sur les questions d’immigration, de sécurité ou d’identité, qui détournent l’attention de la mise en œuvre de solutions aux problèmes sociaux et économiques les plus urgents, au premier rang desquels figurent l’accroissement de la pauvreté, l’explosion des inégalités et l’urgence climatique.

Par ailleurs, l’impuissance de l’État démocratique, aux prises avec des évolutions qui le débordent, alimente une critique croissante des institutions. Pierre Auriel, dans l'article qu'il y consacre, relie cette impuissance au manque d’informations fiables – ou à leur mauvaise prise en compte, à l’instabilité politique et aux comportements d’acteurs privés sur lesquels l’État dispose de peu de leviers d'action.

Cette situation nourrit, y compris chez ceux qui devraient en être les défenseurs, une remise en cause des institutions comme l’ont montré les dénonciations récentes de l’État de droit, des juges ou de la presse, qu'analyse Antoine Garapon. Plus largement, elle alimente dans la population, une demande d’autorité – ou plus exactement d’autoritarisme, qui tourne le dos à l’idéal démocratique.

La philosophe Myriam Revault d’Allonnes, dans le texte qui ouvre le dossier, conceptualise cette situation à travers la notion de « dépossession démocratique ». Celle-ci désigne la tendance des gouvernants à tenir le peuple à distance des décisions collectives au nom de la rationalité ou de la pacification des passions, tout en évacuant les conflits sociaux qu’elles expriment. Cette mise à distance constitue selon elle l’un des ressorts majeurs de la crise actuelle. Car il ne peut y avoir de compromis, rappelle-t-elle, que si l’on reconnaît l’existence d’une conflictualité qui structure la vie sociale et organise ses enjeux.

Les solutions, ou les voies de sortie, d’une crise de cette ampleur apparaissent difficiles à concevoir et encore plus à mettre en œuvre. Sur le plan institutionnel, le mieux que l’on puisse espérer à court terme serait une progression, même limitée, de l’esprit de compromis à l’Assemblée nationale, ce qui demeure incertain. On peut également souhaiter que la prochaine élection présidentielle soit l’occasion d’un véritable débat de fond, permettant de confronter clairement les projets du Rassemblement national – auquel pourrait se rallier une partie de la droite – et ceux de ses opposants. Reste toutefois ouverte la question des conditions politiques et sociales nécessaires, dans les quinze mois à venir, pour préparer un tel débat.

Plus largement, le dossier appelle à reconnecter la politique aux conflits sociaux réels, plutôt que de se focaliser sur des enjeux symboliques ou sur la communication politicienne. Au vu du temps restant d’ici la présidentielle, cet appel – et plus largement, l’ensemble du dossier – n’incite cependant guère à l’optimisme. Il y manque peut-être une analyse de l'autoritarisme déjà à l'œuvre et des atteintes toujours plus graves aux libertés publiques, qui constituent désormais un élément structurant du paysage politique, ainsi qu'une description plus précise de ce à quoi on pourrait s'attendre en cas de victoire du Rassemblement national. Mis à part cela, il apparaît assez complet, décrivant avec rigueur une situation et des perspectives particulièrement inquiétantes.