Un ouvrage collectif consacré à l’historien israélien, connu notamment pour son analyse de la « quatrième droite », permet de recontextualiser l’homme et l’œuvre.
L’historien Zeev Sternhell est mort il y a cinq ans. Plusieurs de ses confrères, réunis par Pierre Serna, ont souhaité rendre hommage au collègue, au chercheur et parfois à l’ami disparu. Son œuvre riche entre en écho avec l’actualité.
Sioniste et citoyen
Seweryn Sternhell est né le 10 avril 1935 à Przemysl, dans le sud de la Pologne, à la frontière ukrainienne, dans une famille aisée. Installés à l’est de la ville, les Sternhell vivent dans la partie soviétisée de la ville, jusqu’à l’invasion allemande connue sous le nom d'opération Barbarossa. En 1941, dans une Pologne désormais occupée par les nazis, Seweryn est enfermé avec sa mère et sa sœur dans le ghetto, où elles sont assassinées. Avec sa tante qui le prend alors en charge, il parvient cependant à s'évader du ghetto et survit, caché sous un nom d’emprunt, jusqu'à la fin de la guerre.
Au lendemain de la guerre, il fait ses études à Avignon. Mais dès 1951, il fait son Aliyah et change de prénom pour devenir Zeev. Dans Tsahal, il est officier et participe aux guerres du Sinaï (1956), des Six Jours (1967) et du Kippour (1973). Lorsqu’il est rendu à la vie civile, il s'engage par d'autres moyens, à travers des études d’histoire et de sciences politiques.
Philippe Gumplowicz rappelle que Sternhell a souvent analysé la société israélienne et le sionisme, notamment dans le quotidien de gauche Haaretz. Après la guerre de 1973, il prend une part active dans la vie publique israélienne, se présentant aux élections sur des listes à la gauche du Parti travailliste. Il milite activement au mouvement pacifiste La Paix Maintenant, qui prône une solution à deux États.
En parallèle de son engagement, il a développé une réflexion approfondie sur l’histoire de l’État hébreu. Il la formule dans le livre Aux origines d’Israël (1996), dans lequel il analyse le protosionisme et la naissance du sionisme politique, soulignant que ce mouvement a d’abord été une construction européenne susceptible d'être perçue comme une conséquence du mouvement des nationalités. Cette réflexion alimente le raisonnement du citoyen voulant redonner au sionisme une dimension politique, alliant l’émancipation sociale et la justice.
Historien
Parallèlement à ses obligations militaires et à ses activités citoyennes, Zeev Sternhell a laissé une œuvre importante. Il a commencé sa carrière universitaire par une maîtrise sur Tocqueville, puis a rédigé une thèse de troisième cycle sur Maurice Barrès, sous la direction de Jean Touchard à l’Institut d’études politiques (publiée en 1972). Philip Nord souligne que son analyse du nationalisme barrésien demeure aujourd’hui encore incontournable.
Vient après le temps des querelles et des polémiques historiographiques. Ses ouvrages La droite révolutionnaire (1978) et surtout Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983) ont entraîné une double crise, analysée par Olivier Forlin et Kevin Passmore. La polémique est d’abord médiatique, puisque plusieurs journaux et figures de la vie intellectuelle attaquent l’historien critiquant son analyse du fascisme à la française.
S’ensuit une deuxième controverse qui provient principalement des milieux universitaires. Une partie du monde académique n’accepte pas la thèse d’une quatrième droite révolutionnaire qui remet en cause le triptyque de René Rémond sur les trois droites (libérale, bonapartiste et légitimiste). Les historiens critiquent la thèse sur l’existence d’un courant fasciste en France et le rôle que Sternhell attribue à l’intellectuel Georges Sorel, d’une part, et au petit groupe de monarchistes regroupé autour du cercle Proudhon, d’autre part. Enfin, ses contradicteurs estiment qu’il existe une immunité de la France face au fascisme.
La polémique rebondit lorsque Sternhell ajoute que le fascisme français s’est nourri d’une culture contre-révolutionnaire qui trouve sa matrice dans les oppositions à la Révolution française, alimentant des polémiques qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. Son œuvre continue à être débattue et signale ainsi un grand historien.
Postérité
Enfin, plusieurs contributions proposent une relecture de ses travaux. Fréderic Attal montre par exemple que le rejet des Lumières est particulièrement présent en Italie. La question des origines du fascisme italien et de la réception italienne de l’œuvre de Sternhell est analysée par Valeria Galimi, qui replace ses apports au cœur des débats des historiens italiens sur la culture fasciste et sur la question de l’antisémitisme. Parallèlement, Benjamin Stora souligne qu’il existe une matrice fasciste française en Algérie, qui est née avec la construction du Parti social français au milieu des années 1930 et s’est notamment manifestée par les émeutes antisémites de Constantine en 1934.
Enfin, Henry Rousso évoque ses rencontres et ses débats avec Sternhell. Il raconte leur estime réciproque et leur approche commune, qui, en dépit de divergences de fond, ne devaient pas céder aux sirènes de la polémique stérile. Il ajoute que la lecture et les prises de position de Sternehll ont finalement eu une résonance particulière au regard de l’actualité en France ou aux États-Unis, laquelle résonne comme un triomphe posthume des anti-Lumières.
Les textes sont accompagnés d’une bibliographie de ses œuvres en français et d’une biographie. En yiddish, Sternhell est un Mensch (selon les sens, un honnête homme, un gars bien ou une personne admirable). En langue historienne, il peut être considéré comme un des principaux acteurs du renouvellement historiographique des analyses sur le fascisme de ces cinquante dernières années.