Contre l’opposition simpliste entre raison et émotions, Myriam Revault d’Allonnes montre que les affects sont au cœur de la vie démocratique et conditionnent toute raison publique.
Le thème des émotions est devenu central, ces dernières années, pour aborder les questions sociales et politiques. Mais bien souvent, cette centralité s’exprime sur le mode d’une opposition simplificatrice : la raison d’un côté, les émotions de l’autre. Face à une telle dualité figée, qui semble nous imposer de choisir entre la froideur rationnelle et l’emportement affectif, l’enjeu véritable n’est pourtant pas de trancher en faveur d’un des deux pôles, mais plutôt de savoir comment sortir de cette opposition elle-même. C’est précisément à cet endroit que se situe la réflexion de Myriam Revault d’Allonnes dans Passions publiques. L’autrice refuse de penser les émotions en politique à partir de l’alternative sommaire qui les condamnerait à osciller entre tyrannie et délivrance.
Myriam Revault d’Allonnes est philosophe, professeure émérite des universités à l’École pratique des hautes études. Elle a reçu en 2019 le prix spécial du jury du Prix du livre politique pour l’ensemble de son œuvre. Ses travaux se sont notamment attachés à analyser la notion de post-vérité, ses effets sur le monde commun, ainsi que la manière dont le discours politique contemporain détourne et appauvrit les concepts.
Avec Passions publiques, elle poursuit cette démarche critique à travers une enquête conceptuelle. L’ouvrage reprend des notions centrales de la philosophie politique pour les soumettre à un éclairage décalé par rapport à certaines traditions encore très présentes dans les discours médiatiques. Il y est question du gouvernement des affects, de la « civilisation des mœurs », de ce que beaucoup diagnostiquent comme une défaillance de l’éthos démocratique, mais aussi de la « chose publique » et des rapports complexes entre polarisation affective et causalité idéologique. L’ensemble s’inscrit dans une réflexion plus large sur la condition de l’« animal politique » — pour reprendre l’expression fameuse d’Aristote — et se déploie à partir d’un héritage grec fondamental : seule une articulation conflictuelle, mais nécessaire, entre les affects et le logos rend possible la coexistence humaine.
De simples impulsions aveugles ?
L’autrice rappelle ainsi que, chez les Grecs, les émotions ne sont jamais pensées comme de simples décharges irrationnelles. Lorsqu’Aristote analyse la colère dans le livre II de la Rhétorique, il ne la décrit nullement comme une impulsion aveugle opposée à la raison. Il ne s’agit pas d’enfermer les affects dans une dépréciation morale ou un mépris injustifié. La colère est au contraire comprise comme une réaction légitime : celle d’un être dont la dignité a été publiquement bafouée.
Une telle approche permet d’arracher les émotions aux lieux communs et de leur reconnaître une source identifiable. Ainsi, le sentiment d’un traitement injuste, l’expérience concrète de l’injustice, la protestation face à des partages inégaux, l’indignation devant une situation imméritée constituent autant de ressorts de l’émotion. Celle-ci peut viser aussi bien un rapport entre individus qu’une loi mal conçue ou manifestement oppressive ; elle peut s’exprimer à l’échelle individuelle comme lorsqu’un groupe entier se reconnaît victime d’une règle commune.
D’où la question décisive que pose l’autrice : que manque-t-il à la colère pour que son engagement dans la cité devienne véritablement politique ? Myriam Revault d’Allonnes s’appuie notamment sur les réflexions de Paul Ricœur sur la justice pour y répondre.
Ce qui se dessine à travers cette analyse, c’est la nécessité de rompre avec le partage trop schématique entre raison et passion. Les notions de sensation, de sentiment, d’émotion ou de passion continuent trop souvent d’être pensées dans le cadre d’une opposition héritée, que l’on voit pourtant de plus en plus contestée. L’ambition de l’autrice est précisément d’en défaire l’évidence et d’en complexifier les ressorts. Car, en définitive, la raison publique ne s’exerce jamais dans le silence des passions : elle ne peut se déployer qu’en les intégrant et en les travaillant.
Repenser la raison à l’épreuve des affects
Afin de repenser les rapports de la raison et des passions, l’autrice rappelle ce que nous devons, dans des registres distincts, à Spinoza et à Hannah Arendt. Chez Spinoza, le développement de la raison publique suppose la généralisation des affects dans la mesure où ceux-ci augmentent notre puissance d’agir. Chez Arendt, agir de manière raisonnable ne peut se faire qu’à partir d’une expérience préalable : celle d’avoir été affecté, touché, mis en mouvement par le monde. Dans les deux cas, l’émotion n’est pas un obstacle à la pensée politique, mais sa condition d’émergence.
Mais l’ouvrage ne se contente pas d’un détour par l’histoire de la philosophie : il prend résolument le présent à partie. Qui n’a pas entendu, à propos de mouvements sociaux ou de manifestations, ces formules désormais routinières : « ils cèdent à leurs passions » ou « ce n’est pas raisonnable » ? Derrière ces jugements, une question demeure pourtant largement inexplorée : l’expérience vécue sous le régime de l’affect est-elle réellement étrangère à la raison ? Ne faudrait-il pas, au contraire, reconnaître que les affects constituent le socle irréductible de toute élaboration du lien social et politique ? Pour Myriam Revault d’Allonnes, les émotions ne sont pas extérieures à l’exercice d’une raison commune mais en sont une condition, inséparable d’un certain sens de l’humain.
Il ne s’agit toutefois pas de la raison en général, mais plus spécifiquement de la raison démocratique. Comment la penser à une époque marquée par la résurgence de formes de soumission au pouvoir charismatique ? Plus largement, il faut interroger l’articulation entre le sentiment grandissant de ce que Max Weber appelait « désenchantement du monde », et la réapparition de figures charismatiques censées y répondre. Avant même de se cristalliser en fascination pour tel ou tel dirigeant, cette dynamique repose sur des modes de croyance fragilisés, qui soutiennent pourtant encore l’autorité légale. C’est là que se joue une part décisive de la crise contemporaine de la raison démocratique.
La civilisation des mœurs
Cette réflexion rejoint celle qui concerne le sort habituellement réservé à la foule en politique. La foule est souvent incriminée pour ses effets jugés délétères, accusée d’irrationalité et d’incapacité à se gouverner elle-même. Mais si l’on récuse trop rapidement ce procès fait à la foule, on ne facilite pas pour autant un examen serein de la « volonté populaire » en démocratie — cette même volonté dont on continue pourtant de faire le fondement de la légitimité politique.
C’est pourquoi l’autrice revient sur deux thèmes majeurs. D’une part, la critique récurrente de la démocratie fondée sur l’opposition entre un peuple aveuglé par des affects incontrôlés et des élites supposément capables de raisonner à sa place. D’autre part, l’analyse de la « civilisation des mœurs » telle qu’elle a été développée par Norbert Elias.
En examinant les travaux de ce dernier, Myriam Revault d’Allonnes formule plusieurs remarques décisives. Faut-il croire que la thématique de la civilisation des mœurs annonçait nécessairement l’avènement d’une nouvelle civilité, débarrassée de toute conflictualité et de toute violence ? Le processus civilisateur est trop souvent interprété comme un modèle normatif dans lequel l’affectivité se trouverait progressivement pacifiée par l’intériorisation de mécanismes d’autocontrainte. Or, même si une telle dynamique a effectivement existé — ou existe encore —, elle ne semble guère empêcher les phénomènes contemporains de brutalisation des rapports sociaux.
Dès lors, il devient nécessaire de tenir ensemble deux constats apparemment contradictoires : la valorisation des émotions dites positives et la diffusion d’un processus de brutalisation qui affecte l’ensemble du corps social. La question est alors de savoir s’il faut revenir, dans les textes mêmes d’Elias, à la notion de « décivilisation » qu’il mobilise. Et surtout, comment penser un lien — s’il existe — entre l’ensauvagement souvent invoqué pour caractériser les sociétés contemporaines et cette décivilisation que Norbert Elias associait à la montée du nazisme et à l’effondrement qu’il a produit à travers une rationalité bureaucratique implacable, décrite notamment par Robert Antelme et Primo Levi.
Myriam Revault d’Allonnes s’attache alors à déconstruire la manière dont ces processus sont le plus souvent formulés, en termes de « perte de repères ». En réalité, montre-t-elle, nous avons sans doute trop tendance à confondre le processus de civilisation des mœurs avec une conception téléologique du progrès, comme si l’histoire devait nécessairement aller dans le sens d’un adoucissement continu des comportements.
L’un des points les plus justes de l’ouvrage réside précisément dans cette mise en garde. Fidèle à l’ensemble de son propos, l’autrice rappelle que ce sont des individus dotés de liberté de choix, capables d’obéir à la loi, qui ont aussi pu s’en soustraire volontairement, plus ou moins consciemment selon les cas. Ce sont des individus qui, à un moment donné, se dispensent de suivre les règles démocratiques. En ce sens, l’analyse des passions publiques devient un observatoire privilégié des fragilités contemporaines de la démocratie et constitue un objet d’analyse crucial.