Le Petit Faust s’impose comme une célébration de la fantaisie en musique, un appel à moquer nos contradictions humaines tout en saluant la pérennité d’un art qui se réinvente sans cesse.
À l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Le Petit Faust s’est imposé comme un exemple de parodie lyrique qui conjugue traits d’esprit et fantaisie débridée. Fruit de l’imagination du père de l’opérette, le compositeur Hervé, et porté par la mise en scène inventive de Sol Espeche, le spectacle offre au public un théâtre musical qui transcende les catégories établies, oscillant avec malice entre satire, musique et divertissement populaire.
Alors que la comédie musicale connaît un succès aujourd’hui presque unanime, la patience et la ténacité des Frivolités Parisiennes ont fini par être récompensées. Depuis plusieurs saisons, les passionnés de ce que l’on appelle tendrement le « petit genre » guettent chacune de leurs créations, convaincus d’y trouver exigence, esprit et panache — une confiance que les productions récentes n’ont guère démentie. Ô mon bel inconnu, Coups de roulis, Gosse de riche, Les Contes de Perrault ou encore Gypsy : autant de titres remis en lumière par la troupe et salués par un public enthousiaste. Dans une démarche complémentaire, le Palazzetto Bru Zane s’attache à faire renaître des œuvres restées dans l’ombre de l’histoire musicale. Fidèle à sa mission de redécouverte du patrimoine romantique français, le Palazzetto a déjà mis à l’honneur plusieurs partitions d’Hervé, parmi lesquelles Les Chevaliers de la Table ronde (2016-2017), Mam’zelle Nitouche (2018-2019) et V’lan dans l’œil (2021).
À l’origine, Hervé s’était emparé de la célèbre légende de Faust, elle-même déjà transfigurée par Goethe puis par Gounod, pour en livrer une version burlesque et irrévérencieuse. La production que l’on découvre aujourd’hui transpose cet esprit dans un univers éclatant de trouvailles scéniques, évoquant avec un humour complice les grands jeux télévisés des années 1980-1990. Ainsi, la dramaturgie, loin de se contenter d’illustrer servilement la partition, la met en dialogue avec nos codes culturels modernes, faisant de Faust non pas un héros tragique hanté par le destin, mais un candidat souvent dépassé par les folles épreuves qui jalonnent sa quête.
Sur le plateau, l’orchestre des Frivolités Parisiennes, sous la direction musicale de Sammy El Ghadab, déploie avec un sens aguerri de l’ironie une palette sonore chatoyante, où motifs et allusions classiques parsèment des détournements rythmiques savoureux. L’énergie communicative des chanteurs-acteurs répond à la virtuosité instrumentale, créant une alchimie scénique qui captive l’auditoire. Les personnages — Farniente, Marguerite, Méphisto ou encore Valentin — se jouent des stéréotypes, campés par des interprètes maniant avec une science aiguë le comique de l’expression autant que le chant.
La scénographie, joyeusement iconoclaste, entremêle éléments de décor traditionnels et clins d’œil aux écrans télévisés, tandis que les costumes et les lumières participent à l’éclat de cet univers hybride, mi-lyrique, mi-populaire. Chaque scène démontre une inventivité jubilatoire qui, loin de réduire l’œuvre à un simple pastiche, lui confère une dimension nouvelle, capable de séduire tant le néophyte que l’amateur éclairé.
Au terme de ces deux heures de spectacle, Le Petit Faust s’impose comme une célébration de la fantaisie en musique, un appel à moquer nos contradictions humaines tout en saluant la pérennité d’un art qui se réinvente sans cesse. Cette production affirme, avec une belle audace, que la légèreté n’exclut ni l’exigence ni la beauté — et que, lorsqu’elle est assumée avec une telle maîtrise, elle peut offrir une expérience aussi profonde qu’enjouée.