Le consentement des jeunes filles à l’entrée en religion se pose à travers les conflits qui entourent les vœux, à une époque qui repense le rapport des sociétés à la famille et à la religion.

Entre France et Espagne, Inès Anrich, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université Lumière Lyon 2, analyse les conflits familiaux qui entourent l’entrée des jeunes femmes au couvent. À partir de cas concrets et de sources variées – presse, littérature, archives administratives et juridiques – elle montre comment la vocation est encadrée et peut être objet de contestations. L’ouvrage questionne ainsi les relations familiales et la place des jeunes filles dans une société patriarcale où les rapports entre familles, Église et institutions sont en négociations permanentes.

 

Nonfiction.fr : Votre travail porte sur les conflits autour de l’entrée en religion de jeunes filles. La vocation religieuse est alors encadrée et le consentement est au centre du processus. À partir de quand estime-t-on qu’il y a conflit ? Quelles sources sont mobilisables en France et en Espagne pour travailler sur ce sujet ? Quels mots sont utilisés pour dire le non-consentement ?

Inès Anrich : Les conflits familiaux autour des vocations religieuses féminines s’échelonnent selon toute une gamme, allant des réticences parentales rapidement surmontées, à l’irruption de pères au couvent, déterminés à récupérer leur fille, y compris par la force. Ils recouvrent également des trajectoires d’entrées en religion non ou peu consentie par les jeunes femmes elles-mêmes, sous l’effet de pressions familiales protéiformes (coercition directe, manipulations).

Pour documenter ces conflits, je m’appuie sur les archives d’institutions les ayant arbitrés, qu’elles soient publiques ou religieuses, et que leurs compétences s’exercent à l’échelle locale, nationale ou supranationale : gouvernements français et espagnol, préfectures, gobiernos civiles, diputaciones provinciales, diocèses, institutions vaticanes. Ces documents contiennent généralement le témoignage des parents, ainsi que des représentants de l’Église et des pouvoirs séculiers, mais la parole des filles y est rare, voire absente. Par conséquent, il est plus facile d’étudier le défaut de consentement quand il se situe du côté des parents, qui le manifestent de manière très claire, que lorsqu’il vient des filles, qui l’évoquent le plus souvent de manière allusive ou détournée. Pour désigner les formes de coercition parfois subies pour les convaincre de prononcer des vœux religieux, elles emploient des termes plus vagues, comme ceux de « pressions morales » ou encore de « respect humain » qui désigne, dans le vocabulaire du XIXe siècle, le sens des convenances sociales qui peuvent parfois s’imposer aux individus.

J’ai également dépouillé un vaste corpus de sources littéraires et journalistiques, afin d’examiner les représentations de la vie religieuse et de l’entrée au couvent dans l’imaginaire social. Enfin, j’ai consulté des sources juridiques (thèses de droit, manuels, textes de loi, traités) pour comprendre les cadres normatifs, civils et canoniques, dans lesquels s’inscrivaient ces conflits.

L’ouvrage s’articule autour de cas, étudiés en détail et qui s’éclairent les uns les autres. En quoi, cette « pensée par cas » permet une étude des contraintes qui entourent l’entrée en religion ? Quelles circulations observe-t-on entre France et Espagne ?

Pour écrire une histoire sociale de ces conflits familiaux, sans me limiter aux discours anticléricaux et catholiques autour de ces questions, j’ai essayé de documenter le plus grand nombre possible d’affaires de vocations peu ou pas consenties par la religieuse elle-même (très peu nombreuses) et d’entrées en religion combattues par des parents (bien plus récurrentes). Exhumer ces affaires a nécessité un travail patient et minutieux, notamment en Espagne où certaines archives ont été détruites et où l’accès à la documentation est moins aisé. Les cas que j’ai trouvés ne représentent vraisemblablement qu’une petite minorité de tous les conflits ayant entouré les entrées en religion des femmes au XIXe siècle, qui sont eux-mêmes infimes dans la masse des vocations féminines à cette période. Pour les analyser, j’ai utilisé les outils de la micro-histoire, qui m’ont aidée à mieux cerner les facteurs de ces affaires ainsi que leur inscription dans des contextes familiaux précis.

J’ai fait le choix de travailler sur deux pays, la France et l’Espagne, d’abord parce qu’ils sont tous les deux majoritairement catholiques et qu’ils sont reliés par des circulations nombreuses (textes littéraires, faits divers relatés dans la presse des deux pays, individus). Surtout, on trouve sous la plume de romanciers et de journalistes français le mythe de l’Espagne noire, soumise au joug d’une Église toute puissante. Sur le terrain de la vie religieuse féminine, cette légende noire se traduit par l’idée que les femmes espagnoles seraient tout particulièrement victimes d’enfermements monastiques. Pourtant, l’Espagne connaît plusieurs révolutions libérales au cours du XIXe siècle, au cours desquelles des mesures sévères sont adoptées contre l’Église, notamment à travers l’interdiction, à deux reprises, de toutes les entrées en religion. Ces dispositions n’ont pas d’équivalent dans le cas français et elles permettent de mettre en perspective les discours qui, en France, rejettent l’Espagne du côté de l’arriération et du cléricalisme.

Un cas notamment, l’affaire Ubao, retient l’attention, car d’affaire espagnole, sa médiatisation traverse les frontières. Pouvez-vous expliquer en quoi cette affaire est emblématique ?

En 1900, la fille d’une riche veuve de l’aristocratie madrilène, Adelaida Ubao, s’enfuit du domicile maternel pour entrer au couvent des Adoratrices Esclaves du Très Saint Sacrement. L’affaire connaît une politisation très forte, car la mère active ses réseaux pour dénoncer la fugue de sa fille et réclamer son retour, par voie de presse, mais aussi sur le terrain judiciaire. Son avocat et celui de la communauté religieuse sont des personnalités politiques de premier plan. Par ailleurs, le confesseur de la jeune fille est un jésuite, ce qui déchaîne les passions anticléricales. Quand l’affaire passe devant le Tribunal Suprême, la plus haute juridiction espagnole, est jouée pour la première fois la pièce Electra du célèbre écrivain Benito Pérez Galdos, qui s’est inspiré directement de l’affaire Ubao. La cour ordonne finalement qu'Adelaida, bien que majeure, soit restituée à sa mère, mais cela n’empêche pas l’agitation anticléricale de se poursuivre en Espagne, et jusqu’en France, où les journaux s’emparent également du cas. Cette affaire est exceptionnelle, par son ampleur et sa couverture médiatique, mais elle permet de saisir comment des dynamiques familiales et des tensions anticléricales peuvent conduire à considérer l’entrée en religion des femmes comme un problème.

La fiction comme la presse à succès du XIXe siècle font des vocations forcées un thème récurrent, porteur d’un imaginaire social fort. Pourtant, vous analysez un écart important entre fiction et réalité. Comment expliquer ce décalage ?

Dans la presse et la littérature, en France comme en Espagne, on trouve l’idée que les femmes ne consentent que rarement à leur entrée au couvent, soit parce qu’elles prononcent des vœux sous la contrainte de leurs parents, soit parce qu’elles le font par suite des manipulations de leur confesseur. Pourtant, dans mon corpus de conflits, je n’ai trouvé que 8 cas de vocations pas ou peu consenties, mais 99 affaires d’opposition des parents à l’entrée en religion de leur fille. Ce décalage s’explique d’abord par le fait que les vocations sont très abondantes au XIXe siècle et que les communautés n’ont pas vraiment intérêt à accepter des femmes qui ne souhaitent pas être là, et dont la présence risque d’être la source de perturbations et de difficultés. Par ailleurs, il s’agit d’une période au cours de laquelle la sortie de la vie religieuse est relativement facile. Pour autant, il ne faut pas donner l’impression qu’entrer au couvent est un geste émancipateur, par lequel on s’affranchit de sa famille… Même si elles ont laissé peu de traces dans les archives, les entrées en religion effectuées sous la contrainte ou par conséquent de pressions ont existé, et par ailleurs, des centaines de femmes quittent chaque année leur communauté pour retourner à la vie laïque, car l’état religieux leur est insupportable.

Votre ambition est plus largement d’« écrire l'histoire d'une démocratie qui se construit et qui contribue à réfléchir à la place du religieux dans les sociétés françaises et espagnoles du XIXe siècle  ». En quoi le contexte politico-religieux influence-t-il les conflits, leur médiatisation et leur résolution, dans un siècle de libéralisme et de sécularisation des sociétés ?

Les fluctuations de l’anticléricalisme peuvent amener les autorités religieuses et séculières à coopérer autour de la résolution des conflits familiaux à propos des vocations religieuses féminines, ou au contraire à s’affronter pour l’emporter. En France, le cadre concordataire soumet globalement l’Église à la tutelle de l’État, ce qui incite généralement les évêques à la négociation, sauf dans les périodes de tensions exacerbées (début des années 1860, années 1880 à 1900). Il est toutefois rare que les autorités religieuses l’emportent contre les pouvoirs séculiers. En Espagne, le concordat est très différent et il laisse plus d’autonomie au personnel religieux, dont la marge de manœuvre est parfois réduite sous le poids de l’anticléricalisme. Si l’épiscopat sort victorieux, dans un premier temps, de certains conflits, l’explosion anticléricale de la fin du XIXe siècle s’avère coûteuse et l’oblige ensuite à des concessions. Le poids du contexte politique sur les conflits familiaux ne s’observe pas seulement à l’échelle nationale : certaines familles n’hésitent pas à mobiliser des foules contre les couvents, en activant des réseaux anticléricaux et libres-penseurs localement. J’ai également observé que les parents pouvaient avoir recours à un argumentaire anticlérical, que l’on trouve dans la presse ou dans des pamphlets, pour réclamer contre la vocation de leur fille.

Le XIXe siècle voit aussi une forte féminisation du catholicisme européen avec une entrée massive de jeunes filles en religion, dans un contexte plus général de redéfinition des normes familiales. En quoi la question de genre est-elle centrale pour appréhender ces conflits ?

Le genre a constitué un outil d’analyse majeur dans mon travail, d’abord parce qu’il s’agissait de comprendre les différences entre les trajectoires masculines et féminines. Si les femmes sont très représentées dans ces conflits familiaux, les hommes ont été bien plus difficiles à trouver. Cela s’explique à la fois par le fait qu’au XIXe siècle, en France comme en Espagne, le personnel religieux se féminise, par les attentes différenciées que les parents font peser sur les filles et les garçons, et sans doute aussi par une meilleure reconnaissance du consentement masculin. Les parents explicitent parfois le fait que leur fille ne remplit pas le même rôle familial que leur(s) fils, ce qui justifie à leurs yeux qu’elle renonce à son projet religieux.

La majorité des contestations de vœux provient des parents de ces jeunes filles. Qu’est-ce qui pousse les familles à réclamer le retour de leur fille ? Les raisons sont-elles différentes en France et en Espagne ou en fonction des origines sociales ?

La principale raison pour laquelle des parents contestent l’entrée en religion de leur fille a trait aux économies domestiques : ils ont besoin d’elle pour le salaire complémentaire qu’elle peut rapporter à la maisonnée, pour le travail domestique qu’elle effectue, pour les soins qu’elle apporte aux jeunes enfants ou aux parents vieillissants, ou encore pour le soutien affectif qu’elle peut représenter. Les parents peuvent également projeter pour leur fille un mariage dont ils pourront tirer des bénéfices. Ces stratégies familiales se déclinent selon l’origine sociale : dans les familles appartenant aux classes populaires, on a besoin de sa fille pour survivre, alors que dans la bourgeoisie et l’aristocratie, c’est davantage un soutien moral qui est attendu d’elle. En Espagne, la grande majorité des familles étudiées appartient aux couches les plus aisées de la population, ce qui donne un poids accru au facteur du care. Par ailleurs, certains parents agissent pour faire respecter l’autorité dont ils estiment disposer sur leur fille, ou encore par anticléricalisme. Enfin, le départ des filles pour le couvent peut aussi être motivé par les violences morales, physiques ou sexuelles qu’elles subissent parfois dans leur famille, et qu’elles cherchent à fuir.

Les procédures sont ensuite complexes et très variées. Quels acteurs et quelles échelles sont mobilisés dans l’instruction de ces demandes ? Quels mécanismes de régulation sont possibles ?   

Le cadre juridique est déterminant. En France, le droit civil est très clair : les filles majeures peuvent entrer en religion sans le consentement paternel, mais pas les mineures, dont les parents peuvent alors porter plainte, ce qui entraîne l’intervention de la justice et des forces de l’ordre contre les communautés impliquées. En revanche, si leur fille est majeure, ils n’ont pas d’autre choix que d’entamer des démarches gracieuses auprès des autorités civiles ou religieuses, dont il est rare qu’elles aboutissent. Dans de rares cas, des pères peuvent tenter de se rendre justice par eux-mêmes en allant au couvent récupérer leur fille par la force. En Espagne, le cadre institutionnel est beaucoup plus complexe, car il existe six droits civils régionaux avant la promulgation du Code civil en 1889. L’âge de la majorité varie ainsi de 14 à 25 ans, de même que l’articulation entre le consentement paternel et l’entrée en religion. Cela se traduit par une cacophonie institutionnelle, qui conduit les parents à saisir parfois les autorités religieuses, dans d’autres cas la justice, ou encore les institutions locales, comme les gobiernos civiles ou les diputaciones provinciales.