Un ouvrage collectif explore la diversité des anticommunismes en France et en Europe, du bolchevisme naissant à la fin de l’URSS.

Comme le fascisme, le communisme a connu depuis sa naissance des oppositions radicales aux contours variés, qualifiées pour l’un d’« antifascisme », pour l’autre d’« anticommunisme ». Dans l’imaginaire collectif, la légitimité de l’antifascisme ne fait pas débat, alors que l’anticommunisme est souvent perçu comme une notion négative et polymorphe.

Les actes du colloque L’anticommunisme en France et en Europe permettent de préciser cette notion et d’en examiner les usages. Les 25 contributions sont rassemblées en trois grandes parties qui scandent l’ouvrage : le temps long, l’avant-guerre et la guerre froide. Les chapitres dépassent le cadre strictement franco-français pour nourrir la réflexion à travers l’étude d’autres pays européens (Allemagne, Suisse, Espagne et Italie, notamment).

Un concept peu étudié

Contrairement aux États-Unis, où les travaux sur l’anticommunisme sont relativement anciens et nombreux, Olivier Dard rappelle, dans l’introduction de l’ouvrage, que ce concept est longtemps resté, en France, un parent pauvre de l’historiographie. Il demeurait dispersé dans des études éparses, souvent englobé dans des approches plus larges portant sur les formations politiques, les groupes d’influence ou des périodes spécifiques — principalement la guerre froide. Il a ainsi été abordé comme une composante de l’histoire des partis, des associations, des organisations religieuses, des États ou encore des trajectoires individuelles.

Analyser l’anticommunisme implique aussi de comprendre l’objet même de sa critique, à savoir le communisme. L’ouvrage s’inscrit dans cette perspective, puisqu’il retrace ce mouvement depuis la naissance du communisme, lors de la révolution de 1917, jusqu’à la chute du régime soviétique en 1991. Cette lecture est menée selon une double approche : la prise du pouvoir par les bolcheviques et l’évolution du communisme comme système mondial, d’une part, et le rôle des Partis communistes nationaux, d’autre part. Cela permet de mettre en lumière la grande diversité des formes de l’anticommunisme — à tel point qu’il faudrait peut-être parler d’«  anticommunismes  », au pluriel, puisque, sous cette étiquette unique, se trouvent regroupées des formations et des conceptions philosophiques parfois diamétralement opposées.

Dans leur conclusion, les éditeurs – Olivier Dard, Noëlline Castagnez et Jean Vigreux – soulignent toutefois que l’anticommunisme est apparu avant le communisme réel et n’a pas disparu avec la chute de l’URSS, de sorte que la périodisation 1917-1991 n’embrasse que certains aspects. Elle permet toutefois de dégager trois grandes formes qui s’enchevêtrent : un anticommunisme étatique, philosophique et politique s’inscrivant à l’intersection de pratiques politiques, sociales et culturelles. Leur analyse permet de poser une nouvelle pierre dans la construction de cet objet historique.

Une pratique étatique

« Le communisme, voilà l’ennemi. » Cette phrase d’Albert Sarrault, prononcée en 1927, souligne que l’anticommunisme étatique est particulièrement prégnant dans les pays occidentaux. Ce point se retrouve en filigrane dans plusieurs communications portant sur les services de contre-espionnage, de la police ou encore de l’armée. Ainsi, la police suisse est mobilisée pour observer et faire barrage aux manifestations communistes naissantes. L’anticommunisme est aussi inhérent aux états-majors militaires : plusieurs contributions se penchent en particulier sur l’armée française, dont les convictions anticommunistes reposaient souvent davantage sur des présupposés que sur une compréhension réelle de l’URSS, nourries par l’inquiétude suscitée par la progression du communisme en France. Cette culture anticommuniste demeure forte dans l’armée pendant la guerre froide, en dépit de quelques tentatives de rapprochement initiées par certains militaires iconoclastes ou marqués par un tropisme pro-russe.

Les institutions répondent aussi à ces logiques politiques étatiques. Durant la guerre froide, les services de « Radio Free Europe » destinés aux pays d’Europe de l’Est ont ainsi bénéficié du soutien du département d’État américain, en lien avec le Quai d’Orsay. Dans le même esprit, le mouvement « Paix et liberté », créé spécifiquement pour dénoncer le communisme, reçoit des aides officieuses d’un « comité des sages » réunissant des représentants du ministère de la Défense, de l’Intérieur et des Services du contre-espionnage.

Les exemples montrent également que l’anticommunisme pouvait être à géométrie variable. Ainsi, l’association « Les échanges franco-allemands » proposant des voyages en RDA – alors non reconnue par la France –, suscite la méfiance et est surveillée par les services de renseignements. Pour autant, une partie des gaullistes considère l’association comme une alliée objective au service de la politique étrangère de la France. L’anticommunisme prend donc avant tout la forme d’une pratique étatique, dans la mesure où le communisme présente une menace subversive et donc un danger pour la stabilité de l’État.

Une réflexion philosophique

Mais le rejet du communisme prend également d’autres formes, et repose notamment sur des considérations philosophiques. Cela se retrouve par exemple dans l’Église et chez les catholiques pratiquants, qui voient dans le communisme une progression de l’athéisme et du matérialisme – quoique leur adversaire principal reste le libéralisme et la franc-maçonnerie. L’apogée de cet anticommunisme est marquée par l’encyclique de Pie XI en 1937. Après la guerre, les catholiques compatissent aux persécutions dans les démocraties populaires tout en reconnaissant, paradoxalement, une forme de « sacerdoce » communiste dans le monde ouvrier.

En France, une autre source importante de rejet du communisme provient de la franc-maçonnerie. Il est en partie la conséquence de la 22e condition d’adhésion à l’Internationale communiste qui interdisait l’appartenance à des organisations dites « interclassistes ». Si, dans le contexte du Front populaire, les condamnations réciproques baissent en intensité, l’anticommunisme maçonnique reste fort. Le PCF est souvent comparé à une Église. L’antagonisme demeure chez certains francs-maçons, tandis que d’autres adoptent, après 1945, une position plus nuancée. Le facteur générationnel semble déterminant dans cette diversité de réactions.

La dimension philosophique de l’anticommunisme se perçoit dans la correspondance entre Angelo Tasca, co-fondateur du Parti communiste italien, et André Caffi, un intellectuel socialiste. Pour Tasca, l’anticommunisme résulte d’une remise en cause d’un engagement (communiste) initial jugé erroné, tandis que Caffi développe une réflexion plus fondamentale sur la violence et la terreur qu’il estime intrinsèques au communisme. L’anticommunisme philosophique peut aussi naître de l’expérience vécue, comme le montre le parcours personnel de Joseph Czapski, survivant du massacre de Katyn et ancien détenu de la Kolyma, qui témoigne des réalités du régime soviétique dans des revues intellectuelles prestigieuses comme Kultura ou Preuves.

Une pratique politique

Enfin, et peut-être surtout, l’anticommunisme est une pratique politique commune à la majorité des formations politiques. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il se retrouve à l’extrême droite, à droite, à gauche et à l’extrême gauche, et touche l’ensemble des pays, comme le soulignent les contributions sur l’anticommunisme en Italie ou en Allemagne. En Italie, la concurrence entre le PCI et la démocratie chrétienne, combinée à la peur du « péril rouge », a nourri un terreau anticommuniste dont certaines traces subsistent aujourd’hui.

Certaines communications soulignent la force de l’anticommunisme dans une partie de la droite et de l’extrême droite des années 1920 aux années 1980, chez qui la dénonciation du communisme est une constante. Elle repose en partie sur une fantasmagorie : le Cartel des gauches puis le Front populaire alimentent l’idée d’un complot politique. Les Jeunesses patriotes veulent « tenir la rue », tout comme les anciens communistes devenus sabianistes tenteront plus tard de contrôler le port de Marseille face à l’influence du PCF. Le combat contre le communisme atteint son paroxysme chez Jacques Doriot, ancien communiste devenu farouche adversaire du PCF, qui, après avoir instrumentalisé les Brigades internationales, part combattre l’URSS sur le front de l’Est, au nom d’une mythologie du combat pour la liberté.

À l’autre extrémité de l’échiquier politique, les différents groupes d’extrême gauche ont grandement contribué, dans les années 1970 notamment, à la popularisation de thématiques anticommunistes, tout en refusant de se qualifier d’anticommunistes.

Au final, ce colloque invite à poursuivre les recherches sur les circulations de l’anticommunisme, sur sa postérité – intimement liée aux transformations du communisme et à l’émergence d’un néocommunisme – et sur la possible résurgence, sous de nouveaux vocables, d’une « peur du rouge ». Reste à savoir si le terme « anticommunisme » continuera d’être perçu comme disqualifiant, en raison de son appropriation par des acteurs qui l’ont utilisé au service d’un autre totalitarisme.