Sous une légèreté apparente, Marivaux construit une véritable science du cœur et pénètre les profondeurs de l'âme humaine.
Pierre Carlet, dit Marivaux (1688-1763), n’est guère rangé parmi les écrivains engagés dans une réflexion soutenue sur l’humain et la singularité des individus. Connu surtout pour ses pièces et quelques romans, il est trop souvent réduit à de simples jeux littéraires, incapable de rigueur et de raisonnements. Pourtant — telle est la thèse, parfois un peu expansive, défendue dans l’ouvrage de Nicolas Fréry — l’audace de Marivaux consiste à se lancer dans une exploration renouvelée des dynamiques du cœur, à travers un travail sur la langue, qu’il s’agisse de son théâtre, de ses romans ou encore du dispositif du spectateur dans les célèbres Journaux.
Ce qui peut séduire lecteurs et spectateurs dans ces dynamiques interhumaines, c’est la reconnaissance de la fragilité humaine, de nos défauts et de ces petits désagréments physiques auxquels il convient d’accorder de l’indulgence, au moins par l’humour. L’écriture marivaudienne, comme le montre l’auteur, déploie par l’imagination théâtrale les sentiments authentiques qui saisissent l’humain. Le sublime même du sentiment réside dans sa capacité à se laisser troubler, surprendre par les hasards — notamment amoureux. Ainsi, Marivaux décrit les dynamiques du cœur, qu’il met en fiction pour mieux découvrir la singularité humaine en chacun.
Au-delà du « marivaudage »
L’auteur s’attache d'abord à déconstruire certains clichés concernant Marivaux. Les critiques, qui l’ont traité avec un certain mépris, ont durablement associé son nom à un manque de densité intellectuelle : cet écrivain ne serait bon qu’à « marivauder ».
À rebours, l’auteur établit des rapprochements précis entre Marivaux et d’autres grands auteurs parmi ses prédécesseurs ou contemporains. Le fil rouge de l’ouvrage trace en ce sens les points de contact entre Marivaux de Pascal. Il y aurait ainsi chez le premier une tonalité pascalienne touchant à la conception de la raison, de la justice, des sentiments, dela vanité, des ornements, du « moi » et de l’amour-propre. Mais l’auteur explore aussi les similitudes entre Marivaux et d’autres moralistes : La Rochefoucauld et Marmontel, notamment.
Les thèmes que Marivaux aborde dans son œuvre touchent à l’amour, au rang, au plaisir, à la vanité, à l’intérêt, aux bienséances. Il interroge aussi la question des grandeurs — grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles, selon la distinction pascalienne.
Une esthétique du naturel
L’auteur souligne par ailleurs l’aspiration de Marivaux à écrire « selon la nature ». Ce style « naturel » n’est ni brutal ni négligé, ni le fruit d’un effort laborieux. C’est une aisance qui tranche avec les normes sociales et la rhétorique classique. Ainsi, Marivaux préfère un exposé sans ordre préétabli, en lambeaux, qui épouse les mouvements du cœur. Son style est volontairement décousu, à la manière de Montaigne et de ces écrits du XVIIIᵉ siècle qui filent les sentiments sans ordre rigoureux.
C’est aussi un « naturel » individuel qui se donne à voir dans les personnages de Marivaux : des personnalités faites d’irrégularités charmantes. Dit autrement, Marivaux ne cherche pas à imiter une nature humaine indifférenciée, mais à être fidèle à la nature propre de chaque individu.
Cela vaut, enfin, tout particulièrement, pour l’écrivain. Le style naturel d’un écrivain est son style personnel : non pas l’imitation des Anciens ou des Modernes, mais la fidélité à soi. Lorsqu’il imitant autrui, l’écrivain trahit son tour d’esprit, sa pensée propre. Il en résulte une diversité irréductible des façons d’écrire et de parler. Ce n’est pourtant pas du subjectivisme : l’expression libre doit se soumettre à une forme d’objectivité. Ni marginalité, ni conformisme mondain : un esprit de finesse — selon, encore une fois, le célèbre mot de Pascal.
En somme, si Marivaux reconnaît la nécessité de règles pour l’écriture (règles d’honnêteté, de négligence maîtrisée, conformément à l'idéal classique), il refuse qu’elles deviennent des normes rigides.
Une véritable « science du cœur »
L’objectif de cette esthétique du naturel est d’accéder à une connaissance profonde du cœur humain. Si les apparences sont trompeuses, si le réel est complexe, troublé, mouvant, alors l’esprit de finesse se fait art de l’interprétation et du déchiffrement infini des comportements humains. D’où le fait que, dans les pièces de Marivaux, les personnages s’enfoncent dans les dédales du cœur, quitte à s’égarer. L’auteur montre comment procède par exemple le personnage de Marianne dans La Vie de Marianne, et établit même des proximités avec certaines analyses de Georg Simmel. C’est tout le rapport à autrui qui se trouve mis en jeu dans cette écriture, dessinant un portrait saisissant — quoique plein de détours — de l’humain.
L’écriture de Marivaux relève en ce sens d’une « science du cœur » — selon l’expression de Fontenelle. Ici, le cœur ne désigne pas seulement le siège des affections mais un instrument de connaissance. L’auteur y insiste : le cœur est une faculté cognitive, certes distincte de la raison, parfois impuissante ou aveugle sur certains objets, mais qui rend compte d’une manière singulière d’accéder à des vérités relatives au rapport à soi et à autrui. Marivaux pense ainsi un lien dynamique entre raison et sentiment.
Plus généralement, Marivaux rompt avec une forme trop austère et rigoureuse de philosophie. Il explore les expériences intimes et familières de l’âme, ce que chacun porte en soi et qui se déploie, sans ordre, dans la rencontre de l’autre. Si bien que chacun reconnaît en soi ce qui se joue chez autrui. Cette science concerne ce qui nous touche tous, jusqu’aux sans-voix — ainsi dans L’Île aux esclaves.
Qu’on ne s’y trompe pas : cette science du cœur n’est pas pour autant plus simple que les raisonnements des philosophes. Elle est universelle, mais difficile à écrire, car elle exige une « bonne vue ». Peu y réussissent, car les secrets du cœur sont parfois plus opaques que ceux de la nature.
Enfin, cette science du cœur permet aussi de gouverner les cœurs : dans le théâtre, de subtils stratagèmes orientent les personnages. L’autrice conclut que « cette intelligence d’autrui et du monde suppose une attention à des minuties généralement déconsidérées ».