Théâtre

Cette obscure clarté

Couverture ouvrage

Franois Florent
Gallimard , 260 pages

Le paradoxe du formateur de comédiens
[jeudi 19 juin 2008]


L’un des grands pédagogues de l’art dramatique révèle son parcours et sa méthode, en se souciant trop de lui-même.

Le fondateur du cours d’art dramatique parisien le plus recherché (si l’on excepte bien sûr, le Conservatoire), François Florent, publie un livre-album qui tient de la confession, de la profession de foi et du discours de la méthode. L’éditeur y a mis les moyens : larges pages de papier glacé, photos où figurent François Florent et ses élèves, mais aussi les pièces, films et tableaux qui forment son musée imaginaire. La modestie n’est pas au rendez-vous puisque l’auteur appelle, comme cela se fait en effet dans ses classes, les élèves des "florentins", évoque son établissement comme "l’un des cinq cours privés du siècle", conte sa carrière avec volupté et déclare tout de go : "En exerçant mon métier (…), l’ "obscure clarté" du combat du Cid m’a toujours ébloui ; je pense avoir été un "réverbérateur" de cette clarté naissante qui préfigure la force agissante et le bon sens".

Dans l’art dramatique, un pédagogue est souvent un acteur qui a renoncé. C’est le cas de cet homme de l’Est de la France, féru de musique, qui, enfant, rêvait d’être pape (fasciné par les apparitions théâtrales de Pie XII !) et commença un honorable chemin de croix de comédien, au théâtre et au cinéma. Mais il s’aperçut assez vite qu’il n’avait pas le talent d’un Gabin (l’un des acteurs qu’il admire le plus) ni les possibilités de Jean Debucourt, l’une des plus grandes figures de la Comédie-Française en son temps, son idole. On lui proposa de former de jeunes acteurs, il le fit en louant des salles ou en assumant le rôle de professeur dans des conservatoires d’arrondissement. De plus en plus apprécié, il ouvrit le cours qui porte son nom en 1971. Aujourd’hui, l’affaire marche très fort, portée par de nombreux professeurs et fière de ses glorieux anciens élèves, les Huster, Weber, Adjani, Podalydès, Auteuil, Canet et autres Audrey Tautou. Le patron ne le dit pas, mais chacun le sait : ayant confié l’école à son équipe, Florent vit désormais plus souvent en Thaïlande qu’à Paris.

Bien qu’il répète un peu trop l’expression "de mon temps", il écrit bien et aligne beaucoup de bonnes formules, adaptées à un enseignement à la fois classique et moderne. En voici quelques-unes : "Le personnage n’existe pas en chair et en os, ce sont des signes, comme les notes d’une symphonie. Le personnage n’existe pas, mais quelqu’un en chair et en os l’incarne". Sur les changements au fil du temps : "Il ne faut ni s’arc-bouter contre la marche des choses, ni être esclave de la mode ; le chemin est étroit". Sur les relations de l’acteur et de la société : "Notre travail, c’est de mettre en perspective une préoccupation humaniste, ouvrir l’âme pour mieux ouvrir les yeux et guider le rêve pour mieux accéder à la raison. Être acteur, ce n’est pas uniquement être  nombriliste, c’est aussi, au sens le plus large du mot, être un politique". Sur la mise à nu : "Je crois que l’impudeur d’un acteur dans un rôle ne peut vraiment apparaître et ne peut avoir de réelle signification que si elle est nimbée d’une pudeur extrême".

Bien sûr, l’ouvrage fait le point sur le programme pédagogique : la fréquentation des textes, le jeu à plusieurs et le jeu en solo, les exercices devant la caméra, les "masterclasses" avec des personnalités connues, les autres matières que l’on enseigne ou qu’il faudrait enseigner...  Chaque chose est proposée avec un grand souci des nuances. Au point qu’on peut se demander si François Florent n’a pas eu tort de mêler sa propre autobiographie et cette passion de la formation. Ne nous dit-il pas qu’il a beaucoup aimé les femmes, en avouant : "Mes différentes maîtresses et les personnages d’origines différentes que j’ai connues – cette pérégrination sexuelle, je dirais même ce pèlerinage sexuel – ont plus que pesé dans mon itinéraire pédagogique" ? Louis Jouvet n’en révélait pas tant mais en disait plus, sur l’essentiel, c’est-à-dire la formation de l’acteur. À vouloir construire sa statue en même temps que son système théorique, François Florent reste entre deux chaires.
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1 commentaire

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philippe

20/06/08 00:24
Tres bon article de Gilles Costaz dont on apprécie de revoir la signature dans un grand média national. C'est mieux de publier à NonFiction que, comme d'autres, à Valeurs Actuelles. Bravo Gilles Costaz pour ce passage au web. On vous aime au Masque et le Plume.

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