Une curiosité dont il faut saluer la parution, mais qui laisse sur sa faim.

Disons d'emblée que ces Mémoires n'en sont pas réellement ; il s'agit de la publication de fragments, quarante petites fiches de carton conservées à la Bibliothèque Nationale de l'Opéra, rassemblant souvenirs, anecdotes et réflexions diverses de Diaghilev en six chapitres – soit une soixantaine de pages seulement –, auxquels s'ajoutent une Apologie de l'avant-garde, projet de lettre à la presse londonienne, datant de 1921, un dossier "Diaghilev vu par" (Coco Chanel, Paul Morand et Robert Brussel) et une courte chronologie tirée de notes autobiographiques de Diaghilev.


Qui était Diaghilev ?

Rappelons que Serge Diaghilev (1872-1929), génial entrepreneur de spectacles, créateur et directeur des Ballets russes, a bouleversé les arts scéniques en France et en Europe à partir de 1908 et surtout 1909 (première saison des Ballets russes à Paris), en faisant découvrir l'art russe (musique, danse mais aussi peinture) et suscitant tout un imaginaire fantasmatique autour de la Russie et de sa culture. Sans avoir jamais été chorégraphe ni metteur en scène, il a su impulser des perspectives radicalement nouvelles au ballet notamment, en s'entourant et en faisant collaborer des artistes de talent, musiciens, chorégraphes, danseuses et danseurs, peintres. On lui doit d'avoir découvert et soutenu des créateurs exceptionnels comme Nijinski, d'avoir créé les conditions d'un renouveau considérable de la danse et permis la création de chef-d'œuvres. Doté d'une grande culture et d'une forte personnalité, il fut aussi incontestablement une figure de premier plan du Tout-Paris, comme du monde intellectuel et des arts européen.


Quelques motifs de se réjouir et beaucoup d'être déçu-e

Les initiatives éditoriales qui visent à publier des documents inédits, des écrits de personnalités du monde de la danse sont si rares, qu'on ne peut que saluer les éditions Hermann d'avoir mis à disposition d'un large public ces archives, et souhaiter qu'elles fassent école. Toutefois, les historien-ne-s, comme celles et ceux qui souhaitaient revivre au travers du témoignage de l'un de ses principaux acteurs l'effervescence des Ballets russes et la vitalité d'une époque, ou encore saisir la complexité du personnage hors du commun qu'était Diaghilev, risquent fort de rester sur leur faim ; ces "mémoires" ne nous apprennent rien sur le parcours de Diaghilev, ni sur les grands évènements artistiques, politiques ou mondains qu'il a traversés.  

Les amateurs de danse, chercheurs ou simples curieux, ne trouveront pas grand-chose à se mettre sous la dent : un seul des six chapitres est consacré à la danse, et encore s'agit-il de la reprise de La Belle au Bois Dormant en 1922, dont Diaghilev reconnaît lui-même : "J'ai compris grâce à cela que ce n'est pas mon affaire de m'occuper de la reconstitution des triomphes d'antan ! "  . Rien n'est d'ailleurs dit sur la danse ni sur la chorégraphie du ballet, adaptée de Petipa par Sergueïev et Nijinska qui ne sont pas mentionnés. Rien non plus dans ce recueil sur ce qui fit la gloire des Ballets russes, ses chorégraphes (Fokine, Nijinski, Nijinska, Massine), ses chef-d'œuvres et ses scandales (Petrouchka, Le Sacre du printemps, L'Après-midi d'un faune, Noces...), etc.

La musique et les musiciens constituent davantage le sujet de ces écrits. Quatre autres chapitres sont consacrés à l'Opéra : "Boris Godounov de Moussorgsky", "Rousslan et Ludmilla de Glinka", "La Khovantchina de Moussorgsky", "Yolanta de Tchaïkovsky"). Ils nous apportent des précisions concernant les divers remaniements dans les partitions et orchestrations (mais est-ce une découverte pour les musicologues ?), les aléas des créations et reprises, et surtout sur la façon dont Diaghilev s'impliquait lui-même dans la dramaturgie pour séduire le public parisien, faisant preuve d'une particulière sagacité. Ici on glane quelques informations sur les goûts du public russe en matière d'opéras, là des détails sur la mort de Tchaïkovski, des anecdotes, et un peu partout de grands noms. L'accumulation des évocations, sans hiérarchie, risque de lasser la lectrice ou le lecteur, à moins qu'elle/il ne mène une recherche pointue sur l'une des œuvres citées.

Le chapitre intitulé "Les lettres de Pouchkine" retrace quant à lui le périple de lettres du poète, confiées à sa petite fille qui donna l'une d'elle à Diaghilev.

Beaucoup d'anecdotes donc, bribes de souvenirs rédigées dans un style particulièrement neutre, qui laissent peu deviner la personnalité de celui qui les raconte, pas plus que ses convictions et perspectives artistiques. Même le projet de lettre, Apologie de l'avant-garde, ne répond pas aux espoirs que son titre avait suscité : nous n'en saurons pas plus sur cette avant-garde, sur la conception qu'en avait Diaghilev qui lui a pourtant donné les moyens d'exister et su la faire aussi évoluer tout au long de son parcours. Ce sont davantage les portraits croisés de Diaghilev par trois de ses contemporains : Coco Chanel (citée par Paul Morand), Paul Morand et Robert Brussel, qui permettent d'entrevoir à la fois un personnage et une atmosphère, mais on aurait souhaité ce dossier plus développé et peut-être plus contradictoire.

Au final, l'ouvrage se révèle comme une curiosité, un en-cas dont il faut souhaiter qu'il stimule l'appétit pour d'autres lectures plus consistantes.