Philosophie

Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations

Couverture ouvrage

Rgis Debray
CNRS , 62 pages

Debray débraie le dialogue des civilisations
[mercredi 10 octobre 2007]


Dans un ton polémique, Régis Debray examine les conditions légitimes du dialogue entre les cultures qui doit se faire sans aplanir les différences.

En paraphrasant le narrateur de Candide, nous pourrions écrire : les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir la ruine du monde contemporain que de donner un colloque. Ainsi fut crée l’"Atelier culturel Europe-Méditerranée-Golfe" dont Régis Debray a prononcé le discours inaugural de la deuxième session, le 28 juin dernier, au titre ravageur, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations.


Autarcie des intellectuels

S’il y avait un tribunal du politiquement correct, à l’instar de l’inquisition qui condamna Candide, Régis Debray serait condamné sans appel, et son livre servirait aussitôt de combustible à un bel autodafé ; et le feu serait d’autant plus grand que ce livre est mince, simple et évident.
« Dire tout haut ce qui se pense tout bas » : telle est la posture de l’orateur, qui déclare ne pas s’encombrer d’affabilités cérémoniales, ni de complaisance à l’égard de ses auditeurs. Aussi Debray préfère-t-il la polémique à la politesse. Polémique dont les cibles sont multiples : tout d’abord les élites intellectuelles, qui se payent de mots, se droguent même pourrait-on dire, tant il est vrai que la "théologie civile du dialogue" est devenue "l’opium des élites" ; les responsables politiques ensuite, qui ne tiennent pas compte des travaux des chercheurs et des spécialistes. Debray fustige donc la double autarcie des intellectuels : celle qu’ils dessinent eux-mêmes en se coupant de la réalité, et celle qui en découle et se manifeste par le désintérêt des politiques à leur égard.


Examen du "dialogue des civilisations"

Après ce préambule polémique – et on en conviendra, légèrement masochiste –, Debray poursuit : "Permettez-moi un petit examen de conscience sur cette formule pieuse, le dernier dogme d’un monde sans dogme, à la fois cri de détresse et protestation contre la détresse, je veux dire : "le dialogue des civilisations". Que veut dire ce mantra et que faire pour qu’il ne tourne pas à l’exutoire, voire à l’exorcisme ?"
A la culture qui recouvre "plus de valeur que de sens, plus d’usage que de clarté", Debray oppose la technologie. Si la première divise, la seconde réunit : la culture distingue et dissocie les hommes selon des valeurs différentes tandis que la technique favorise une communauté d’objets et de références que tous partagent de la même façon  . Debray en conclut que "la culture n’est pas le lieu naturel de la confluence et de l’harmonie".
Mais ce constat ne rend pas le dialogue inopérant, et, bien au contraire, le conditionne. L’orateur affirme que le dialogue ne doit pas être un monologue entre personnes pensant pareillement : "donner et recevoir" sont essentiels, dans un va-et-vient incessant, entre moi et les autres, mais aussi entre moi et moi  . Au-delà du consensus lâche d’un côté et de l’affrontement farouche de l’autre, s’esquisse la possibilité d’une contradiction féconde, d’un "entrechoquement des idées". Ce n’est que par la connaissance de soi et en s’opposant pour un temps à l’autre, qu’il est possible de le connaître  . Cette opposition permet de sentir ce que chacun aurait pu être, que je pourrait être autre. Don et enrichissement tout à la fois, le dialogue des cultures se doit de préserver les différences, de les assumer, et non de les aplanir.


Démystifier les formules toutes faites

Le philosophe est un démystificateur. Debray l’a bien compris en évitant quelques stéréotypes et autres manichéismes ainsi qu’en désamorçant les idées reçues et les coquilles vides de sens à vouloir trop en contenir. Qu’est-ce qu’un dialogue ? Qu’est-ce qu’une culture ? Debray souligne la dérive des formules toutes faites et bien pensantes. Il énonce des choses simples, et cependant essentielles : prisons nos différences, dans la mesure où elles ne sont pas odieuses ; ne prêchons pas mais n’avalons pas non plus des couleuvres ; soyons lucides et exigeants, envers nous-mêmes et les autres ; et méfions-nous de la culture.

A l’heure de la mondialisation et du conformisme, à l’heure où existe en France un tout nouveau ministère de l’identité nationale, au singulier aussi absurde que déplaisant, à l’heure où il est de meilleur augure d’être mystique ou politique plutôt que philosophe, nul doute que la parole de Debray, heureusement insolente, est précieuse.
     
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