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Histoire

La guerre du Péloponnèse

Couverture ouvrage

Victor Davis Hanson
Flammarion , 480 pages

A book like no other
[mardi 17 juin 2008]


Dans ce livre dense et informé, le désir d’originalité et le goût pour le parallélisme frisent parfois l’imprudence. Mais Hanson ne craint pas le risque.

V.D. Hanson est un auteur atypique qui se revendique comme tel. Ayant commencé sa vie professionnelle comme agriculteur, il intègre la California State University en 1984 et ne tarde pas à recevoir quelques-unes des plus prestigieuses récompenses du monde académique américain. Habité par deux passions, les études classiques et les affaires militaires, cet auteur prolixe a tôt rejoint le gratin des intellectuels néoconservateurs . Il pourrait en être l’archétype. Brillant, toujours à l’affût d’une idée nouvelle, cultivant l’art de la formule, grand brasseur de livres, promoteur de l’indépendance institutionnelle - voire d’une certaine solitude intellectuelle – il n’aime ressembler à personne, ne veut pas qu’on lui ressemble et déteste qu’on le considère comme un néoconservateur.


A book like no other

Avec cette Guerre du Péloponnèse, nous tenons deux livres pour le prix d’un seul. Il y a celui qui prend la forme d’un livre d’histoire, avec ses discussions, ses études de cas et son appareil de notes ; et celui qui reconstruit l’histoire en fonction d’une thèse préalable. Le premier est la tenue camouflée du second.

Le titre original de l’ouvrage est : A war like no other. L’expression provient, selon l’auteur, de Thucydide, Livre I, 23, 1. Curieusement, peu de commentateurs - voire aucun - n’ont attaché d’importance à ce titre. Or, dans toutes les mémoires néoconservatrices, cette formule a une autre généalogie. Elle fut mise au point par Donald Rumsfeld au lendemain des attentats du 11 septembre . Elle désigne la "guerre contre le terrorisme", au sens américain du terme, c'est-à-dire englobant la lutte clandestine, les guerres en Afghanistan, en Iraq et partout ailleurs. Belle trouvaille de Hanson que d’avoir monté cette inside joke qui crée un effet d’écho entre la formule réfléchie du grand historien et celle, tout aussi mûrie, du secrétaire d’État à la défense ! Ce concept, repris par de nombreux auteurs , est porteur de conséquences décisives, tant au plan stratégique (c’est la mission qui fait les alliances) que dans le domaine des droits de l’homme (utilisation licite de la torture). La "guerre à aucune autre pareille", c’est celle que l’on mène en s’affranchissant des cadres de pensée définis par le droit international, comme le firent Sparte et Athènes. Le titre de l’ouvrage de V.D. Hanson n’est pas une simple allusion ou un jeu sur les mots : c’est une thèse. Pour qu’elle fasse sens, pour que la guerre du Péloponnèse puisse être une référence historique et une leçon de l’histoire, il faut un préalable essentiel, qui prend la forme d’une équation : Athènes = États Unis. Ce postulat, lui-même déjà posé dans les ouvrages antérieurs de l’auteur, fait l’objet du premier chapitre de l’ouvrage, "Athènes ou l’Amérique de l’Antiquité", dans lequel Hanson écrit : "Comme les Athéniens, les Américains sont tout-puissants, mais manquent d’assurance. Pacifistes déclarés, ils sont toujours impliqués dans un conflit quelque part. Plus désireux d’être aimés que d’être respectés, ils s’enorgueillissent de leur rayonnement artistique et littéraire alors même qu’ils sont plus encore des adeptes de la guerre". C’est peu dire qu’une telle affirmation est indémontrable. Il faut donc l’admettre avant de poursuivre la lecture de ce livre, dont elle constitue le canal d’irrigation.

Si Hanson est explicite en quelques passages, sa véritable intention est d’écrire une histoire parallèle, comme dirait Plutarque, dont le décodage est à la charge du lecteur. Ainsi, dans un développement sur le nom que l’on donne à cette guerre, Hanson constate qu’on l’appelle "guerre du Péloponnèse", parce que les historiens occidentaux (sic) ont pris le parti de Thucydide et de Périclès, et sont donc "athénocentristes". Les redoutables adversaires d’Athènes désignèrent, quant à eux, cette guerre de trente ans par un autre nom : la "guerre contre Athènes", une guerre dont l’objectif était la destruction de la démocratie et de son Empire. Au lecteur de faire la transposition. Ce relativisme est typique de celui qui agite les intellectuels néoconservateurs, les premiers à avoir compris que la "guerre contre le terrorisme" doit aussi s’appeler "guerre contre l’Amérique".


Massacre et civilisation

Le support conceptuel qui soutient cet ouvrage a été mis au point dans ses travaux antérieurs.  Se plaçant sous le parrainage constant de J. Keegan , en rupture complète avec le modèle clauzewtizien de la guerre, V.D. Hanson avait soutenu, dans Carnage and culture , la thèse que, depuis les batailles de Salamine, Gaugamèle et Cannes, l’Occident dispose d’un modèle culturel structurant : "une idéologie de l’assaut brutal et frontal contre tout ce qui se place en travers de son chemin". Il y voit un facteur de supériorité civilisationnelle. L’Occident "a donné à l’humanité" une pratique de la guerre d’une rare efficacité et "la plus létale qui se puisse imaginer". Cette notion de "don à l’humanité" est au centre de la réflexion de Hanson : nous sommes responsables d’un héritage, il écrit même : d’un patrimoine. "Gardons nous de le renier ou d’en avoir honte, mais veillons plutôt à ce que notre manière redoutable de faire la guerre serve notre civilisation au lieu de l’enterrer". Ce trait avait valu à Hanson une célébrité d’autant plus vive que Carnage and culture avait été écrit quelques mois avant le 11 septembre. Sa Guerre du Péloponnèse est une réflexion du même ordre, tant y est présent l’affrontement contradictoire du massacre et de la civilisation.

Cependant, à la replacer dans le fil de son œuvre, elle franchit une nouvelle étape. En effet, depuis qu’il écrit sur la guerre antique , V.D. Hanson défend l’idée que le modèle grec du combat hoplitique est devenu, au fil des siècles, un stéréotype stratégique. C’est ce vieux cadre mental qui nous fait détester tout ce qui ressemble à la guerre des francs-tireurs, des razzieurs ou des terroristes, et qui nous pousse à célébrer l’idée de bataille rangée, en rangs serrés, où le combat  se déroule coude-à-coude et face-à-face, exterminateur et générateur de grandes souffrances. Dans son nouvel ouvrage, Hanson revient sur ses pas : la guerre du Péloponnèse fait exception. Il s’agit d’une guerre totale où tous les coups sont permis.


Hanson historien

Hanson divise son récit en points d’entrée thématiques : le feu, la maladie, la terreur, la cuirasse, les murs, les chevaux, les navires. Dans ces chapitres, qui doivent aux méthodes mises au point par J. Keegan, Hanson retrouve les accents de son ouvrage érudit, Hoplites, The Classical Greek Battle Experience, en centrant son analyse sur la part humaine de la guerre. Il y ajoute des considérations, nouvelles pour lui, sur le combat naval et la guerre de siège. Mais qu’en est-il de la périodisation, mère de toutes les vertus pour un livre d’histoire ? Hanson s’en affranchit, au risque de l’inconfort que cela procure au lecteur. Ce choix n’est pas neutre : il lui permet de se démarquer de Thucydide. Celui-ci avait dénommé "guerre" une période de l’histoire qui comprend plusieurs guerres et de longues périodes de paix. On sait que, par ce coup de génie, Thucydide avait "vu" ce qui avait échappé à ses contemporains et permis depuis aux historiens de raisonner en termes de périodes. Grâce à ce plan risqué, Hanson tient l’historien grec à bonne distance, ce qui n’est pas si courant.

Libéré de l’emprise de Thucydide, Hanson peut heurter, dans le détail, un grand nombre d’historiens. Son désir de "compter les morts" le pousse à des calculs statistiques dont on sait depuis longtemps, chez les antiquisants, qu’ils mènent le plus souvent à des impasses techniques. Cependant, dans cet ouvrage comme dans les précédents, Hanson, toujours à la recherche de preuves et d’indices pertinents, est un pionnier. Son attention aux détails pratiques donne à son livre une force démonstrative particulière. Pour lui emprunter une expression pleine de justesse, il nous livre une anatomie des choses. Il a reconstitué patiemment les armes et équipements militaires avec ses étudiants californiens ; il a lui-même, hache à la main, détruit des cultures pour mesurer l’effort et le temps requis selon les espèces végétales. Son développement sur la résistance de l’olivier à la fureur spartiate est une magnifique trouvaille. Dans ces chapitres techniques, dont il est impossible de donner un résumé, Hanson propose des analyses d’une grande finesse – sur la peur, la souffrance, la maladie - qui le place à l’avant-garde de cette anthropologie historique que Stéphane Audoin-Rouzeau appelait récemment de ses vœux. Du coup, quoi que l’on pense des intentions souterraines de l’auteur et des imprudences de détail, ce livre se rend indispensable aux antiquisants aussi bien qu’aux polémologues.


Hanson métahistorien

On n’en finirait pas de compter les comparaisons hardies (Platées est comparée à Guernica et Sarajevo, la Grèce au Liban de la guerre civile, Alcibiade à Kennedy, les Athéniens aux hommes de la Renaissance), les formule hâtives ("Platon, ce grand conservateur") ou les vaines conclusions ("On ignore combien d’hommes furent victimes de ces actes atroces de piraterie – sans doute des milliers"). En vérité, de telles formules, présentes dans toutes les pages, relèvent plus du pédagogisme que de l’esbrouffe. Hanson assume son non conformisme. "Ces quelques libertés prises avec les règles strictes de l’histoire ancienne choqueront peut-être les historiens, mais les lecteurs apprécieront qu’on leur rappelle que les hommes et les femmes de l’Antiquité n’étaient finalement pas si différents de nous". Ce parti pris - le lecteur plutôt que l’historien - et son fonds théorique - peu de différence entre Eux et Nous - est une blessure infligée à toute l’école historique contemporaine. C’est le propre de Hanson : il refuse les contraintes de l’historiquement correct. Il n’est pas le seul, après tout ; Paul Veyne a pris ce risque plus d’une fois, et Thucydide aussi. Il ne manque à Hanson que d’être un grand styliste ; il se serait rapproché davantage de Michelet ou de Tocqueville que de Vernant (qu’il connaît parfaitement).

La Guerre du Péloponnèse est l’histoire d’un désastre immense : la destruction d’un empire démocratique. Trop puissant, trop dominant, trop confiant, il n’a pas surmonté la haine – le mot est de Hanson – que ses ennemis et anciens alliés lui vouaient. À bon entendeur salut, lit-on entre les lignes.

Trop pessimiste pour imaginer que Thucydide fut guidé par un optimisme philosophique , Hanson est pris par l’angoisse qu’il partage avec d’autres auteurs américains, tous hantés par la situation des États-Unis à la charnière des XXe et XXIe siècles. Ce qui fait qu’on ne lâche pas ce livre si facilement, c’est qu’il inverse les habitudes : feignant de chercher ce que la guerre du Péloponnèse peut nous apporter, il éclaire cette guerre - en historien - par une inquiétude toute contemporaine. Par exemple : "ce qu’un ministre des Affaires étrangères français, Hubert Védrine, a appelé "l’hyperpuissance américaine" peut donner une idée de ce qu’était la puissance athénienne".

La saveur amère de l’ouvrage vient de l’effet miroir qu’il entretient : son chapitre sur la peste qui a ravagé Athènes - pourtant écrit selon les règles historiographiques -  a une valeur d’avertissement solennel. Cette Guerre du Péloponnèse est l’histoire d’une punition. Trop civilisée, Athènes succombe à la tentation de la guerre en pensant qu’elle y brillera comme elle a brillé dans les œuvres de l’esprit.  Erreur fatale, qui l’a conduit à faire comme les autres et à se salir. "Ce qui nous rappelle, écrit Hanson, "que la terreur est une méthode, non un ennemi, la manifestation d’un choix opéré par un belligérant à un moment donné plutôt qu’une entité indépendante des hommes et des lieux".

De ce qui précède on pourra conclure qu’il faut lire ce livre avec précaution. Mais il faut ajouter qu’il peut se lire avec bonheur.

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre

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