Le parcours de Scipion l’Africain, brillant général romain dès ses jeunes années, inaugure la double mutation de Rome en une puissance mondiale et en une monarchie militaire.

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Lorsque le pouvoir fasciste s’employait à établir un régime autoritaire et à projeter la domination de l’Italie sur de nouveaux territoires d’Europe et d’Afrique, rejouant à 2 000 ans de distance l’épopée glorieuse de la Rome antique, les propagandistes de Mussolini firent de lui l’un des modèles de leur chef. En un sens, le Duce était bien l’avatar bouffon du héros tragique que la légende romaine présente comme l’un des principaux protagonistes de la transformation de la Cité en un Empire : Scipion l’Africain (235-183), vainqueur des principaux rivaux de Rome en Méditerranée, l’empire de Carthage et l’empire Séleucide, et figure annonciatrice du pouvoir personnel, militaire et charismatique qui s’érigera bientôt sur les ruines de la République.

Si la légende magnifie l’histoire et compose des rôles propices au récit et à la méditation, celui qu’elle fait jouer à Scipion n’est pas sans rapport avec le moment historique dont il est le nom. Son activité militaire et politique cristallise bien les dynamiques qui font de la Deuxième guerre punique (218-201) et de ses suites immédiates un temps de transformation profonde de Rome, et par conséquent, du monde méditerranéen qui passe alors sous son contrôle direct ou indirect. Lutte entre factions nobiliaires, hellénisation de la culture romaine, romanisation de la Méditerranée et reconfiguration du modèle d’autorité politique sont les mouvements de fond à travers lesquels Scipion dessine son parcours. En retraçant sa biographie, Laurent Gohary fait ainsi revivre un moment charnière de l’histoire de Rome, donc de l’humanité occidentale modelée par son héritage.

Naissance : dans la Rome italienne et oligarchique

Quand commence cette histoire, Rome est une république oligarchique, pensée en négatif du régime royal des premiers siècles de la cité : le pouvoir est désormais partagé au sein d’une oligarchie sénatoriale, dont le monopole collectif des charges publiques est conditionné à l’égalité relative entre sénateurs. L’alternative qui la menace, et qu’il s’agit de conjurer, est celle d’une alliance entre un pouvoir personnel et la force populaire – ce que la pensée politique grecque qualifie de « tyrannie ». Les membres du groupe sénatorial entretiennent en réalité entre eux des rapports complexes, faits de solidarité de classe et de compétition pour les postes et les places. Quand l’égalité entre pairs sera brisée et que certains compétiteurs seront en position de rafler l’ensemble de la mise, Scipion incarnera un espoir aristocratique : celui du leader populaire qui, au faîte de la puissance, renonce à la possibilité du pouvoir personnel.

Issu d’une lignée patricienne prestigieuse   , il naît aux lendemains de la Première guerre contre Carthage, qui donne à Rome la maîtrise de ses premiers territoires situés en-dehors du sol italien (la Sardaigne, la Corse, bientôt la Sicile) et à laquelle son père prend une part active   . Comme le veut le modèle d’éducation romaine, la formation politique du jeune Lucius Cornelius Scipio en fait l’imitateur, puis le continuateur de son père et de ses aïeux : il reçoit en héritage le programme et le style politique des Scipions, dont il est pour un temps l’avatar, avant de se faire un prénom (ou, en l’occurrence, un surnom).

Pour donner une notoriété à l’adolescent appelé à faire une carrière politique, donc à être élu, ses proches obtiennent tôt pour lui une prêtrise publique, qui doit lui garantir une visibilité dans l’espace public : il devient membre de la sodalité des Saliens, qui célèbrent une fois par an un rite guerrier en forme de procession. C’est cependant hors de Rome, et à la faveur de la guerre, que Scipion acquerra très tôt la reconnaissance des électeurs.

Jeunesse : le tournant de la Deuxième guerre punique

En 219, les politiques de puissance de Rome et de Carthage atteignent un nouveau point de rupture, alors que le père de Scipion est l’un des deux consuls de l’année, donc chargé de conduire les armées en cas de conflit   . À cette date, la domination de Carthage s’est développée en Ibérie, c’est-à-dire sur la côte espagnole, qui constitue le foyer des visées impérialistes des Barcides, le clan d’Hannibal. En défense de Sagonte, une cité alliée de Rome menacée par les ambitions géopolitiques de ce prince punique   , Scipion-Père conduit une flotte en direction de l’Ibérie, composée pour un tiers de Romains et pour deux tiers d’alliés italiens   . Il est accompagné de son frère Cnaeus et de son fils, alors âge de 17 ans.

Dès le départ, Hannibal se signale par son génie diplomatique et militaire. Il parvient à provoquer une rébellion des peuples d’Italie du Nord   qui retarde le départ des Romains et, secondé par son frère Magon, il recrute une armée aussi puissante qu’hétérogène   , qui fonce aussitôt sur l’Italie à travers Pyrénées et Alpes. Les Scipions père et fils laissent alors Cnaeus conduire l’offensive sur l’Espagne et rentrent en Italie, où ils recrutent une armée de soldats peu expérimentés et affrontent Hannibal.

Pendant huit années, confrontées à l’habileté stratégique du commandement punique et à son obstination   , les troupes romaines enchaînent défaites et désastres, aux batailles du Tessin, de la Trébie, de Trasimène   et de Cannes   , dont Laurent Gohary décrit les combats avec minutie et sensibilité. Jamais Rome n’avait connu défaites aussi cinglantes depuis les Guerres samnites et la célèbre embuscade des fourches Caudines, en 321. Jamais la Ville n’avait été directement menacée depuis le sac de Rome par les Gaulois de Brennus devant lesquels les oies du Capitole sonnèrent l’alarme, en 390 ou 387. Les dieux de Rome semblent avoir abandonné à son sort la cité, qui s’efforce de regagner leur protection par des rites et des célébrations exceptionnelles par leur ampleur et, parfois, par leur cruauté   . Devant l’urgence, elle met en cause jusqu’aux principes de son modèle d’armée civique et envisage de recruter des soldats parmi les esclaves   .

Le jeune Scipion assiste à ces échecs auprès de son père, blessé au Tessin, puis auprès de son beau-père Paul Émile, le consul tué à Cannes. Associé à leurs commandements, il apprend aussi des ruses d’Hannibal   . Lorsque son père et son oncle périssent sous les coups des Carthaginois, à quelques jours d’intervalle de l’année 211, il devient le nouveau chef du puissant clan des Scipions. Héritier de leurs moyens économiques et sociaux, il est aussi le dépositaire de leur réputation. Bientôt, il prend la tête de leurs troupes et de leur nouveau réseau d’alliés espagnols, à la faveur d’une élection hors du commun qui contrevient à la coutume et le désigne chef des armées d’Espagne, malgré son jeune âge et une carrière publique encore balbutiante   . Face à l’urgence, la vox populi prime sur les usages constitutionnels, que leur caractère oral et coutumier n’impose pas avec toute la force d’un droit écrit.

En Espagne : naissance d’un Imperator

En Espagne, Scipion s’appuie sur des troupes et un commandement expérimentés, mais aussi sur le renfort de la science et des savants grecs. Il forme ses conscrits, citoyens-soldats, pour en faire des experts de la guerre, presque des professionnels, selon un usage peut-être hérité de la Grèce classique, voire en participant lui-même aux exercices et en suant avec les légionnaires du rang, en rupture avec les règles élémentaires de la dignité aristocratique. Avec autant d’ingéniosité que de brutalité, l’armée romaine prend l’imprenable Nouvelle Carthage, Carthagène, clef de voûte de l’entreprise d’Hannibal (209). Adoptant la tactique punique de l’encerclement, il emporte à Baecula une victoire contre Hasdrubal, frère d’Hannibal, qui lui vaut d’être le premier Romain à recevoir le titre glorieux d’Imperator (208). À Ilipa, les armées romaines obtiennent une victoire décisive qui inverse le rapport de force à leur avantage (207). En 206, les Carthaginois quittent Cadix, leur dernier bastion sur la péninsule.

En parallèle des actions militaires, Scipion conduit une intense activité diplomatique, qui s’adapte d’abord aux conceptions politiques propres aux Ibères façonnées par le modèle des monarchies hellénistiques. Il se présente en libérateur, détache leurs chefs de l’alliance carthaginoise et se les rallie, se faisant saluer du titre de « chef suprême » (stratēgos autokratōr) et de « roi » (rex), avant de convaincre ses nouveaux amis de préférer le titre d’imperator consacré par ses soldats et moins susceptible d’inquiéter la tradition républicaine.

Afin de dissuader les trahisons à venir, il fait aussi usage de la terreur. En châtiment de son parjure au début de la guerre, la cité d’Iliturgis, bien que ralliée à Rome, est finalement détruite avec tous ses habitants. Et pour mettre en scène la souveraineté de Rome, Scipion organise des jeux de gladiature qui mettent aux prises des chefs ibères   .

Au-delà des réalités brutales de la guerre, les récits historiques à la gloire de Scipion renforcent son autorité par une mise en scène de ses vertus qui résonne avec la morale traditionnelle romaine tout autant qu’avec l’éthique stoïcienne d’origine grecque. Ces scènes façonnent aussi un portrait à l’image de Cyrus le Grand et d’Alexandre le Grand, dont l’autorité repose sur un idéal de tempérance (en langage républicain), ou de philanthropie (en langage hellénistique), ou encore de clémence (dans la langue impériale à venir). Au prix d’une euphémisation de la violence, Scipion incarne l’introduction, dans le jeu politique romain, d’un charisme d’un genre nouveau, d’inspiration helléno-persique.

Après d’ultimes actes de résistance de la part des peuples ibériques, qui sont l’occasion de mettre en scène ce modèle d’autorité conjuguant les légitimités de la victoire, de la fermeté et de la sagesse   , Scipion quitte le sol espagnol, enrichi de trésors immenses d’or et d’argent et de clientèles nombreuses, encore accrues par la fondation de la première colonie romaine hors d’Italie, Italica.

En Afrique : la conquête d’un empire

À son retour à Rome, à 31 ans, Scipion est donc facilement élu consul   . Sa première initiative consiste à exalter la mémoire de son père, donc son clan, au moyen d’un sacrifice extraordinaire de 100 bœufs   et de jeux publics. Ce faisant, il renforce aussi son lien avec le peuple de Rome, la plèbe, invitée à partager les viandes et à assister au spectacle. Malgré les entraves que la faction conservatrice du Sénat oppose à ses projets, il mobilise ensuite ses ressources privées pour rassembler les moyens matériels et humains nécessaires à une offensive contre Carthage sur le sol africain   . Recevant officiellement le pouvoir sur la riche Sicile, il en exploite à fond les ressources et y lève à la fois une cavalerie efficace et une infanterie de légionnaires vaincus à Cannes, mis d’office à la retraite et relégués sur cette île pour expier leur défaite   . Dans ce brillant foyer de la culture grecque qu’est alors la Sicile, tout à la préparation des combats à venir, il cultive encore son corps et son esprit, embrassant dans sa diversité la culture hellénique dont le goût distingue le style aristocratique des Scipions.

L’armée, prolétarienne, aguerrie, soutenue par une logistique soignée, débarque à l’été 204 là où on ne l’attendait pas : à proximité d’Utique, tout près de Carthage, comme l’avait fait le modèle de Scipion, le tyran hellénistique de Syracuse Agathocle. Jouant des conflits internes à la géopolitique africaine, il obtient le concours des cavaliers légers du roi numide Massinissa. Espions et contre-espions, navires et armes de siège, ruse et parjure : Scipion fait feu de tout bois pour vaincre – c’est-à-dire, selon les règles de la guerre antique, anéantir – l’ennemi carthaginois et ses alliés africains. Après une série de victoires romaines et la négociation avortée d’un accord de paix au bénéfice de Rome, l’affrontement final avec Hannibal, de retour d’Italie, a lieu en octobre 202 à Zama, à l’intérieur des terres. Bien que plus nombreuses, les troupes de Carthage sont terrassées par les légions romaines   . Après la reddition de la cité africaine, ses 500 vaisseaux de guerre sont incendiés en mer : la thalassocratie punique a vécu. À 35 ans, Scipion offre à Rome une domination incontestée sur toute la Méditerranée occidentale, en plus de l’or de Carthage, de ses éléphants de guerre et de milliers d’esclaves.

À Rome : du charisme en politique

En retour, Scipion se voit offrir par le Sénat et le peuple un triomphe : une procession solennelle de la place des armées (le Champ de Mars) jusqu'à la colline sacrée (le Capitole), en passant par la limite sacrée de la cité (le pomerium) et les Portes de la Ville. La parade exhibe le butin et les prisonniers et glorifie les troupes et leur imperator, revêtu pour un temps des attributs de Jupiter et des anciens rois de Rome. Elle ouvre une nouvelle ère politique à Rome, celle du charisme et de l’hégémonie : ses victoires dotent Scipion d’une aura divine et de nombreux obligés parmi ses alliés et ses soldats, et le placent ainsi nettement au-dessus des autres sénateurs qui se répartissent le pouvoir dans la République. En 199, il obtient ainsi la plus prestigieuse des magistratures : la censure, à qui incombe notamment la charge d’établir la liste des sénateurs et de désigner le président de leur assemblée (le princeps senatus). Son poids politique est tel qu’il s’arroge, pour les cinq années à venir, cette fonction éminente, dans laquelle ses alliés le renouvelleront ensuite pour un second mandat, jusqu’en 188 ! Depuis ces positions, Scipion se contente toutefois de faire distribuer des terres à ses vétérans, en associant ses rivaux d’hier à la distribution de cette récompense   .

Sa communication n’a de cesse de souligner qu’il a joué le premier rôle dans les événements qui, en ce début de IIe siècle, ont élevé Rome au rang de maîtresse de la Méditerranée occidentale. Comptant désormais parmi les principales puissances du monde méditerranéen, la République s’immisce dès lors dans la géopolitique conflictuelle de la Méditerranée orientale, divisée entre cités grecques, royaume de Macédoine, empire des Séleucides (en Anatolie et Syrie) et empire des Lagides (centré sur l’Égypte). Lorsque le Sénat décide de repousser la Macédoine hors de Grèce, son président manœuvre pour confier la conduite des opérations à un de ses clients, le jeune Flamininus ; puis lorsque le Sénat se résout à libérer l’Anatolie méditerranéenne de l’Empire séleucide, Scipion parvient à prendre officieusement la tête des troupes romaines, sous le commandement officiel de son frère Lucius. Si la maladie l’empêche de prendre part à la victoire finale de Magnésie, il rapporte de cette ultime expédition en Asie l’image d’un nouvel Alexandre. De fait, Rome domine désormais, et pour des siècles, l’ensemble de la Méditerranée.

De retour à Rome, le frère de l’Africain reçoit le titre d’Asiatique, ainsi qu’un triomphe éclatant qui exalte en même temps les deux imperatores. Mais les nuages s’amoncellent rapidement : en 187, les deux Scipions sont assignés en justice pour corruption par l’ennemi, voire trahison, lors des négociations de paix en Asie, en raison des millions de sesterces que leur a offert le roi séleucide après sa défaite conformément aux usages hellénistiques. L’Asiatique est condamné à une amende qui excède ses capacités financières. L’Africain quitte la Ville en plein procès, pour n’y plus revenir. Le Sénat parvient ainsi à écarter le risque d’une restauration monarchique, redouté à tort ou à raison. L’année suivante, un giga-procès contre les adeptes du culte de Dionysos, connu sous le nom d’« affaire des Bacchanales », exprime avec une brutalité inédite le rejet de la culture issue du monde grec, dont Scipion l’Africain est l’un des plus ardent promoteur et dont il incarne le volet politique. Il meurt peu après dans sa retraite rustique, la réputation entachée par le soupçon de malversation et l’abandon de son frère.

Au-delà de sa mort, Scipion lègue cependant un héritage décisif à la République. Par son style et ses méthodes, il inaugure un nouveau modèle politique, celui de la domination charismatique, qu’investiront par la suite toute la série des grands imperatores (Marius, Sylla, Pompée, César), jusqu’à l’établissement définitif du régime impérial par le dernier d’entre eux, Auguste. À l’époque de Scipion, ce modèle voit se dresser face à lui un anti-modèle incarné par Caton l’Ancien : celui de la tradition doublée du charisme de la frugalité, qui inspirera durablement les opposants du pouvoir monarchique. En retraçant ce moment décisif, Laurent Gohary offre un récit de guerre vivant et subtil, qui saura passionner les moins férus d’histoire militaire, et un livre d’histoire qu’on lit comme un roman haletant.