<p>Une tr&egrave;s belle introduction &agrave; l'oeuvre de Balthus, bien document&eacute;e, qui permet au lecteur n&eacute;ophyte de se frayer un chemin dans un monde de symboles sibyllins.</p>

"Promenons-nous dans les bois
Pendant que le loup n'y est pas
Si le loup y était
Il nous mangerait,
Mais comme il y est pas
Il nous mangera pas.
"Loup, y es-tu ?
Entends-tu ?
Que fais-tu ?
"Je mets ma chemise !"



Dans l’étrange et inquiétant tableau de Balthus intitulé La Fenêtre  (1933), figure une jeune fille assise sur le rebord d’une fenêtre. Elle fait un geste d’effroi, comme surprise par l’approche de quelque danger épouvantable. Ses vêtements, plutôt bigarrés, sont en désordre : son corsage, ébouriffé ou déchiré, laisse voir son sein gauche à nu. Sur son visage se lit une expression de peur mêlée de surprise, et elle lève la main droite, sans doute pour se protéger. Mais de qui ? Et qu’a-t-il bien pu donc se passer, au point de manquer la faire tomber dans le vide ? Qui est le grand méchant loup qui cause une telle frayeur à ce joli Chaperon Rouge (la jeune fille porte d’ailleurs un ruban rouge bien visible dans ses cheveux) ? Nul autre, en fait, que le peintre lui-même. Sabine Rewald, dans son très bel ouvrage intitulé Balthus : Le temps suspendu, récemment publié aux éditions de l’Imprimerie Nationale, nous révèle ainsi que c’est Balthus lui-même qui avait provoqué ce geste d’effroi chez son jeune modèle . Il lui avait ouvert la porte, vêtu de son vieil uniforme militaire, poignard à la main, l’air menaçant, et l’ayant ensuite empoignée par son chemisier, avait essayé de le lui arracher, provoquant ainsi l’effet pictural désiré : c’est une réelle frayeur qui tord le corps et le visage de la jeune fille sur le tableau. L’atmosphère générale est empreinte de cette inquiétante étrangeté qui est si caractéristique de l’œuvre de Balthus, un mélange surprenant de naïveté – voulue – et de perversité, un monde de l’enfance devenue trop tôt adulte, le conte qui se métamorphose en fable sadique sous nos yeux de spectateurs faits voyeurs complices par le peintre lui-même.

Dans La Fenêtre, le viol est cependant plus symbolique que réel : le viol redouté est un viol optique, un dévoilement opéré par le peintre qui, par le biais de cette petite comédie – certes, de mauvais goût nous dira-t-on –, a réussi à délivrer le visage de son masque, à produire un véritable sentiment d’effroi pudique chez cette jeune adolescente encore si enfant, qui laisse transparaître la maturité de la femme. Balthus montre ce qui nous gêne et ce qui réveille en nous des peurs et des fantasmes enfouis, tel le "vilain grand méchant loup" des contes et comptines. Ou plutôt en malin chat qu’il est, selon ses propres mots : "Enfin on peut bien le dire sans même passer pour spécialement vantard, je suis LE SEUL, très exactement, qui soit capable de faire un portrait – Vive le King of Cats !" .


L’itinéraire insolite et cosmopolite du Chat errant : Balthus, l’aristocrate bohême

Mais pourquoi, au fait, ce diable de surnom, pittoresque et d’une aristocratie un tantinet grotesque, de "King of Cats" dont Balthus s’est affublé ? Il y a du Shakespeare là-dessous, à n’en pas douter : dans Roméo et Juliette, Tybalt, le redoutable et belliqueux cousin de Juliette, est surnommé par Mercutio le "Prince of Cats" , toujours prompt à dégainer l’épée à la moindre occasion. Balthus, redoutable et belliqueux ? Son célèbre autoportrait, intitulé justement Le Roi des chats (1935) , tendrait à le confirmer : un grand jeune homme à la taille élancée, les traits d’une sombre beauté, se tient fermement campé debout, l’allure hautaine, alors qu’à ses pieds vient se frotter un chat tigré. Adossée à un tabouret à ses pieds se trouve une stèle portant l’inscription suivante : "A PORTRAIT OF/H.M/THE KING OF CATS / painted by / Himself/ MCMxxxv". Sur le tabouret est posé en travers un fouet… Le poing de ce jeune desdichado est fermé, crispé sur son destin qu’il entend désormais bien maîtriser. En effet, l’année précédente (1934) avait été très dure pour le jeune peintre, désespéré qu’il était par son amour sans retour pour Antoinette de Watteville (1912-1997), jeune fille de la grande bourgeoisie de Berne, ainsi que de l’insuccès de sa première exposition à la galerie Pierre à Paris, au point qu’il avait tenté de se suicider.

Il faut dire que les "Années d’Apprentissage" du jeune Balthus, né en 1908 à Paris sous le nom de Balthazar Klossowski, furent pour le moins troublées et tumultueuses, marquées par l’instabilité sentimentale et géographique – le divorce de ses parents, les déménagements successifs entre la France, l’Allemagne et la Suisse, et, last but not least, la Première Guerre Mondiale. Sabine Rewald, conservatrice au Metropolitan Museum de New York et auteur de livres sur Balthus, Max Ernst et bien d’autres encore, retrace ainsi de façon très détaillée dans la première partie de son ouvrage sur Balthus poétiquement intitulée "Balthus, Le temps suspendu"  les aléas de ces années d’apprentissage. Le jeune Balthus est, pour ainsi dire, "tombé dans la marmite" de la peinture dès son plus jeune âge, issu d’un père historien d’art et peintre lui-même, Erich Klossowski (1875-1946), et d’une mère également peintre, Elisabeth Dorothea Spiro (1886-1969), plus connue sous le nom de Baladine. Le frère aîné de Balthus, Pierre, n’est autre que celui qui deviendra plus tard l’écrivain, philosophe et artiste réputé, à savoir Pierre Klossowski (1905-2001). Ses parents étaient tous les deux citoyens allemands, originaires de Breslau, en Silésie, qui faisait alors partie de la Prusse occidentale . En 1903, ils s’installèrent à Paris où naquirent Balthus et son frère Pierre ; quand éclata la Grande Guerre, les Klossowski étant de nationalité allemande, durent alors quitter Paris pour Berlin. Ce fut là le début d’une période de privations et de difficultés qui culminèrent avec la séparation du couple Klossowski, qui suscita au début de 1917 le départ de Baladine de Berlin pour la Suisse, où la mère et les deux enfants vécurent jusque dans les années vingt, à Genève notamment. C’est au cours de cette période que Balthus fit une rencontre qui allait se révéler décisive pour son apprentissage intellectuel et le marquer à jamais de manière indélébile, en la personne de Rainer Maria Rilke (1875-1926).

Avant la guerre, le célèbre poète allemand avait brièvement rencontré la famille Klossowski à Paris ; en 1919, il vint rendre visite à Baladine en Suisse, et en août 1920, Rilke et Baladine devinrent amants. Rilke se révéla être un véritable père de substitution pour Balthus et son frère – quant à Erich Klossowski, le père absent, il finit par s’installer définitivement en 1927 à Sanary-sur-Mer, dans le Sud de la France, où il devait vivre jusqu’à sa mort. Rilke fit également figure de mentor intellectuel et encouragea Balthus à peindre, ayant très vite discerné son talent précoce. C’est lui par exemple qui décida à l’automne 1920 de composer une préface en français aux quarante dessins à l’encre réalisés par Balthus, âgé de onze ans à peine, où il évoque ses aventures avec Mitsou, le matou vagabond. Rilke, sous le charme de ces dessins d’une simplicité déjà très travaillée, usa de son influence pour les faire publier en 1921 par Rotapfel Verlag, éditeur suisse allemand ; pour la première fois, le jeune Balthazar signa son œuvre du diminutif de "Balthusz", surnom que Rilke lui conseilla de garder, ce qu’il fit...

C’est également Rilke qui suggéra à André Gide de prendre Pierre Klossowski comme secrétaire en 1923, ce qui provoqua le rapatriement de la tribu singulière formée de Baladine et de ses deux fils à Paris en 1924-1926, où ils s’installèrent rue Malebranche près du Panthéon. Là ils reçurent le tout-Paris artistique et intellectuel – la comtesse Anna de Noailles, Paul Valéry, Paul Claudel, Pierre Jean Jouve qui allait devenir un ami très proche de Balthus et un admirateur de la première heure, et tutti quanti. Ce fut aussi le début d’une collaboration artistique brève mais intense avec Antonin Artaud, auquel il ressemblait physiquement de façon étrange. Artaud commanda au jeune peintre les décors et costumes de sa pièce Les Cenci, tragédie adaptée de Shelley, qu’il mit en scène en 1935. Quelques-uns des dessins de Balthus pour les costumes de la pièce sont d’ailleurs reproduits dans le livre de Sabine Rewald, accompagnés d’un commentaire très éclairant de Virginie Monnier , qui est l’auteur avec Jean Clair du catalogue raisonné de l’œuvre de Balthus. S’inspirant de costumes du XVIe siècle, Balthus y fait broder le dessin anatomique des muscles (cf. pl. 72 p. 149), juxtaposant ainsi comme le fait très justement remarquer Virginie Monnier la représentation d’écorchés typique de la Renaissance et le symbolisme tourmenté et quasi primitif du "théâtre de la cruauté" cher à Artaud . L’entre-deux-guerres se révéla être une période très féconde sur le plan artistique pour Balthus, pendant laquelle il se forgea son propre style pictural ainsi qu’un style de vie qui n’appartenait à nul autre qu’à lui : une forme d’aristocratie bohême, même s’il récusait l’adjectif. Ainsi en 1935, l’année du King of Cats, il déclarait : "Moi, une vie de bohême ? Allons donc, plus je vais, plus le grand seigneur reparaît en moi, et encore dans de telles proportions qu’il n’y a déjà plus de place pour moi ". Pour couronner le tout, en 1937, après une cour acharnée qui dura plus de sept ans, Balthus épousa enfin Antoinette de Watteville.

Le grand seigneur connut encore cependant des hauts et des bas : mobilisé dès le 2 septembre 1939, il fut envoyé au front avec pour mission de ramasser les cadavres tombés au cours des combats, ce qui le fit sombrer dans la dépression. En juin 1940, le Chat errant se remit en route avec Antoinette afin de se réfugier à Champrovent, manoir du XVIIe siècle perché sur un plateau, au sud de Chambéry, encore en zone libre. Il immortalisa ces superbes paysages en de nombreuses toiles, ainsi que les intérieurs cossus du manoir, comme dans Le Salon I (1941-1943)  où le salon petit-bourgeois de Champrovent servit de décor. Sabine Rewald fait ainsi judicieusement remarquer à propos de Balthus que "le contexte de son existence, quel qu’il fût, trouvait toujours un écho dans son œuvre et exerçait une influence immédiate sur son style" . Lorsqu’en 1942 Balthus et Antoinette partirent vivre à Fribourg en Suisse, où leurs deux fils naquirent (Stanislas en 1942 et Thadée en 1944), Balthus continua ses séries d’intérieurs qui reflétaient cette fois-ci un décor plus riche, comme on peut le constater dans ce magnifique chef-d’œuvre d’opulence et d’oisiveté qu’est Les Beaux Jours  (1944-1946), qu’il acheva à la villa Diodati à Genève où Lord Byron avait séjourné en 1816 et où Balthus habita plus d’un an à partir de septembre 1945. Là encore, splendide nouvelle demeure (avec vue imprenable sur le lac Léman !), plus digne du Roi des Chats que du Chat errant : la vie bohême de l’artiste teintée des ors du grand seigneur... et d’un Don Juan in disguise.

S’étant entre-temps séparé d’Antoinette (dont il ne divorcera qu’en 1966), Balthus rentra à Paris en 1946, où il rencontra Laurence Bataille (1930-1986), la fille de Georges Bataille, alors âgée de seize ans, qui fut sa compagne et son modèle favori pendant les six années suivantes, et qui lui inspira de nombreuses œuvres, comme la jeune fille en extase de La Chambre . Nouveau retournement en 1953 : il part s’installer au château de Chassy, vieux manoir altier et un peu à l’abandon dans les collines du Morvan. C’est dans ce décor où celui que Sabine Rewald nomme de façon éloquente "Le grand seigneur de Chassy"  devait rester jusqu’en 1961, avec pour nouvelle compagne et modèle sa nièce par alliance âgée de seize ans, Frédérique Tison, qui vint le rejoindre en 1954 et qui habite d’ailleurs toujours à Chassy. Une nouvelle fois le contexte devait influer sur son style, sur le plan pictural notamment avec de nombreux intérieurs où figure Frédérique et des paysages directement inspirés de ce que Balthus voyait de sa propre fenêtre . C’est aussi à ce moment, contexte oblige, que Balthus adopta le titre de comte Klossowski de Rola, faisant enfin coïncider pour de bon son style de vie, la vie rêvée dans des demeures de rêve, et son identité, l’identité rêvée dès les années 50, où il prétendait que Rainer Maria Rilke était son père et son grand-père un Écossais du nom de Gordon, parent lointain de Byron. Sa vie à Chassy évoque "l’image d’un noble appauvri, en son vieux château en ruine et balayé par les vents, transmis de génération en génération par ce qui avait été, autrefois, de riches ancêtres" .

C’est cette vie de noble baladin (n’oublions pas que sa mère se surnommait elle-même Baladine), Balthus continuera à la mener envers et contre tout jusqu’à sa mort, son style pictural épousant à chaque fois son train de vie et les demeures où il séjourna, demeures qui furent pour lui des "modèles" picturaux tout autant que ses modèles de chair. "Il court il court le furet/ Le furet du bois, mesdames/ Il court il court le furet/ Le furet du bois joli… Il est passé par ici, il repassera par là" : Balthus, tel le furet des comptines enfantines qui ont tant nourri son univers , n’a cessé de passer par l’Europe toute entière, repassant par certains lieux qu’il affectionnait tout particulièrement, comme la Suisse où il avait passé de nombreuses vacances dans sa jeunesse. Le parcours de Balthus ne serait pas complet si l’on oubliait de mentionner l’Italie, si prisée des peintres, où d’ailleurs le jeune Balthus avait passé une partie de l’été en 1926 à copier des fresques de Piero della Francesca, dont la pureté austère des formes devait exercer une influence durable sur son style. En 1961 il fut nommé par André Malraux, alors ministre de la Culture, directeur de l’Académie de France à la villa Médicis à Rome, à laquelle il entreprit de redonner sa splendeur d’antan. C’est là que l’année suivante vint le rejoindre la nouvelle compagne de sa vie, celle qui allait être sa femme pour le restant de ses jours, en la personne de Setsuko Ideta, elle aussi peintre, née en 1943 et rencontrée lors d’une visite officielle au Japon en 1962, dont il aura en 1973 une fille, Harumi. En 1977 la famille quitta Rome pour s’installer définitivement en Suisse, plus précisément au Grand Chalet à Rossinière, "chalet-château" pour ainsi dire, considéré comme le plus grand de Suisse, somptueuse dernière demeure où Balthus, le vieux et majestueux King of Cats qui avait sillonné l’Europe avec sa palette, s’éteignit en 2001.


Le dessein mystérieux de Balthus

Virginie Monnier, au début de son brillant essai intitulé Les dessins de Balthus. Quelques réflexions, inclus dans le livre de Sabine Rewald, nous rappelle fort à propos en citant le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière qu’au XVIIe siècle le mot "dessein" comportait deux significations : premièrement celle de projet, de concept, et deuxièmement celle d’ébauche graphique par la pensée. Quel fut donc le "dessein" initial que Balthus voulait à tout prix dessiner sur sa toile ? Balthus demeure un peintre mystérieux, à l’univers complexe, entre contes enfantins, jeunes filles pré-pubères au regard noyé entre rêves romantiques et visions érotiques, intérieurs somptueux mais sombres. Balthus : Le Temps Suspendu : le titre de l’ouvrage de Sabine Rewald retransmet à merveille l’impression de circularité hiératique qui se dégage de l’univers pictural de Balthus, même s’il se garde bien de dévoiler le mystère. C’est d’ailleurs ce que l’on pourrait sans doute reprocher à ce livre, excellent par ailleurs, soit un certain manque d’audace sur le plan intellectuel. Sabine Rewald a l’immense mérite de démêler l’écheveau embrouillé des pérégrinations en tout genre qui caractérisèrent la vie de Balthus, et d’avoir fait un véritable travail d’archéologie du savoir en étant allée elle-même sur les lieux et en ayant interrogé par exemple quasiment tous les anciens modèles qui posèrent pour Balthus.

Mais on aurait aimé parfois moins d’exégèse historique et plus d’élaboration critique, moins de détails mais plutôt une vue d’ensemble, à la manière d’un Jean Clair, pour ne pas le nommer. Ou à défaut quelques impressions poétiques, comme le fait si bien Clair dans son magnifique essai intitulé Le chat et l’oiseau , lorsqu’il décrit Balthus dans son chalet de Rossinière entouré de montagnes, tel un ogre qui "avait l’habitude de se cacher sous l’habit chatoyant d’un seigneur et même parfois d’un samouraï, et les jeunes filles qui entraient là, fascinées par son habit, n’en sortaient plus, sinon sous la forme d’adorables tableaux peints, où elles se laissaient voir endormies pour un sommeil de cents ans, au moins" . Tel Le Chat de la Méditerranée peint par Balthus pour un célèbre restaurant parisien, le Roi des Chats avait plutôt bon appétit.


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