Philosophie

La logique comme question en quête de la pleine essence du langage

Couverture ouvrage

Martin Heidegger
Gallimard , 212 pages

Le logos de la logique
[mardi 03 juin 2008]


Un cours sur la possibilité de faire perdre à la logique sa souveraineté.

Parole et logique

La logique comme domaine séparé ou discipline particulière peut sembler un savoir aux prises sûres et sereines et dont les conclusions sont invincibles. Or, il n’est pas acquis que la maîtrise des techniques logiques soit la vérité de la logique. Il y a une pensée de la logique – logos à l’œuvre dans la logique et logos la prenant en vue – qui ne se délivre pas dans les manuels de logique. Ce cours de Heidegger du semestre d’été 1934, traduit par Frédéric Bernard, s’efforce de "la renouveler sans ménagement en partant des concepts originaux de la pleine essence du langage" , la logique se méprenant sur sa tâche si elle se conçoit simplement, suivant en cela l’évidence de la tradition, comme "la science des assemblages de base et des règles formels de la pensée" . Ainsi, à la logique telle que la pratique le Cercle de Vienne, prétendant triompher de toutes les équivoques du langage et dissiper les illusions de la pensée, Heidegger oppose la tâche d’un ébranlement de ce canon afin de ne plus aplanir et énucléer le logos dont elle se veut l’écoute. La logique comme question en quête de l’essence du langage ne s’impose pas à la pensée comme un instrument de domination formelle de son sujet, car "dans la logique, le but n’est pas ni ne peut être de faire de la logique" .

Par rapport à la conférence de 1929, Qu’est-ce que la métaphysique ?, montrant la dissolution de l’idée de la logique "dans le tourbillon d’une question plus originaire", celle du néant, cet étonnant cours de logique qui ne fait pas de logique ne cherche pas uniquement à inquiéter le prestige de l’exactitude dans la pensée et le primat de l’énoncé dans la parole. Le terme de logique est à maintenir car il importe de ne pas rompre aveuglément avec la tradition mais de la réveiller "par la parole responsable, c’est-à-dire par la sûreté du langage créateur parvenue à maturité dans le travail  historial" . N’étant plus propédeutique ou art de pensée, la logique peut accéder à la sobre profondeur de sa tâche qui ne consiste pas en des recherches logiques mais dans un questionnement qui est souci : le souci d’un savoir manifestant l’événement du règne du monde dans le langage.


Ébranlement et questionnement

L’ébranlement de la logique ne provient pas d’un arbitraire misologique, abandonnant la pensée à l’incohérence ou à la poésie (mal) comprise comme licence du langage. Si ce cours se termine par la reconnaissance de la poésie comme étant le "langage original", une telle conclusion n’est pas une envolée facile vers l’illogique mais la prise au sérieux de la question de l’essence du langage comme permettant de dire ce qu’il en est de la logique.

Après une introduction éclaircissant le sens traditionnel de l’articulation logique et posant la nécessité de l’ébranler "depuis son fondement" , le cours comprend deux parties sondant ce fondement. Dans un premier temps, l’essence du langage étant la question "fondamentale et directrice de toute logique", Heidegger interroge l’essence du langage, de l’homme et de l’histoire, pour reprendre, dans un deuxième temps, toutes ces questions dans le "temps original" comme étant leur sol. Si pendant de longs développements consacrés à l’explicitation de l’histoire, du peuple, du temps ou du travail, n’est plus mentionnée la question de la logique, ce n’est pas là le signe de son oubli par digression mais de la capacité à séjourner "sur le glacis des questions préalables"  et à maintenir "le grand", maintien possible uniquement "si l’homme arrive à agrandir le grand, c’est-à-dire à exiger de soi la rigueur devant le grand" . Ce cours agrandit la logique par la question du langage et l’approfondissement de questions préalables ne signifie pas la position de prolégomènes à une nouvelle science particulière mais le réveil de ce en quoi le grand de la logique n’appartient pas d’abord aux logiciens, réveil pour se défier de l’attitude selon laquelle "il n’y a rien de tel qu’un bon sommeil" . S’attarder dans le préalable n’est pas une impuissance à conclure. Loin de rendre irrésolu le travail de la logique, ce geste de patience vise à faire entendre que la décision à la logique décide plus que de la logique.


Un pas en avant pour la logique ?

Selon une célèbre analyse de Kant, reprise par Heidegger , la logique possède une "marche assurée" depuis ses débuts aristotéliciens se prouvant par son histoire ne lui faisant faire aucun "pas en arrière" ni, ce qui est "remarquable", aucun "pas en avant". Face à cette sorte de Minerve naissant toute armée et inaccessible à des changements pouvant émousser ses instruments, la logique méditée par Heidegger découvre son poids historial et la possibilité de la mutation, mutation se jouant en amont sur le glacis de l’essentiel. S’il y a pas en avant, c’est au sens où les "questions préalables", faisant la consistance de ce cours, ont pour structure de questionner "vers l’avant", de faire "ressortir l’assemblage fondamental" et d’aller "en devançant"  . L’avance d’une question d’essence signifie qu’elle ouvre un chemin sans le frayer au On ou à des poursuivants ignorants de son sérieux. Pour le dire autrement, si ce cours porte la marque de son temps – mais quel texte ne la porte pas ? –, il s’en démarque, la pensée heideggerienne ne se voulant pas philosophie de circonstance. Ce qui est digne de s’appeler philosophie, comme le langage du poète, "n’est jamais d’aujourd’hui, mais toujours étant-été et à venir"  : la tâche de penser n’est jamais contemporaine. Si, ainsi que le dit Wittgenstein au point 5.61 du Tractatus logico-philosophicus, la logique "remplit le monde", encore s’agit-il de déterminer le monde qu’elle peut saturer.


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Crédit photo : valilouve / flickr.com
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1 commentaire

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Alvin

04/06/08 14:17
Un peu de logique ne ferait pourtant pas de mal à Heidegger ou à l'auteur de ce compte-rendu. Au risque de paraître terre-à-terre, il me semble que cela rendrait ce texte beaucoup plus intelligible. Quelle est exactement la thèse défendue ici ? Y a-t-il le moindre argument qui permette de la justifier ? Il y a quelque chose d'intellectuellement malhonnête dans le fait de suggérer l'immensité de la tâche accomplie par Heidegger, face à l'ignorance du commun des philosophes et logiciens, mais sans jamais en fournir la moindre preuve, si ce n'est quelques formules énigmatiques et imposantes ("énucléer le logos", séjourner sur "le glacis des questions préalables", etc.). La question de la nature et de la légitimité des principes de la logique classique n'a pas attendue Heidegger pour être discutée et elle a reçu au XXe siècle des réponses parfois intempestives, mais généralement dans une formulation beaucoup plus claire et plus modeste (cf. par exemple les travaux de Lukasiewicz sur le principe de contradiction). Enfin, la thèse selon laquelle la logique n'a fait aucun progrès depuis Aristote est très discutable : il existe un large consensus pour dire que celle-ci a connu des développements majeurs de la fin du XIXe siècle à aujourd'hui, avec des auteurs comme Frege, Lukasiewicz ou encore Russell. Le fait que Heidegger ait ignoré ces travaux et se soit contenté de répéter les préjugés de Kant, ne prouve nullement que la logique soit une connaissance achevée. Si Heidegger a tort sur ce point, alors c'est une bonne partie des idées exposées ici sur "l'impensé de la logique" qui s'écroulent...

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