Le ghetto a été un des moyens et une des formes de l’extermination des Juifs, que les parcours du doyen Chaïm Rumkowski et du résistant Hersh Smolar éclairent de manières complémentaires.

Les ghettos de Lodz et de Minsk ont été créés par les nazis entre 1940 et 1942. La parution du livre de Dominique Porté et d’une partie des mémoires de l’ancien partisan Hersh Smolar favorise un retour analytique sur la création de ces quartiers d'internement installés au coeur des villes, sur la place des Conseils juifs qui les administrent, et les formes de résistances qui ont pu s'y exercer.

Chaïm Rumkowski, doyen du ghetto de Minsk

Dominique Porté propose une réflexion sur Chaïm Rumkowski, désigné par les nazis comme président du Judenrat du ghetto de Lodz. L'intérêt de Dominique Porté pour ce personnage est ancien puisqu'il est né après qu'il a vu, lorsqu’il avait dix ans, le film Kapo de Gillo Pontecorvo, qui l’a poursuivi toute sa vie. L’ambiguïté du film l'a marqué au point qu'il a depuis consulté une part importante de la bibliographie sur la Shoah pour rédiger sa biographie. Derrière la biographie de ce personnage tragique, il écrit à la fois une synthèse sur l’histoire du ghetto et une réflexion sur les chaînes de la soumission.

Chaïm Rumkowski est né en 1877 dans un milieu modeste à Vilna – Vilnius – et s’installe lors de ses 18 ans à Lodz. Profitant de la croissance urbaine de la ville, il fait fortune dans le textile puis devient l’un des représentants de la communauté juive de la ville, la kehila. En 1939, lors de l’annexion de la partie occidentale de la Pologne par les troupes allemandes, il est désigné comme doyen des Juifs de la ville, puis fait à ce titre appliquer auprès de la communauté juive les directives allemandes. Les 160 000 Juifs de la ville sont alors enfermés dans une enclave territoriale.

Dès février 1940, il doit trouver tous les moyens pour empêcher les Juifs de quitter le ghetto, alors que le typhus fait rage, tuant 36 000 personnes en trois ans. Il doit contenir, puis faire interdire la contestation notamment de l’Union générale des travailleurs juifs de Pologne (le Bund). À partir de 1942, il couvre les déportations qui conduisent à l’extermination et à la liquidation du ghetto en 1943. Rumkowski est ensuite assassiné à Birkenau par un membre de Sonderkommando, un certain Moishé dit le Hassid, avant son entrée dans la chambre à gaz. Au-delà d’une réflexion sur le bien et le mal, Dominique Porté présente cette biographie comme une tragédie au sens antique du terme.

Hersh Smolar, acteur et historien de la résistance dans le ghetto

Le ghetto de Minsk est une version remaniée d’une partie des Mémoires de guerre d’Hersh Smolar. Les mémoires sont enrichies d’une introduction de Masha Cerovic, l’historienne spécialiste de la guerre des Partisans soviétiques, et d’une postface de son petit-fils, le journaliste Piotr Smolar. Même si ce n’est pas l’objet principal, il est possible de regretter que la biographie de l’auteur ne soit pas davantage développée, tant il semble avoir eu un rôle important dans l’appareil communiste international.

Ce militant révolutionnaire, né en 1905 à Zambrow dans la zone des confins de l’empire russe, a rejoint les bolcheviques en 1921. Il milite alors en Ukraine puis suit les cours l’école léniniste internationale avant de travailler pour l’appareil clandestin du Komintern. Arrêté par les autorités polonaises, il passe une partie des années 1930 en prison. Libéré grâce à l’annexion de la Pologne par l’URSS en raison du pacte germano-soviétique de 1939, il travaille pour la presse yiddishophone communiste à Minsk. Les autorités soviétiques sont dépassées par l’avancée des troupes allemandes lors de l’opération Barbarossa. Hersch Smolar se retrouve pris au piège, enfermé dans le ghetto de la ville.

La fermeture du ghetto entraîne la Shoah par la faim. Elle commence avant que se mettent en place les autres formes d’assassinat de la population juive de Minsk. Au total, sur les 71 000 Juifs que compte Minsk et ses environs, 20 000 d’entre eux ont été massacrés lors de la Shoah par balles entre l’été et le mois de novembre 1941. De nouveaux massacres ont lieu en 1942, entraînant en l’espace de quatre jours la mort de 33 000 personnes (en mars puis en juillet) alors que les nazis tuent au total plus de 150 000 personnes à l’ouest de Minsk à cette même période. Dans le ghetto aussi, les entrées des SS sont suivies d’exécutions sommaires perpétrées par les commandos mobiles de tueries, comme celle réalisée le 7 novembre 1942 lors de la fête de Pourim.

Face au meurtre de masse, Hersch Smolar s’est fait d’abord acteur, puis historien. Il montre la place considérable que prend la Résistance et sa capacité, avec ses faibles moyens, à entraver la mise en œuvre complète du processus d’extermination par l’organisation des fuites, y compris dans les moments finaux lors de la liquidation du ghetto. Il souligne aussi le poids de la Résistance communiste et son rôle dans la fuite de plusieurs milliers de personnes, qui ont ainsi pu rejoindre les partisans dans la forêt biélorusse environnante. Environ 5 000 Juifs ont réussi à quitter Minsk pour combattre. Les capacités des militants du Parti communiste polonais à organiser la vie clandestine et à mettre en place des structures du Parti et des filières pour fuir le ghetto sont le résultat des liens établis avec les militants communistes biélorusses. Hersch Smolar évoque également le poids du Judenrat, la famine, puis les déportations à partir de 1942.

Enfin, Hersch Smolar présente la lutte des Partisans, la vie dans les forêts et la libération. Il ne cache pas l’antisémitisme présent dans les rangs des partisans biélorusses – voire plus largement dans les rangs du Parti communiste. Après la guerre, il reprend sa place dans les organisations communistes polonaises. Pris dans la tournante des purges antisémites de 1968, il perd son emploi de rédacteur dans la presse communiste polonaise et est autorisé à quitter la Pologne pour la France et s’installe en Israël où il rédige cette somme centrale.

Deux ouvrages qui permettent de rendre compte des différentes formes de l’extermination et des choix pour tenter d’y survivre.