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Société

Les nouvelles politiques éducatives. La France fait-elle les bons choix ?

Couverture ouvrage

Nathalie Mons
Presses universitaires de France (PUF) , 202 pages

Des politiques éducatives qui ne sont pas neutres
[lundi 02 juin 2008]


L’auteur analyse la vague internationale des réformes néo-libérales et montre la diversité des choix politiques en matière éducative.

Nathalie Mons est en train de devenir l’une des chercheuses majeures dans le champ de l’éducation en France, et retient l’attention pour la qualité de son travail scientifique sur des enjeux majeurs du débat public. Son ouvrage sur "les nouvelles politiques éducatives", paru cet automne, aborde ainsi plusieurs sujets récurrents dans l’actualité de l’éducation : PISA et les comparaisons internationales, les politiques de décentralisation, l’école unique, le libre choix de l’établissement scolaire. Il apporte un certain nombre de données et d’éléments de réflexion précieux pour mieux apprécier les grands choix de politique éducative, assumés ou implicites, qui ont été privilégiés ou qui restent à faire, en France comme ailleurs. Ces travaux montrent, en particulier, que notre pays ne s’est toujours pas résolu à construire une "école unique" qui concilie un traitement diversifié des élèves avec une scolarité obligatoire de même qualité pour tous.


Le comparatisme comme approche et comme méthode

Maître de conférence en sciences de l’éducation , et expert scientifique du consortium PISA 2009, Nathalie Mons a choisi d’aborder la question des politiques éducatives dans une optique comparative, ce qui lui permet d’apporter un regard  rigoureux délivré du fatras idéologico-culturel qui brouille trop souvent les visions nationales. Parler par exemple d’autonomie des établissements, de collège unique ou de carte scolaire dans un contexte strictement français amène facilement à prendre pour argent comptant des caractérisations qui tiennent plus au positionnement syndical ou politique inscrit dans l’histoire hexagonale qu’à une analyse sérieuse des processus en jeu. Cela peut aussi amener à refuser toute ouverture sur le monde au nom d’une "exception française" aussi facilement louée que dénoncée, mais toujours stérilisante pour la réflexion. Restituer au contraire ces tendances dans les évolutions constatées dans de nombreux pays développés permet de distinguer ce qui relève effectivement de la vague néo-libérale qui a plus ou moins remis en cause les fondations des États enseignants, et ce qui relève de la recherche de nouveaux modes de régulation autour des objectifs éventuels d’égalité et d’équité.

Pour ce faire, l’auteur ne se contente pas de confronter les discours aux discours, mais s’est attaché à construire des modèles et des indicateurs robustes, à partir de nombreuses données collectées dans les enquêtes et statistiques internationales. Il s’agit non pas de ramener toutes les politiques éducatives à quelques normes universelles, mais d’identifier ce qui peut être facteur de variation lié aux actions des États au delà des inévitables caractéristiques régionales et nationales. Un travail exigeant qui lui permet de montrer qu’en la matière, les politiques publiques ont un impact réel sur les résultats des élèves et qu’elles ne sont pas sans lien avec des choix politiques (ajoutons aussi que ces choix sont loin de se réduire aux parts de dépenses publiques consacrées à l’éducation).  Autrement dit, Nathalie Mons est très éloignée d’un certain comparatisme "particulariste" qui, au motif d’expliciter le contexte local de toute action éducative, disqualifie de fait tout effort pour comprendre la relation entre l’action publique et les processus éducatifs.


Décentralisation, libre choix de l’établissement et différenciation : trois éléments constitutifs de la vague néo-libérale

Pour résumer rapidement les principaux résultats de l’étude, Nathalie Mons identifie trois éléments convergents des réformes néo-libérales ces dernières années : la décentralisation, la différenciation des enseignements au sein de l’école unique et le libre choix de l’école (publique ou privée). Des réformes qui produisent des résultats contrastés, moins liés au degré d’application de ces réformes qu’aux diverses modalités de mise en œuvre  dans les différents pays. Ainsi, la décentralisation n’engendre pas automatiquement une plus grande efficacité, comme l’affirment les tenants du New Public Management. Tout dépend en fait de quelles compétences il s’agit de décentraliser. Donner des compétences d’investissement et d’accompagnement matériel aux collectivités locales semble utile, alors que leur accorder des compétences pédagogiques s’avère en effet contre-productif, le maintien d’un cadrage national des grands objectifs étant garant de meilleurs résultats. En revanche, donner plus de marges d’initiative aux établissements, en matière d’autonomie pédagogique ou de choix des enseignants, est positivement associé  à un faible taux d’élèves en difficulté. Concernant le choix de l’établissement, l’étude conclut sans surprise que les politiques de libre-choix ou de carte scolaire avec dérogation (cas français) sont plus inégalitaires que les modèles de libre choix régulé ou d’absence de choix. Surtout, elle montre que les différentes politiques en la matière n’ont qu’une influence très limitée sur la performance scolaire globale : ce qui se joue dans ce domaine relève manifestement plus de l’idéologie ou de la recherche de "l’entre-soi" que de la recherche de l’efficacité !


De fortes réticences françaises contre l’école unique


Enfin, et c’est sans doute l’un des enseignements les plus stimulants de l’ouvrage, en étudiant les réformes de l’école unique, Nathalie Mons souligne les incohérences françaises en la matière. En effet, la plupart des pays occidentaux  ont mis en place, à des rythmes différenciés, une "école unique"  après la Seconde Guerre mondiale, qui se caractérise par un enseignement unique jusqu’à la fin du premier cycle du secondaire. À l’inverse de systèmes qui trient les élèves et les hiérarchisent précocement dans des filières ou des niveaux séparés, l’école unique privilégie l’objectif progressiste d’amener sans ruptures (redoublement par exemple) l’ensemble d’une classe d’âge à un niveau minimum.

La France, en revanche, n’a mis en place un collège unique que vers la fin des années quatre-vingt dix. Le collège "Haby" de 1975 préserve en effet des paliers d’orientation, des filières séparées (CCPN-CPA, quatrièmes préparatoires puis quatrièmes technologiques) ou laisse se développer des pratiques (redoublement, classes de niveau, options…) qui, de facto, organisent des scolarités à plusieurs vitesses. Construite avec de fortes réticences au cœur même du système éducatif, cette école unique est en outre fortement contestée depuis le début des années 2000, alors que se développe la thèse de "l’échec" d’un collège unique … qui n’a jamais vraiment eu le temps de faire ses preuves dans notre pays ! Un des préjugés dominants actuels serait que l’idée d’objectifs communs à atteindre pour tous les enfants d’une génération relèverait au mieux de l’utopie, au pire d’une idéologie d’égalisation du niveau par le bas.


L’intégration individualisée plus juste et plus efficace que la séparation des élèves

Pourtant, Nathalie Mons démontre brillamment qu’au final, malgré les contestations du modèle progressiste depuis les années quatre-vingt, certains pays (scandinaves mais aussi asiatiques) ont modernisé l’objectif de parcours "au même rythme et avec le même contenu" et y sont arrivés grâce à un enseignement adapté pour tous. Dans les pays scandinaves, en particulier, plutôt que de faire du redoublement ou des filières de relégation les variables d’ajustement pour faire face à l’hétérogénéité des publics, les dispositifs éducatifs ont choisi la voie de l’intégration individualisée dans le système commun. Un choix à rebours des traditions françaises qui ne connaissent que l’uniformité ou le soutien qui remédie de façon ciblée aux difficultés des élèves , dans un pays où la gestion de l’hétérogénéité a la plupart du temps été abordée comme un moyen de dénoncer les conséquences de la démocratisation du secondaire.

Or, l’ensemble des indicateurs concluent au fait que les systèmes à intégration individualisée sont non seulement les plus équitables mais aussi les plus efficaces quant à la performance scolaire totale des élèves, contre les systèmes de séparation qui ne sont ni justes ni performants. Comme l’affirme avec force Nathalie Mons, "des pratiques de redoublement renforcées, une absence d’enseignement individualisé, des  regroupements académiques au sein d’écoles de niveau et une précocité de la sélection scolaire sont autant de facteurs associés à des indicateurs d’efficacité faibles et des inégalités scolaires importantes" . Dès lors, l’auteur renvoie les politiques à leurs responsabilités : choisir la voie de la différenciation entre élèves, la plus spontanée en France mais aussi la moins productive, ou celle plus ambitieuse de l’individualisation des parcours autour d’objectifs communs. Un bien beau sujet de débat politique sur l’éducation…


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Crédit photos : xdebx / Flickr.com


 
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1 commentaire

Avatar

BEJAR

02/06/08 20:30
Bravo pour ce travail remarquable. Il est en effet temps d'interroger les politiques éducatives en France même si, ne nous leurrons pas, l'enseignement public va très certainement se dégrader encore plus que précédemment. Autrement dit, demain, si les établissements publics se concentrent sur la formation de la main d'oeuvre peu ou pas qualifiée pour répondre aux besoins pressants, qui pourra accéder à un enseignement de qualité (privé ?) ? Ou encore pire, après-demain, s'il ne reste que des établissements privés, dans la carte scolaire, quel choix restera-t-il ?

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