Philosophie

Debord ou la diffraction du temps

Couverture ouvrage

Stphane Zagdanski
Gallimard , 256 pages

Debord must go on ?
[jeudi 29 mai 2008]


Un éloge inconditionnel de Debord. Mais n'est-ce pas oublier la leçon de celui-ci du rejet des modèles d'autorité ?

Certaines contradictions se perpétuent plus que de raison. Et l’on peut prédire que dans quelques années, il existera probablement un genre littéraire à part entière : l’éloge de Guy Debord. Pourtant, pour qui a lu avec attention les écrits du créateur et contempteur de La Société du spectacle - notamment Panégyrique et "Cette mauvaise réputation…" -, l’exercice apparaît comme une véritable gageure. Car tout au long de son existence, Debord s’est employé à écarter la louange de manière à affirmer une irréductible liberté. Sa propre apologie personnelle s’est accompagnée d’une extrême défiance à l’égard de tout ce qui pouvait s’apparenter au bruit désagréable des applaudissements. Sûr que ceux-ci reposeraient avant tout sur des incompréhensions au regard de l’évolution de la culture contemporaine. Reste que depuis sa disparition en 1994, Debord n’a pas échappé au phénomène de l’appropriation - corollaire à l’interprétation de son œuvre. Et on ne se lasse pas de s’étonner face à l’expression exponentielle des auteurs qui souhaitent au mieux évoquer - au pire revendiquer - leurs affinités avec le révolutionnaire.

Pour sa part, Stéphane Zagdanski prend explicitement le parti de la continuité au risque d’une stérile réitération. Exit la problématisation : Debord a eu mille fois raisons. Il est un génie, un réel "virtuose du vrai"  que l’écrivain reconnaît dans la mesure où il appartient à la même catégorie. En conclusion, il explique sans ambiguïté : "Je n’ai qu’un point commun avec cet homme, dont l’admirable existence suffit à elle seule à contrebalancer le plus massivement infâme de tous les siècles depuis qu’Hérodote et Thucydide ont fait connaître le leur : le don de déceler le mensonge, où qu’il se réfugie, et jusque dans les pensées. Guy Debord a toujours écrit la vérité" . Autant ajouter que l’empathie sert surtout ici de caution à sa réflexion qui se voudrait acérée mais prend trop souvent la forme d’un exercice grandiloquent de lamentation contre "la bassesse spirituelle des humains demeurés de [son] temps" . Là, les termes employés ne parviennent pas à cacher la méprise de Zagdanski à l’égard de Debord qui n’a jamais goûté une telle emphase empreinte de transcendance. Si le fondateur de l’Internationale situationniste a fustigé les citoyens de son siècle, c’est d’une part dans le prolongement d’un parcours qui l’a mené à tenter le renversement concret de la société, et d’autre part en assumant toujours une profonde immanence au monde. En conséquence, la reprise de la rhétorique du mépris vis-à-vis de la population - acceptant les conditions actuelles de la vie quotidienne - perd de son efficace et tourne à la pose.

Quelle pertinence accorder en effet au constat qui veut - sous couvert d’une dénonciation de la réalité - que "le viol et l’inceste sont (...) devenus désormais le mode banal des rapports entre les uns, les unes et les autres"  ? D’autres phrases pourraient être citées qui témoignent que Stéphane Zagdanski a fait le choix d’un réquisitoire dépourvu de toute justification - emmené par la croyance en la nécessité d’asséner avec vigueur un jugement terrible face à ce monde monstrueux qui serait en voie de décomposition.
 
Comme le titre le stipule, c’est la question du temps qui est en jeu dans cet essai. À travers la notion de diffraction, empruntée à Nietzsche, Stéphane Zagdanski cherche à déterminer l’une des spécificités de la pensée et de la pratique de Debord, cette conscience aiguë de l’écoulement du temps que le spectacle tente d’éluder au profit d’un présent éternel aseptisé. La diffraction du temps revient alors à "l’infini somptueux [qui] vibre à la pointe de chaque seconde" , une façon d’envisager sa richesse, en opposition à son décompte rationnel au sein de l’espace capitaliste. À cet égard, La diffraction du temps est à la fois le sujet du livre et son mode d’écriture, ce qui revient pour son auteur à résister. Cependant, la réponse de ce sectateur du style pourra sembler quelque peu facile au regard des enjeux anthropologiques que la notion de spectacle recouvre. Car il est loin d’être certain que le combat engagé par Debord dans les années 1950 se suffise de quelques allitérations, comme les apprécie tout particulièrement l’écrivain.    
      
De manière symptomatique, Stéphane Zagdanski remarque en un rapide contresens que Panégyrique "accomplit à sa façon le "programme de la poésie réalisée" (…) consistant à "créer à la fois des événements et leur langage, inséparablement"" . Le lecteur est invité à passer de 1963 à 1989 sans que ne soit questionnée dans le cas présent la transition du projet collectif de l’Internationale situationniste à l’affirmation de l’authenticité de Debord. Le raccourci est donc des plus cruels pour l’Histoire et ceux qui cherchent à en comprendre la complexité. Car si la cohérence de la trajectoire du réalisateur d’In girum imus nocte et consumimur igni (1978) est à souligner, il est également nécessaire de préciser, qu’à l’époque, la poésie réalisée traduisait avant tout des actes capables de produire l’avènement d’une nouvelle communauté sans classe. Et c’est bien la disparition du prolétariat à travers le conditionnement social du spectacle qui a obligé Debord à faire valoir dans l’après Mai 68 sa radicale singularité. 

Cela ne signifie pas pour autant que Stéphane Zadganski omet les faits historiques. Au contraire, sa reconstitution chronologique prend un tour enlevé où les commentaires théoriques écartent les rigidités d’une description par trop linéaire. Machiavel, Hegel, Marx et Nietzsche sont cités aux côtés de Heidegger qui arrive comme une référence secrète pour accréditer l’inflexion que l’écrivain veut faire prendre à Debord vers une philosophie de l’Ereignis. Seulement, la réactualisation outrancière de la violence verbale du révolutionnaire perturbe la pertinence de son récit : au constat implacable de Debord - pénétré d’un lyrique froid - se substitue une sorte de hargne affectée qui perd en subtilité ce qu’elle gagne en agressivité. La subjectivité de l’auteur se formule alors dans une sorte de dépassement vain : comme il est impossible selon lui d’aller plus avant dans l’analyse globale du fonctionnement des sociétés marchandes, c’est sur le plan du lexique guerrier que se joue la partie. "Parvenu au stade présent de son déploiement, le Spectacle ne rencontre plus aucune résistance, n’ayant plus d’ennemis, ne pouvant plus en avoir, étant parvenu à domestiquer la manière même dont l’homme apprend à raisonner et pourrait réfuter sa légitimité. Or, en égarant tous ses ennemis, en régnant sans partage, le Spectacle a perdu aussi toute possibilité de fourbir ses armes, autrement dit de méditer sa stratégie" .

N’est pas Clausewitz qui veut. Et la tactique d’une attaque frontale contre l’hydre du Spectacle peut ne plus convaincre de nos jours. En reprenant littéralement la position de Debord pour la renforcer, l’ouvrage de Zadganski ne fait que l’affaiblir : à clamer haut et fort son désir de s’inscrire dans cette admirable lignée, l’écrivain s’octroie surtout une légitimité à peu de frais. Il assène ses vérités avec un enthousiasme narcissique qui ne souffre aucun doute. Mais il oublie dans le même mouvement que l’autonomie assumée par Debord induisait de ne pas s’en tenir aux modèles faisant autorité. Le jugement critique et le culte sont deux choses opposées. Par conséquent, il n’est peut-être pas inutile de se souvenir que la plus belle des postérités pour ce prince des Ténèbres fut la clandestinité. Une précieuse leçon que l’on ne saurait - encore aujourd’hui - écarter.  


* Retrouvez d'autres critiques d'ouvrages en rapport avec Debord et le situationnisme dans notre dossier sur le sujet

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Crédit photo : Romain Pomeh / flickr.com
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1 commentaire

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alexandre clement

20/03/10 07:54
Oui, très bien, mais est-ce utile de commenter les publications des sollersiens qui se sont appropriés Debord comme ils utilisent l'immonde Céline. Zadganski comme son maitre Sollers écrit alternativement sur Debord et sur Céline. Mais cette tendance est symétrique de la tendance politique qui fait de Debord le guide de l'action révolutionnaire (cf. Coupet et consort).
Bref dans le fatras des écrits sur Debord il n'y a guère d'écrits intéressants, mais il y en a quelque uns, n'est-ce pas.
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