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Société

Black feminism. Anthologie du féminisme africain-américain 1975 - 2000

Couverture ouvrage

Elsa Dorlin (dir.)
L'Harmattan , 266 pages

Qu'est-ce que le "black feminism" ?
[mercredi 28 mai 2008]


Une anthologie qui offre une première approche de ce qu'est le "black feminism".

Les Inrockuptibles ont mis récemment le Black feminism parmi les valeurs qui montent. Mais qu’est-ce que le Black feminism ? Cette anthologie permet de répondre à cette question de façon détaillée en montrant l’unité et la diversité de ce courant. Son unité réside dans le fait de partir de l’expérience de la femme noire pour décrire la réalité. Ces textes font tous référence au vécu de l’auteure d’une façon à laquelle les féministes françaises ne nous ont pas habituées. Ainsi, Michele Wallace expose comment elle s’est peu à peu rendue compte qu’elle n’était pas supposée avoir les mêmes aspirations professionnelles que les hommes, puis que la représentation de la beauté n’incluait pas sa peau noire ni ses cheveux crépus, puis qu’elle n’était pas incluse dans les discours sur le Black power. Au contraire, les hommes noirs souhaitaient seulement qu’elle soit soumise et qu’elle  leur permette de vivre leur virilité.

Cette expérience des femmes noires n’est jamais décrite par les féministes blanches qui croient pouvoir parler du  point de vue de toutes les femmes, alors que leur expérience est partielle. Patricia Hill Collins développe la notion de "point de vue situé" pour définir la particularité de celui des femmes noires où l’expérience concrète et le recours au dialogue permettent d’évaluer les savoirs. L’oppression des femmes noires est indissolublement sociale, sexuelle et raciale, ce qu’on appelle désormais l’intersectionnalité des rapports sociaux . Le racisme des études féministes est vivement pris à partie, notamment par Barbara Smith dans son texte : "Femmes blanche, écoute !". Hazel Carby souligne pour sa part que les femmes noires sont bien souvent exploitées dans leur travail par des femmes blanches. Bell hooks reproche particulièrement aux féministes blanches de revendiquer leur victimisation, ne se confrontant pas au fait qu’elles peuvent aussi être en situation dominante par rapport aux femmes noires et donnant aux femmes fortes l’impression qu’elles n’ont pas leur place dans le mouvement féministe. Ces féministes blanches auraient mieux fait, plutôt que de créer un ennemi commun fictif, de créer un mouvement pour éradiquer l’oppression sexiste et raciste et de montrer l’articulation du racisme et du sexisme, notamment dans le contrôle patriarcal du corps des femmes.

Ces textes sont très variés, notamment du point de vue de la forme : récit d’une prise de conscience, manifeste politique (comme celui du Combanhee River collective), textes universitaires, analyse littéraire… Ils diffèrent aussi en ce qui concerne le sens des mots "féminisme" et "noir". Ainsi, le féminisme de la troisième génération (après le mouvement des suffragettes puis celui qui débuta à la fin des années 1960), représenté par deux textes d’Harris et de Springer, est critiqué comme peu féministe par les féministes précédentes, ici par Guy-Sheftall. Ce "troisième féminisme" se revendique comme queer, c’est-à-dire étrange, fondé sur des transgressions choisies du genre, de la race et de la classe. Pour lui la politique sexuelle, "le plaisir est au centre de tous les débats" (Harris), tout en ajoutant "que fait-il de l’égalité des salaires ?".

Elsa Dorlin, dans son excellente introduction, énonce que le terme noir signifie tout ce qui n’est pas blanc, pourtant ces textes sont écrits par des africaines-américaines, et non pas par des chicanas ou des asiatiques. Ainsi, le référent "noir" n’est pas identique d’un texte à l’autre. Plusieurs auteures se décrivent comme des féministes noires, alors que Barbara Smith se décrit comme une femme du Tiers-monde (alors que celle-ci pourrait répliquer que vivre dans le Tiers-monde est très différent de vivre au cœur de l’empire) et Hazel Carby comme une femme originaire d’Afrique ou d’Asie. Patricia Hill Collins, elle, se réfère à un point de vue africentriste car "toutes les sociétés noires sont imprégnées par un système de valeurs fondamental", perspective qui occulte les différences existantes entre les sociétés et les groupes sociaux dans ce vaste continent. Laura Alexandra Harris voit dans la race "une préférence", ce qui s’applique sans doute à cette femme qui se dit très claire de peau, mais sans doute pas à de nombreuses autres personnes qui se voient assignées à une race. Il est dommage que les travaux plus récents de Candace West et Sarah Fenstermaker , fort bien traduits et présentés par Anne Révillard et Laure de Verdalle , ne soient pas cités. En effet, ces deux auteures se positionnent dans la continuité de l’approche développée par Harold Garfinkel dans les années 1960, et s’intéressent à la façon dont le genre, la classe sociale ou la race se réalisent dans les interactions quotidiennes entre individus.

Bien que datés (7 textes sur 10 datent d’avant 1990), ces textes constituent donc une ressource politique et théorique indispensable puisqu’ils permettent de suivre les évolutions d’une pensée complexe. Peut-on néanmoins prétendre, comme le fait Elsa Dorlin dans sa préface, qu’ils n’ont pas leurs pendants en France ? Pour défendre ce point de vue, il faut occulter les recherches menées sur les écrivaines antillaises  ou sur les politiques sexuelles et reproductives aux Antilles françaises . Ainsi, le mythe de la sexualité insatiable et intéressée des femmes noires explique  que la politique familiale ait été si longtemps si discriminatoire dans les DOM par rapport à la métropole. Le mythe de la welfare queen a son équivalent dans les représentations de "l’argent-braguette" et les discriminations subies dans les DOM par les mères isolées. Plus gravement, la critique du féminisme blanc a déjà été faite en France par des descendantes du Maghreb  et des associations qui ne se limitent pas à "Ni Putes, Ni soumises". Il n’est pas sûr qu’elles aient envie de se représenter comme "noire" alors que certaines se définissent déjà comme "indigènes". Comme le dit si bien la poétesse lesbienne africaine-américaine Audre Lordre  dont l’anthologie présente un texte court mais percutant : "On ne démolira pas la maison du maître avec les outils du maître"  et certainement pas en plaquant des concepts américains sur une réalité bien différente. C’est à ce mouvement et à ces théoriciennes de se forger leurs propres mots pour décrier leur situation, outils indispensables d’une prise de conscience qui ne soit pas fausse mais vécue.


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Crédit photo : The Sizemore McCabe Project / flickr.com
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1 commentaire

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Sophia

31/05/12 10:31
Ce commentaire était bien. Sauf la fin. De la fausse polémique. Elsa Dorlin sait bien qu'il y a des mouvements du féminisme français qui s'insurgent contre leur non-blanchité, leur statut dominé dans le contexte post-colonial ou les rapports Nord-Sud qui tentent de penser (et de se battre) contre l'articulation des rapports sexe-classe-race mais aucun mouvement n'a eu cette ampleur en France.

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