Malgré son importance dans l'histoire politique des États-Unis et l'histoire militaire du monde occidental, la guerre de Sécession demeure mal connue en France.

Quatre années de conflit, trois millions de combattants, plusieurs dizaines de batailles à l’image de Bull Run et Gettysburg, puis un bilan humain terrible de 750 000 à 850 000 morts (soit 500 morts par jour pendant 1 500 jours), la guerre de Sécession apparaît par bien des aspects comme l’un des conflits contemporains majeurs, notamment en raison de sa combinaison avec la modernité industrielle. L’historien Vincent Bernard revient sur cette guerre à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage.

La guerre de Sécession constitue un exemple particulièrement adapté pour aborder la nature des conflits, sujet au cœur du thème de Terminale « Faire la guerre, faire la paix ».

 

Nonfiction.fr : Si la guerre de Sécession a fait l’objet de près de 60 000 ouvrages outre-Atlantique, ce conflit intéresse moins en Europe, vous parlez même de « relative superficialité de l’historiographie moderne en français »   . Comment expliquez-vous que ce conflit, particulièrement éclairant sur les conflits contemporains, soit quelque peu délaissé par l’historiographie française ?

Vincent Bernard : Trop loin, trop « exotique », trop singulier, trop en décalage avec l’idée d’une « Amérique heureuse »... On peut s’interroger. Peu d’historiens, aussi, paradoxalement. Je suis assez frappé du grand nombre d’historiens, sociologues ou politologues français spécialistes des États-Unis à un titre ou un autre, mais très peu à quelques exceptions près comme Farid Ameur, qui a consacré sa thèse aux Français dans la guerre, s’intéressent au sujet et beaucoup plus largement à une histoire militaire américaine pourtant particulièrement structurante du monde contemporain. Il est vrai que le genre a été longtemps délaissé, voire méprisé. Plus prosaïquement, s’ajoute sans doute une problématique économique qui prévaut dans l’édition française. Lorsque j’ai proposé une biographie du général Lee, mon premier ouvrage sur le sujet publié chez Perrin, j’ai d’abord essuyé quelques refus et compris que ce type de sujet, même quasi vierge, était considéré comme une sorte de micro-niche sans intérêt. Et pourtant, ce conflit résonne dans nos imaginaires, de façon plus ou moins lointaine et déformée : les « bleus », les « gris », l’esclavage… Il y a un public et un intérêt, limité sans doute, mais qui existe, porté aussi par la récurrence de l’irruption de la mémoire du conflit dans l’actualité américaine.

 

En comparaison de l’Europe, les États-Unis n’ont guère connu de conflits majeurs avant 1860. Il est pourtant impressionnant de voir les moyens humains et matériels mobilisés en quelques années pour prendre le dessus sur l’adversaire, amenant beaucoup à y voir une guerre totale. Comment les deux camps ont-ils adapté leur armée à un tel conflit ?

Guerre « totale » doit être utilisé avec prudence, à commencer par le déficit de définition du terme. Si l’on évoque un déchaînement de violence sans limites ni retenue et ne distinguant pas le civil du militaire, on est encore très loin des horreurs du front de l’Est de la Seconde Guerre mondiale ou de la radicalité des bombardements aériens stratégiques, puis des bombes atomiques sur le Japon. S’il s’agit d’acter une implication massive et croissante de sociétés de plus en plus industrialisées dans la guerre et dans l’effort de guerre, c’est un processus long dont la guerre de Sécession représente en effet un jalon important. Les États-Unis sont nés d’une conception bien particulière de l’esclavage, de la liberté et de la propriété. En 1861-62, le simple fait de réprimer les sympathies ou les complicités avec le Sud, ou de « confisquer » les esclaves en fuite apparaît encore à nombre d’Américains comme un insupportable empiétement sur les libertés individuelles. Mais on assiste à une nette évolution avec le temps, jusqu’à renverser la perspective et à brouiller les lignes entre civils et militaires. Par exemple, les « routes noires » de Sherman en Georgie et dans les Carolines de 1864 – 1865, c’est à dire le pillage et la destruction à grande échelle non plus comme dégâts « collatéraux » mais assumés comme des armes de guerre, pour « faire hurler le Sud de douleur » et le dissuader de recommencer, préfigurent par exemple une évolution qui se poursuivra par à-coups tout au long du XXe siècle.

 

Vous avez consacré deux biographies aux généraux Robert E. Lee et Ulysses S. Grant   . Quels sont les points communs et les différences de ces deux généraux, notamment dans leur formation, avec leurs homologues européens ?

Les deux sortent du creuset de West Point, l’école militaire de New York formant une petite élite d’officiers professionnels n’ayant rien à envier à leurs homologues européens. Leur cursus insiste toutefois particulièrement sur les questions techniques et d’ingénierie. Plus des Polytechniciens que des Saint-Cyriens en quelque sorte. Les officiers américains de l’époque doivent aussi participer au développement du pays, par la cartographie des territoires ou par le développement des infrastructures. Ainsi, Lee, ingénieur topographe, alterne dans sa carrière réfection de forts côtiers, aménagement des berges du Mississippi, puis expéditions d’exploration et de « police » aux confins du Far West. La vie militaire de temps de paix au sein d’une armée minuscule (15 000 hommes) dispersée par petits paquets sur un territoire gigantesque et en partie vierge est infiniment terne. La séparation des familles est fréquente, ce qui mine le moral et écourte bien des carrières, comme celle de Grant, parfois au profit d’un poste plus confortable et rémunérateur dans les chemins de fer ou en tant qu’ingénieur civil. Lee est aussi à certaines périodes très tenté de démissionner. Il déconseille d’ailleurs fortement mais en vain à ses fils de s’engager dans une carrière militaire, qui jouit d’un prestige beaucoup plus limité qu’en Europe et concerne très peu de monde. Il faut dire aussi que l’avancement est beaucoup plus lent qu’en Europe. En 1861, Grant, ancien capitaine, n’a jamais commandé plus qu’une compagnie, et Lee, fraîchement nommé colonel après plus de trente ans de carrière, prend tout juste la tête d’un régiment. Les très rares officiers, tels Winfield Scott, ayant commandé plusieurs milliers d’hommes ont généralement plus de 70 ans. Lee et Grant ont cependant en commun, comme beaucoup d’autres, l’expérience pratique de la guerre, acquise au Mexique (1846-1848). Sur le plan des opérations, les généraux de la guerre de Sécession sont donc dans une forme d’improvisation perpétuelle à mesure que le conflit prend de l’ampleur, laquelle s’appuie d’abord sur les manuels militaires « classiques » (Jomini et ses dérivés), puis leur propre expérience acquise sur le tas et révélant des styles de commandement propres. Lee et Grant sont de superbes manœuvriers, le premier commandant à l’exemplarité et à l’anticipation, guettant les occasions qui se présentent à lui et prenant alors de gros risques ; le second est un calculateur présentant un « mental » à toute épreuve, fait de réalisme et de calme obstination une fois ses projets établis.

 

Gettysburg est le « plus grand champ de carnage jamais vu en Amérique du Nord »   . Cette bataille marque l’échec du général Lee, galvanisé par sa tactique victorieuse à Chancellorsville. En tant qu’historien militaire, que représente pour vous Gettysburg ?

Une vision mythifiée y voit le grand tournant de la guerre et une bataille décisive ; elle représente en réalité surtout un moment symbolique extrêmement fort à divers titres, au milieu des autres grands affrontements d’ampleur comparables : se déroulant sur trois jours, c’est la plus meurtrière bataille de la guerre, environ 50 000 victimes, dont 8 000 morts, et le seul grand affrontement à se disputer en territoire libre, en Pennsylvanie, alors que la Confédération est sans doute à l’apogée de ses moyens et dispose, tout au moins dans l’Est,  d’une armée à la fois expérimentée, bien équipée et galvanisée par ses victoires précédentes. Un test de « virilité » national a-t-on pu écrire à une époque, dont l’issue, longtemps incertaine, est un immense soulagement pour le Nord, qui craignait de voir Baltimore, Philadelphie, peut-être même Washington tomber entre les mains des « rebelles », avec des conséquences potentielles catastrophiques, notamment à l’international. Ce n’est pas pour rien que ce champ de bataille est quelques mois plus tard « consacré » par le grand discours de Lincoln.  En réalité, Lee n’avait là qu’un fusil à un coup et de portée limitée, et a surtout chercher à porter la guerre au-delà du Potomac pour permettre à la Virginie de « respirer » en espérant ébranler durablement le moral du Nord et impressionner l’Europe ; mais il a échoué, sans que le qualificatif de bataille « décisive » ne semble pertinent puisque les conditions stratégiques générales n’en sont pas bouleversées et qu’on revient en quelque sorte au statu quo ante, dans une guerre qui va se prolonger encore près de deux ans.

 

L’un des enjeux cruciaux du conflit est de trouver des soldats, par le volontariat ou la conscription. Un Conscription Act est ainsi voté en avril 1862 et oblige tous les hommes, de 18 à 35 ans des États confédérés, à servir trois années, même s’il prévoit des exemptions et des possibilités de remplacement. Quelles sont les différentes méthodes utilisées par les deux camps pour augmenter les effectifs ?

Fondamentalement, les États-Unis reposent sur l’idée qu’en cas de danger, ce sont les citoyens qui prennent les armes comme autant de « minutemen ». En pratique, en cas de guerre, on complète, via les États, l’armée professionnelle par des milliers de volontaires passant provisoirement au service fédéral. C’est exactement ce qui se passe en 1861, mais dans des proportions jamais vues jusque-là. Le véritable volontariat massif du début se tarit peu à peu, d’autant que les premiers contrats sont assez courts – un ou deux ans, voire seulement 90 jours pour le premier appel aux milices de Lincoln au printemps 1861 – et les rengagements se font plus rares à mesure qu’éclate toute la réalité violente de la guerre. On s’échange aussi des prisonniers en grand nombre en 1862-1863, ce qui permet d’éviter les frais de garde et de renvoyer des milliers d’hommes dans les rangs. Mais les deux camps doivent avoir recours à la conscription ; le Sud qui à un réservoir d’environ un million d’hommes et un territoire de plus en plus grignoté l’applique de façon toujours plus étendue et coercitive, avec des exemptions ciblées (un homme par plantation de 20 esclaves) qui font un tollé. En 1864, le service est d’une durée indéfinie et on enrôle même les adolescents de 17 ans et les hommes de plus de 50 ans pour servir de garnison et de réserve. En termes de rendement brut, le résultat est assez impressionnant voire inédit, sans doute 80 à 90 %, grâce à la massive main d’œuvre esclave qui libère presque tous les hommes blancs pour la guerre. Ce taux préfigure les mobilisations de la Première Guerre mondiale en Europe, mais il est aussi assorti d’un niveau de désertion de plus en plus élevé.

Le Nord a un réservoir démographique bien plus important, de l’ordre de quatre millions d’hommes, et les moyens de payer de fortes primes d’engagement ; il se résout donc plus tardivement à la conscription, début 1863, et celle-ci est très sélective, surtout conçue dans une logique de « stimulation » du volontariat : être conscrit, c’est perdre le bénéfice des primes et endosser un soupçon de lâcheté, ce que la grande majorité préfèrent éviter en se portant volontaire. Ce système, doublé du volontariat massif des noirs à partir de 1863, qui représentent 10 % des effectifs en 1865, donne de bons résultats et permet de maintenir le niveau des armées, ce qui n’empêche pas les crises voire de véritables « émeutes de la conscription », les plus graves se déroulant à New York, ce qui oblige plusieurs fois Lincoln, jusqu’à la fin 1864, à multiplier les appels de troupes aux États.

 

En novembre 1864, Abraham Lincoln remporte largement l’élection présidentielle, avec notamment 78 % des suffrages des soldats de l’Union. Quel rôle joue cette victoire sur la suite du conflit ?

Un rôle décisif. Elle ressoude les énergies du Nord et éteint le dernier véritable espoir confédéré d’un règlement négocié ; non pas que McClellan, le rival démocrate de Lincoln, était enclin à capituler. Mais le programme qu’il avait porté traduisant la grande lassitude de la guerre et de son bilan, voire pour une fraction du parti démocrate (Les « Copperheads ») une véritable complicité avec la Confédération aurait sans doute conduit à ralentir les offensives et permis au moins au Sud de « respirer » et de se remobiliser dans l’espoir d’un compromis lui permettant de conserver au moins une forme d’indépendance. C’est au point que Lincoln, sûr d’être battu à l’été 1864, prévient son gouvernement que la guerre doit être impérativement militairement gagnée avant mars 1865 et l’intronisation de son successeur, ou la réunion deviendra impossible. Pour Richmond, l’enjeu aurait donc été de « tenir » jusque-là, même si la réalité des conséquences est très discutée parmi les historiens. L’élection de novembre 1864 donne en tout cas un coup de fouet et à Lincoln l’autorité d’appeler immédiatement 300 000 hommes supplémentaires pour poursuivre l’offensive sur les bases initiales. Au contraire elle consterne la Confédération qui se confit de plus en plus en prières et commence très progressivement à envisager l’enrôlement des esclaves et un affranchissement massif pour préserver l’indépendance ; un projet tellement controversé et lent à démarrer qu’il n’ira pas très loin mais pose néanmoins la question de ce qui se serait passé si le Sud avait tenu quelques mois supplémentaires. 

 

Des soldats noirs servent dans l’armée de l’Union. S’ils sont dans un premier temps payés six dollars de moins que les soldats blancs, leur solde finit par être alignée sur ces derniers en 1864. Qui sont ces soldats noirs et quelles sont leurs motivations ?

Il s’agit d’abord des hommes libres du Nord, souvent lettrés et militants abolitionnistes actifs et qui très tôt se portent volontaires, à l’instar des trois fils de Frederick Douglass. Mais ils sont longtemps éconduits, et assez peu nombreux, les États libres ne comptant que 250 000 noirs face à plus de quatre millions dans les États esclavagistes (dont là aussi 250 000 « libres »). Ces hommes formeront notamment le fameux 54e régiment « colored » du Massachusetts, engagé au combat contre le fort Wagner ; histoire dont rend compte le film Glory de 1989. Mais les gros contingents, d’abord discrètement recrutés en 1862 dans les territoires conquis puis officiellement et massivement dans le courant de l’année 1863 au sein des United States Colored Troops, proviennent surtout des centaines de milliers de « runaways » ou « contrabands », esclaves fuyant dès le début de la guerre les plantations ou se portant volontaires à l’arrivée des troupes fédérales. Ils sont d’abord souvent employés à des tâches auxiliaires et ingrates par l’armée puis formés en régiments de combat, ouvertement engagés dans l’abolition de l’esclavage pour leurs « frères » du Sud et dénonçant de facto toute la rhétorique esclavagiste qui les présentait comme heureux de leur condition, fidèles à leurs maîtres, et incapables de faire de bons soldats. Symboliquement, c’est une division noire qui occupe la première Richmond en avril 1865. Notons au titre des nuances que l’armée fédérale est cependant loin d’être un havre égalitariste ; tous les officiers sont blancs et une stricte ségrégation raciale va s’y prolonger pendant un siècle.

 

De 2010 à 2015, aux États-Unis, ont eu lieu les commémorations du 150e anniversaire de la guerre de Sécession et avec elles un renouveau historiographique. Quelles sont les grandes tendances des nouveaux travaux historiques sur ce conflit ?

Le « sesquicentennial » a constitué en quelque sorte l’apogée visible d’une mémoire classique de la réconciliation nationale entre deux récits, Nord et Sud, plus ou moins bien articulés et apaisés, ce dont témoigne par exemple la multiplication des lieux de mémoire et les spectaculaires reconstitutions de batailles qui, comme à Gettysburg, attirent chaque année des dizaines de milliers de personnes. Ce qui a progressivement émergé en pleine lumière est cependant une histoire de plus en plus critique des « romans nationaux », y compris celui du Nord, souvent avec une connotation fortement revendicative et politique. Plus largement, le prisme anthropologique et sociologique a pris ces dernières décennies une forte ampleur, la guerre est vue avant tout par le bas, à hauteur d’homme, ou de femme ; les « gender studies » et « racial studies » multipliant les pistes de recherche, souvent sur fond de critique sociale contemporaine. En corollaire, on a assisté au rejet croissant de toute la symbolique confédérée désormais unilatéralement associée à l’extrême droite et au racisme structurel de la période de ségrégation, évacuant au passage non seulement le mythe « lost cause » néo-confédéré, mais aussi toute dimension mémorielle, voire folklorique, propre aux bouleversements connus par le Sud « blanc » au sortir de la guerre, à commencer par une ponction démographique et une ruine sans précédent dans un pays connu pour sa vertigineuse croissance. Cette réorientation est donc largement axée sur les minorités en général et les Afro-américains en particulier non plus en tant que sujets qu’on opprime ou qu’on libère mais en tant qu’acteurs de leur propre émancipation, par la révolte, la fuite ou par les armes. La guerre civile de ce point de vue devient alors perçue non plus comme une épreuve partagée mais comme une sorte de « croisade » imposée au Nord par les circonstances pour l’obliger à « délivrer le Sud de ses démons »   .

Moins visible et polémique sans doute, mais également présente dans le monde académique, une vision plus large et globale de la guerre s’impose, en termes d’expérience destructrice et transformatrice de la société et même des paysages. C’est là que s’inscrit la réévaluation à la hausse du bilan du conflit et plus globalement de l’ampleur de celui-ci et de ses conséquences sur l’ensemble de la société américaine, au-delà des questions centrales de la préservation de l’Union et de l’émancipation des Afro-américains   . C’est d’ailleurs cet aspect qui a motivé mon sous-titre de « Grande Guerre américaine ». Sans être véritablement comparable par son intensité de violence à la Première guerre mondiale en Europe, Gettysburg n’est pas Verdun, elle est néanmoins l’expérience américaine qui s’en approche et la préfigure le plus par bien des aspects, à commencer par sa durée et sa mortalité : 2,5 % de la population américaine, 5 % de celle du Sud, y trouve la mort, même si cette ponction est rapidement noyée dans la croissance démographique exceptionnelle du pays. Autre comparaison édifiante : Sur 8,7 millions de soldats français et coloniaux mobilisés entre 1914 et 1918, environ 16 % sont tués. Pour les États-Unis de 1861 à 1865 et pour autant qu’on puisse l’estimer, c’est plus de 20 % des volontaires et mobilisés qui disparaissent, aux deux tiers par maladie, et ce chiffre dépasse sans doute les 30 % pour les hommes blancs du Sud, s’ajoutant aux infirmes et aux estropiés, avec tout le poids des conséquences que de tels bilans impliquent nécessairement à long terme.