<p>Quelle est la part de l'apport musulman dans la constitution de la culture europ&eacute;enne au Moyen Age ?</p>

nonfiction.fr n’entend pas, à travers cette chronique, s’immiscer dans le débat entre historiens - il laisse à ces derniers le soin de trancher - mais simplement délivrer à ses lecteurs des éléments de compréhension du contenu de l’ouvrage.


Piqûre de rappel : en mars 2008, Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale à l’ENS de Lyon, publie – trois mois après ses Chevaliers teutoniques  – dans la collection "L’Univers Historique" des éditions du Seuil, Aristote au Mont-Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne. La thèse en est résumée en quatrième de couverture : "l’hellénisation de l’Europe chrétienne fut avant tout le fruit de la volonté des Européens eux-mêmes", elle ne doit rien au monde arabo-islamique. Après une critique plutôt favorable de Roger-Pol Droit dans Le Monde des livres au début du mois d’avril, et les félicitations du Figaro (17 avril), la polémique est relancée par une quarantaine d’historiens et philosophes des sciences autour d’Hélène Bellosta (CNRS) qui, en réponse à cet article, publient un texte dans lequel ils accusent S. Gouguenheim de "refaire l’histoire des savoirs" (Le Monde des livres du 24 avril). Alain de Libera pour sa part, figure majeure de l’histoire de la culture et de la pensée médiévales, directeur d’études à l’EPHE , s’en prend au "plaisant exercice d’histoire fiction" digne des "amateurs de croisades". Les historiens médiévistes Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau dénoncent également les propos d’un homme qui se serait écarté "des chemins de l’historien, pour se perdre dans les ornières d’un propos dicté par la peur et l’esprit de repli". Le mot "islamophobie" n’est pas encore lâché, mais déjà l’on évoque "les fréquentations intellectuelles douteuses", comprenez l’extrême-droite, de l’auteur d’Aristote. Viendront ensuite un dossier dans Libération, "la chronique d’un scandale annoncé" sur le blog de Pierre Assouline, des pétitions, d’autres articles, dont un, plus balancé, dans l’Herald Tribune. Au final, il a été proposé à Sylvain Gouguenheim d'être auditionné lors du prochain conseil scientifique de l'ENS de Lyon, qui aura lieu le mois prochain, pour discuter de son ouvrage. Par ailleurs, deux personnalités extérieures au conseil scientifique, l'une spécialiste du monde arabe, l'autre du droit international, ont été mandatées pour lire l'ouvrage et remettre un rapport à propos de celui-ci au président du conseil d'administration. Bref, c’est une énorme querelle historienne et intellectuelle où se rejoignent histoire et politique, un débat d’actualité à la faveur duquel on affirma avoir trouvé encore plus radical que la thèse huntingtonienne du "choc des civilisations". Décryptage de l’objet du délit.


Comprendre Sylvain Gouguenheim : avant-propos et introduction

Comme tout bon dialecticien, Gouguenheim ouvre son livre sur les thèses qu’il entend contredire : celle des "Dark Ages", concept hérité de Pétrarque et repris au XIXe par l’historiographie anglo-saxonne pour désigner la période comprise entre la chute de l’Empire romain et l’arrivée en Angleterre de Guillaume le Conquérant  , faisant du haut Moyen Âge un temps d’obscurantisme et de déclin culturel ; celle d’un "Islam des Lumières" venant réveiller (culturellement et scientifiquement) les Européens grâce à la transmission d’un savoir grec depuis longtemps oublié, et contribuant à donner à l’Europe des "racines musulmanes". En somme, des thèses qui, selon l’auteur, relèvent "plus du parti idéologique que de l’analyse scientifique", et sont essentiellement celles d’Alain de Libera, présentées dans un ouvrage de référence en 1991, Penser au Moyen Âge.    

"L’argument de la dette" des Européens à l’égard du monde arabo-musulman (on se rend déjà compte avec quelle précaution il convient de manier les adjectifs arabe, musulman – ce qui relève de l’obédience religieuse – et islamique – qui renvoie à une civilisation) serait cimenté par l’énorme travail de traduction des œuvres grecques opéré par les intellectuels arabes, qui auraient permis leur diffusion en Europe. C’est "l’intermédiaire arabe" qui expliquerait donc la redynamisation de l’Europe consécutive à la redécouverte du savoir grec. La matrice islamique aurait littéralement donné naissance à la civilisation européenne qui s’épanouit à partir du XIIIe siècle. Bien plus, il y aurait "prééminence du monde musulman sur la chrétienté médiévale". On le constate déjà, rien n’est simple dans le problème posé par Gouguenheim, et il part avec un handicap : celui de contredire une thèse jamais aussi systématiquement contestée…

L’on comprend très vite – et l’auteur ne s’en cache pas – qu’il entend avant tout mettre à la disposition du grand public des travaux historiques injustement méconnus : beaucoup d’auteurs sont cités ; ils viennent selon lui confirmer le caractère réducteur de la thèse généralement en vigueur. Références à l’appui, Gouguenheim en vient à lister toutes les approximations dont elle a fait l’objet, ses tenants confondant souvent arabité et islamisme, attribuant tout le mérite de l’hellénisation du monde européen à l’Islam, alors que "les arabes chrétiens et les chrétiens arabisés" constituaient près de la moitié des habitants des pays d’Islam vers l’an mil. Quant aux savants musulmans du monde abbasside, ils ne s’aventuraient jamais dans l’univers des sciences, se contentant de prospections dans celui de la religion. Disons-le clairement : il y a certaines phrases que l’on est obligé de relire, tant le champ lexical de l’étude, ethnographiquement et culturellement parlant, demeure complexe. L’historien vient tordre le cou au poncif d’une Europe inculte et barbare, tortionnaire d’un monde arabo-musulman exempt de tout reproche. Qu’il se rassure : on ne l’avait pas attendu pour comprendre (et c’est pourtant l’exemple qu’il prend) que certains textes de propagandes musulmans rédigés au moment des croisades n’étaient peut-être pas, d’un point de vue historique, absolument fiables. Enfin, il affirme que l’on est en droit de s’interroger sur la qualité des traductions arabes, et leur portée.

Vient ensuite l’exposé de sa thèse : celle des "racines grecques de l’Europe", ou comment "le monde occidental chrétien du Moyen Âge fit de son mieux pour retrouver le savoir grec", tout seul. L’ouvrage s’organise ensuite en cinq grandes parties, chacune constituant un pan particulier de la démonstration. Non seulement l’Occident ne perdit vraiment jamais de vue la culture grecque (chap. I), mais la diffusion du savoir grec, de toute façon, a surtout été le fait de Byzance et des chrétiens d’Orient (chap. II). Même en plein Occident, plus particulièrement au Mont-Saint-Michel, des moines ont joué le rôle de pionniers dans les processus de traduction des textes d’Aristote (chap. III) et de récupération de l’héritage grec avec lequel, de toute façon, l’Islam a toujours entretenu des rapports difficiles, lui qui ne connut qu’une "hellénisation limitée" (chap. IV). Enfin, Gouguenheim évoque les "problèmes de civilisation" permettant de comprendre pourquoi les échanges culturels Islam/Chrétienté furent minimes (chap. V)… CQFD.


Succès de la culture grecque

Le premier chapitre a le mérite d’évoquer des pans méconnus de l’histoire culturelle occidentale des VIIe-XIIe siècles. Sylvain Gouguenheim est plutôt convaincant lorsqu’il décrit les élites intellectuelles carolingiennes avides de savoir grec et soucieuses d’étudier ses dépositaires. De Pépin le Bref, réclamant autour de 760 des livres en grec au pape, à Charles le Chauve, dont les Monumenta Germaniae Historica dirent, en 876, que "méprisant toute l’habitude des rois Francs, il estimait que la gloire des Grecs était la meilleure", on constate qu’effectivement, comme le dit l’auteur, "la brèche [était] ouverte". Et c’est dans cette brèche que vinrent s’engouffrer, à partir du IXe siècle, les multiples "renaissances" intellectuelles prouvant, s’il en était besoin, que la science antique ne déserta jamais totalement les terres occidentales. Le monde byzantin manifesta le même engouement dès le VIIIe siècle, et Gouguenheim nous rappelle, que déjà un siècle auparavant un mouvement de traduction du grec en syriaque – langue sémitique issue de l’araméen –, puis du syriaque en arabe, avait été lancé par les chrétiens d’Orient. Malheureusement, à la faveur de cette démonstration, l’auteur martèle comme un leitmotiv que les lettrés islamiques (il emploie en fait l’adjectif musulman…) doivent tout à leurs contemporains syriaques : "Des chrétiens ont ainsi forgé, de A à Z, le vocabulaire scientifique arabe." On est un peu dérangé par tant de systématisme et de certitude…

Le chapitre III, consacré aux travaux de traduction menés au Mont-Saint-Michel, dans lesquels s’illustra le "chaînon manquant" Jacques de Venise, clerc vénitien qui y aurait, avant tout le monde, traduit les œuvres d’Aristote, est passionnant. Vraiment passionnant, même s’il faut bien avouer que beaucoup d’historiens ont remis en cause l’utilisation par Gouguenheim de ce personnage insolite ; ils ont ainsi pointé du doigt le fait qu’on ne savait que très peu de choses sur lui et, qu’ainsi, il est loin d’être certain qu’il ait jamais mis les pieds… au Mont-Saint-Michel.

Une fois menée ce plaidoyer en faveur de l’Europe pas si sombre des VIIe-XIIe siècle, l’historien se livre au travail inverse et accable quelque peu le monde arabo-musulman, incapable selon lui d’avoir produit ce qu’on lui a pourtant, depuis des dizaines d’années, toujours reconnu, en raison un "crible" "très sélectif" : celui du Coran. Jacques de Venise n’en demandait pas tant.

Son dernier chapitre a plus une allure d’essai polémique que de livre d’histoire, et il est dommage qu’il ait senti le besoin de le glisser dans sa démonstration consacrée à "l’histoire des traductions des textes du savoir grec"…


Une sombre histoire de traduction(s) : le grec dans le texte

"En tout état de cause, le processus de progrès culturel et scientifique qui anime l’Europe médiévale des VIIIe-XIIe siècles paraît de nature endogène. […] L’Europe aurait suivi un chemin identique même en l’absence de tout lien avec le monde islamique. L’intermédiaire arabe, sans être inexistant, n’eut sans doute pas la portée décisive qu’on lui attribue […]." Telle est la conclusion de l'auteur.

Il n’est plus besoin de dire que ce livre est loin d’être parfait. Plusieurs historiens ont fait le recensement des approximations, des éléments schématisés et simplifiés à l’extrême, des erreurs. On lui a reproché d’avoir surévalué le rôle du monde byzantin ; de faire, la plupart du temps, du neuf avec du vieux, de "prendre de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles" (titre de l’article envoyé au Monde par H. Bellosta) ; de mélanger musulman et islamique ; de n’être plus un historien, mais un idéologue.

Effectivement, on ne peut que regretter que Gouguenheim n’ait pas accordé plus de place aux thèses qu’il vient contredire, et qu’il ait été aussi péremptoire avec ce qu’il affirme. Pourquoi avoir fermé les yeux sur plus d’une cinquantaine d’années de recherche sur le rôle non négligeable des lettrés islamiques dans l’essor de la culture européenne, en particulier à partir du XIIIe, qui est, justement, son terme chronologique ? Comment ignorer l’Espagne, et son formidable dynamisme culturel ?

Il semble y avoir eu méprise : méprise sur ce qu’est le livre de Sylvain Gouguenheim, un petit hybride entre le livre d’histoire et l’essai historico-politico-culturel, où souvent la démarche historienne se voit mangée par le caractère polémique. Rares sont les historiens qui, dans leurs ouvrages, sont aussi systématiques, et c’est dommage que Sylvain Gouguenheim l’ait autant été.

Si l’on veut lire Aristote au Mont-Saint-Michel, il faut, si on ne les a déjà lus, relire les livres d’histoire qu’il condamne, si on ne l’a pas fait, y consacrer un peu de temps. Il faut prendre un moment pour parcourir les articles et les points de vue des historiens au sujet de l’ouvrage. Il faut surtout tenter de faire abstraction de la polémique pour ne se consacrer qu’au débat d’historiens, à la dispute au sens médiéval du terme. Ranger ensuite Aristote dans la bibliothèque du salon, entre Alain de Libera et L’Histoire anonyme de la première croisade