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Economie

Contes de la télé ordinaire

Couverture ouvrage

David Abiker
Michalon , 179 pages

Media Folies
[jeudi 22 mai 2008]


Privé de la plage télévisuelle d''Arrêt sur Images', David Abiker étale avec brio trois ans d'écran total. Un recueil savoureux autant qu'inégal.

L'exercice de style du texte court est un défi. Pour faire mouche, il peut volontiers s'accommoder d'une "parcimonie d’écriture" lorsqu'il cultive un terreau austère ou s'avère, au contraire, friand de références, jusqu'à empiéter sur les plates-bandes de la "fiction-réalité". Par moments, en recueil, l’imagination mobilisée ne s’embarrasse pas de carcan et se concède une certaine hybridité de forme. C'est le cas des Contes de la télé ordinaire, pot-pourri de chroniques et d'interludes, au titre d’inspiration bukowskienne et finement choisi, tant ces coupures de vie cathodique entreprennent de dénicher la folie dans le banal quotidien.


Quand l’expert se déguise en Candide

Hybridité, car David Abiker joue ici habilement de son personnage. Lui qui scrute les médias avec une acuité remarquable devient ici spectateur lambda, confronté aux goûts - discutables et discutés - de la voisine. Derrière les lunettes aux branches épaisses de l'expert médiatique, on découvre ainsi un univers familier, qui met en confiance ; ce n'est pas un donneur de leçons qui nous parle, mais David, le mari, le père, le fils unique, le voisin tolérant. C'est ainsi que tout devient permis. L'énonciation jubilatoire, sous couvert de protection du martyr, de toutes les bassesses dont écope Jean-Pierre Pernault ; l'emploi nonchalant de ce mot de "rafle"  tant à la mode, sous la plume d'un Abiker soudain bien-pensant ; l'énième originalité de traiter M. Elkabbach de courtisan.

David Abiker navigue entre Eco et Bouvard. Il tient du premier une part de cette finesse, de cette création détaillée d'un environnement ordinaire (justement), qui déborde d'efficacité lorsqu'il s'agit de rendre le quelconque remarquable. Il hérite du deuxième la recherche obsessionnelle de la formule, la touche de cynisme gratuit, le regard sur son temps médiatique, sans compter cette pointe de vraie-fausse misogynie, qui rend chaque personnage féminin d'une naïveté tendrement pardonnable.

Parmi ces hymnes dissonants à la déchéance du petit écran, beaucoup de brillant, mais un peu de toc. Plus d'une pensée aurait sans doute gagné à rester dans le giron de l'échange privé. Ce n'est pas parce que l'on est chroniqueur de tout que tout se prête à chronique. Pour preuve, la parenthèse anti-TF1, passage obligé de tout ouvrage touchant ou survolant le champ télévisuel. Ou cette demi-page, qui note qu'un bon pourcentage des personnalités préférées des Français œuvre sur la première chaîne? Nul besoin de s'attarder sur une évidence. Il est vrai que plus on est vu, plus on a la chance de plaire ou de déplaire. C'est, pour le coup, bien "ordinaire", M. Abiker.


Télé contexte ou télé prétexte?

Outre les sonnettes d’alarmes sur le déclin de la création au profit du coaching ou sur la qualité des publicités, on attendrait d’un spécialiste comme Abiker l’analyse de ce qui, dans l'évolution du canal télévisuel, influence les pratiques. Lorsque Nicolas Sarkozy, pas encore candidat à la présidentielle, se mue en procureur des retards de la justice, David Abiker retient la phrase : "les Français savent que je dis la vérité". Où est la béquille de l'écran? Ce que dénonce Abiker (à tort ou à raison), ne provient pas directement de l'exploitation changeante de la télévision, mais bien d'un processus de communication politique vieux comme le monde, où l'on manie, sur un ton complice, une empathie mâtinée de populisme. La télévision n'est à ce titre qu'un amplificateur. Et en tant que tel, un figurant qu'Abiker rend artificiellement protagoniste.

Hybridité, disions-nous. Ni un essai sur le pouvoir des médias, ni une histoire contemporaine de la télévision, ni tout à fait une fiction du réel. David Abiker écrit ce que sa télé lui dit, ce que l'écran lui inspire avec l'inégalité d'une grille de programmes, comme un devoir d'écolier : "ma télé et moi". On quitte le plateau de J’ai une question à vous poser  pour les beaux yeux d'une Carole Gaessler, dépeinte avec fraîcheur, puis, soudain, on fréquente Brice Hortefeux, croqué au vitriol sur le mode que l'on connaît. Mais entre les coups de colère ordinaires, qui n'ont d'ailleurs rien à voir avec la télévision, et les interludes rédigés avec nonchalance - et pourtant de loin plus savoureux - il y a là un vrai ton. Une ambiance teintée d'un on ne sait quoi de féerique, qui donne au mot de conte toute sa légitimité et qui élève parfois ces histoires anodines au rang de révélateurs des "monstruosités de l’image".


Le conte, cette arme qui promet la trêve

Si Abiker voulait esquisser un ersatz de storytelling aux proportions du petit écran, ce n'est qu'une demi-réussite. Si, en revanche - ce que l’on croit plus vraisemblable - il entendait partager les pensées choisies d'un plateau télé de spécialiste, sur la régression des contenus et de l’image, satisfecit lui soit amplement rendu. Et avec l'arme de l'humour en prime. Outre son épilogue, fait d'efficace auto-dérision, il faut s'attarder sur son désir d'"Avoir tort contre Clémentine" (Autain) en direct sur I-Télé, mais aussi sur "Les mots-images", qui, comme le texte précité, s'amuse des expressions en vogue. Du "citoyen", que l'on met à toutes les sauces électoralistes, aux "maisons de proximité" ou encore au redoutable préfixe "éco" - cette une caisse de résonance vertueuse, aux échos de coups de bluff sémantique. Abiker fait mouche lorsqu'il va à contre-courant de l'usage consensuel du petit écran par ses ténors. C'est là qu'il met à meilleur escient son humour caustique, au service de l'expertise médiatique. Le conteur détient en cela une arme sournoise : sous des airs innocents, la fable peut bafouer la morale.

Le conte a ses vertus, que n’ont pas les mémoires ou l’essai. Le choix de David Abiker ne saurait donc être anodin, a fortiori au regard d’un mot de Daniel Pennac : "Une des fonctions essentielles du conte est d’imposer une trêve au combat des hommes". Quand les médias sont une arme et leurs "maîtres d’armes" - aguerris, le recours à l’imagination offre en effet une trêve salutaire. Alors, il est plus d’une manière de recevoir ces "Contes". Comme un souffle frais sur la braise médiatique ambiante, comme le constat désabusé d’un pouvoir abusif ou plutôt comme la mise en garde euphémisée d'un oracle de l’écran. Un récit nonchalant d’une danse sur un volcan.


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Crédit photo: Flickr.com/ *USB*

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