La participation en ligne : simple illusion ou véritable redistribution du pouvoir ?

Il serait difficile de nier la présence de plus en plus importante, au cours des dernières décennies, de la participation citoyenne dans différents secteurs, du politique à l’économique en passant par le médiatique et la sphère scientifique.

Pensons, par exemple, à la citizen science, au wiki (application web qui permet la création, la modification et l'illustration collaboratives de pages à l'intérieur d'un site web), au crowdsourcing ou aux figures du pro-am (amateur ayant développé des compétences techniques et cognitives semblables aux professionnels) et du prosumer (l’internaute du Web 2.0, au style interactif, à la fois producteur et consommateur). Réalités qui donnent une idée de la reconfiguration en acte dans nos sociétés contemporaines des rôles des professionnels et des non-professionnels dans la production et la médiation de contenus.

Terme de grande actualité et d’impact, la participation nécessite alors d’être questionnée et ses représentations les plus courantes déconstruites. Seul moyen, d’après Serge Proulx, auteur de La participation numérique : une injonction paradoxale, d’en comprendre et d’en maitriser les pouvoirs et de mettre en garde contre les ruses sémantiques qu’elle véhicule.

Serge Proulx est sociologue et l’un des pionniers des études sur les médias et la communication au Québec. Professeur émérite à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal, professeur associé à Télécom ParisTech, membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), il est aussi chercheur associé au Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaires sur les Médias (CARISM).

Il est l’auteur de multiples travaux de recherche portant notamment sur les changements de société liés à la place croissante prise par les médias et les technologies de communication dans la vie quotidienne. La participation numérique : une injonction paradoxale représente un compendium de ces nombreuses recherches concernant la thématique de la participation qui est ici abordée sous différents angles.

 

La participation : entre fabrication et émancipation

Les chapitres, pris ensemble, nous restituent un portrait du phénomène de la participation réalisé selon une approche complexe et interdisciplinaire.

Associée aux dimensions du numérique et de la démocratie, la participation est analysée dans l’espace médiatique du Web 2.0 et du Web des plateformes. L’analyse s’accompagne d’un travail de déconstruction des représentations qui guident la diffusion des technologies de l’information et de la communication (TIC) qui nous aide à comprendre davantage ce que l’injonction à participer au monde numérique signifie.

Ce type d’interpellation des internautes à participer pourrait conduire à distribuer plus démocratiquement la capacité d’agir vers des agents a priori éloignés des centres du pouvoir. Les formes de la participation et de la contribution sont le terrain de nombreuses pratiques émergeantes horizontales de coopération et de partage qu’évoquent une finalité d’émancipation sociale et politique.

Cependant, cet idéal se heurte au constat que la participation est souvent fabriquée   par les dispositifs info-communicationnels qui sollicitent, cadrent et monétisent la production de contenus par les internautes. Et elle est fabriquée du haut vers le bas (top-down) à travers les consignes établies par les algorithmes mis en place par les organisations propriétaires contrôlant l’espace médiatique du web, les entreprises géantes de de l’Internet (GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

La participation se révèle ainsi comme une forme sociale complexe fondée sur un ensemble de tensions contradictoires, voire paradoxales, enchevêtrant les contraintes algorithmiques des interfaces à des possibilités d’usages émancipateurs   . L’injonction à participer, intériorisée par l’internaute, est paradoxale en ce qu’elle entraine un double sentiment : d’aliénation dû aux logiques verticales d’exploitation et un sentiment subjectif d’appartenance aux communautés numériques, de responsabilité vers les membres de celles-ci.

 

Un enjeu de pouvoir

La réflexion sur la participation numérique et ses paradoxes traduit, ainsi, en contexte numérique la problématique de la puissance d’agir des citoyens et des citoyennes et des espaces d’expression publique des « subalternes ». La participation véritable concerne le pouvoir   et si le geste participatif ne comporte aucune possibilité d’intervention sur la situation concrète dans laquelle il agit, la participation n’est que superficielle voire illusoire.

Comme une sorte de panoplie pour la problématisation de ces diverses formes de participation, les études réunies dans le recueil prennent essentiellement trois directions.

En premier lieu, un travail sémiologique de déconstruction des métaphores et des catégories qui désignent l’ordre et la nature des transformations structurelles du mode de production des sociétés industrielles contemporaines. Un travail de déconstruction qui nous permet de prendre du recul et de questionner les récits qui accompagnent les innovations technologiques et les raisons socio-économiques qui se cachent derrière le surgissement utopies contemporaines (de la « participation partout », de la « société de l’information », de l’« inclusion numérique »). L’analyse de la notion de clivage numérique (digital divide) montre, par exemple, l’ampleur de la problématique de la participation numérique qui ne peut faire abstraction de la dimension de l’accessibilité. Celle-ci se mesure sur les conditions techniques d’accès au réseau et sur les compétences sociales à en faire usage qui diffèrent fortement selon les individus, les groupes, les segments de population, les collectivités au sein et entre les pays. Ces deux niveaux doivent nécessairement être pris en compte lorsqu’on associe participation numérique et démocratie.

Une deuxième piste de réflexion voit l’auteur dialoguer avec la sociologie des usages afin d’interroger les tactiques d’appropriation sociale des technologies de communication. Le défi d’une appropriation individuelle et collective des technologies est, en fait, centrale dans la définition d’une véritable puissance d’agir citoyenne. Considérée sous l’angle de l’engagement politique, par exemple, la participation permet de penser, déconstruire et reconsidérer le pouvoir de changement que peut représenter l’usage des outils du Web social aux mains des militants. C’est la thèse qui guide l’analyse du mouvement social des Indignés des années 2011 et 2012.

En troisième lieu, et de manière sous-jacente à toute l’ouvrage, l’auteur développe une critique du capitalisme cognitif bâti sur les logiciels qu’imposent leurs logiques de captation des traces des activités en ligne. Mobilisant ainsi plusieurs penseurs contemporains de la sociologie du travail (de Antonio Negri à Antonio Casilli en passant par Dominique Cardon) la participation est placée au centre du débat actuel sur des problématiques qui vont du travail immatériel à la marchandisation des liens intersubjectifs des internautes.

 

L’image de la participation numérique qui sort des travaux de Proulx est celle d’un phénomène composite et pris dans le dynamisme de l’affrontement entre les deux figures symboliques et politiques que l’auteur emprunte à Michael Hardt et Antonio Negri   : l’Empire (le Capital, le réseaux des hiérarchies) et la multitude (les singularités en groupes liées par la coopération). Inscrit dans les médias informatisés cet affrontement se traduit dans la dialectique que le dispositif numérique instaure entre conception et usages et dans la complexité (paradoxale) d’un discours citoyen d’émancipation dans un contexte d’énonciation préréglé par les géants de l’industrie numérique.