Le journaliste et critique littéraire Jean Birnbaum nous invite à renouer avec la nuance à l’heure des oppositions binaires et sans issues.

La qualifier de « courage » annonce déjà l’état des lieux : dans l’espace médiatique comme sur les réseaux sociaux, et pour peu que l’on s’intéresse à des questions de politique ou de société, nous voyons se dresser des « camps » idéologiques auxquels chacun est sommé de se joindre. Gauche contre droite, libéraux contre populistes, fascistes contre islamo-gauchistes : ces clivages, loin de traduire une pluralité d’opinions qui enrichirait le débat public, révèlent en réalité des pensées binaires qui, systématiquement, admettent tout ce qui les conforte et rejettent tout ce qui les contredit. Dans ce climat, la nuance est interprétée au mieux comme une tiédeur, au pire comme une trahison.

C’est à partir de ce constat que Jean Birnbaum, journaliste et essayiste, directeur depuis 2011 du Monde des livres, nous invite à redécouvrir des intellectuels et des écrivains qui, en leur temps, ont illustré ce goût de la nuance, cette témérité de la pensée authentique, cet héroïsme de la mesure qui nous font aujourd’hui tant défaut. Le livre fait ainsi converser Albert Camus, George Bernanos, Hannah Arendt, Raymond Aron, George Orwell, Germaine Tillion ainsi que Roland Barthes, et tente de créer entre eux des résonances, « une sorte de fraternité souterraine ». En invoquant chacune de ces « figures aimées », Le Courage de la nuance entend redonner des forces aux êtres solitaires qui, parmi nous, sont « Trop nuancés pour s’aligner sur des slogans. Trop libres pour supporter la discipline d’un parti. Trop sincères pour renoncer à la franchise ». Ceux qui, selon l’expression de Camus, « étouffent parmi des gens qui pensent avoir absolument raison ».

 

Surmonter l’aveuglement et s'obstiner à être franc

Mais qu’est-ce que la nuance, au juste ? Terme parfois anodin pour dire la différence subtile de graduation – une nuance de bleu –, ou la quantité indiscernable d’une chose – une nuance d’agacement –, elle n’a, sous la plume de Jean Birnbaum, rien d’une digression ni d’une petitesse. La nuance commencerait, d’après George Bernanos, par un acte d’apparence – mais d’apparence seulement – plus anodine encore : celui de voir. Voir les choses comme elles le sont, quand bien même cela contrarierait le confort de nos pensées préexistantes, ou risquerait de nous mettre à dos les alliés d’hier, aujourd’hui trop aveuglés. « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », notait Charles Péguy   . Cette foudroyante lucidité, Bernanos en a donné l’exemple lors de la guerre d’Espagne. Cet écrivain nationaliste et chrétien, installé sur l’île de Majorque, a d’abord observé avec un oeil enthousiaste la montée du coup d’État franquiste. Initialement séduit par l’idée de restaurer l’autorité et de rétablir l’ordre chrétien, son intégrité intellectuelle le pousse à reconsidérer son engouement lorsque les pires horreurs s'abattent sur le camp des républicains. Des horreurs qu’il s’applique à voir au travers des brumes inhibitrices de son « camp », celui des nationalistes franquistes farouchement opposés à la moindre critique de leur régime, si lucide ou objective soit-elle.

Parmi les belligérants de l’autre bord se trouvait George Orwell qui, après le voir, nous introduit à l’autre bravoure en voie d’extinction : celle du dire. Engagé aux côtés des combattants révolutionnaires face aux troupes de Franco, Orwell n’en a pas moins fustigé les calomnies dont ses compagnons s’étaient rendus coupables à l’égard des dissidents de tous bords, nationalistes comme trotskistes ou anarchistes. « L’un des plus tristes effets de cette guerre a été de m’apprendre que la presse de gauche est tout aussi mensongère et malhonnête que la presse de droite »   déclarait-il sans détour. Parce que « la nuance, pour exister, a besoin d’une langue libre » et qu’Orwell, à l’instar de Camus, est attaché aux mots simples, vecteurs d’une franchise loyale, d’une sincérité intransigeante. La nuance, de manière presque contre-intuitive — si l’on s’abandonne à une lecture simpliste de 1984, par exemple —, n’est donc pas tributaire d’un langage sophistiqué, la complexité du verbe ne conditionnant pas la subtilité de l’idée.

 

Dans le brouhaha des évidences, il n’y a pas plus radical que la nuance

À ce stade, la confusion entre tiédeur et nuance aura été levée. Tandis que la première se vautre dans la facilité et cherche à rallier tous les partis, la seconde défie les sensibleries et s’attache, au nom de l’intégrité intellectuelle, à voir et à dire la vérité, serait-ce au prix du désaveu. Ainsi comprise, la nuance est plus radicale encore que la démesure : « La démesure est un confort, toujours, et une carrière, parfois », ironisait Camus dans L’Homme révolté.

Cette éthique intransigeante de la nuance, un autre intellectuel engagé l’aura personnifié au temps de la Seconde Guerre mondiale. Raymond Aron, cet humaniste juif, esprit éloquent et agile, est arrivé en Allemagne alors que le nazisme prenait ses premiers élans. Révulsé par la sauvagerie du mouvement, il s’évertue néanmoins à faire abstraction du sentiment pour saisir le réel en son entièreté. Et comme Camus, comme Bernanos et comme Orwell, il aura fait preuve de cet héroïsme ordinaire qui consiste à voir et à dire, envers et contre le communément admis, ce que son intelligence lui aura montré. Lui qui plaçait la lucidité en « première loi de l’esprit », il appréhende la violence des nazis non comme un mal a priori mais en tant que phénomène à comprendre. Confronté aux limites de son credo politique et philosophique, il reconnaît ainsi les limites du pacifisme et découvre « la puissance des forces irrationnelles ». Conspué par ses détracteurs, dont Jean-Paul Sartre, pour sa prétendue « abdication politique », Raymond Aron persévère dans sa loyauté aux faits, ne cède rien à l’hypocrisie et se montre « sans pitié pour les croyances faciles », ce qui ne l’empêchera pas de défendre coûte que coûte la démocratie.

 

Une ode à la bienveillance et à l’amitié

Au fur et à mesure qu’elle se raréfie, la nuance, lorsqu’elle se manifeste enfin, voit peser sur elle un soupçon d’apostasie. Être de gauche et louer certaines mesures de droite ? Cela signifie que vous êtes passé dans l’autre camp. Être écologiste et émettre des réserves quant aux velléités de décroissance ? Alors vous faites le jeu des climatosceptiques. En tant que journaliste et critique littéraire, Jean Birnbaum reporte l’expérience qu’il a faite de cette crise de l’honnêteté : « Dans des milieux où la norme est de dire poliment du bien de tout, le simple fait d’évoquer un livre pour émettre des réserves à son égard apparaît comme un acte de malveillance ». Un constat qui fait écho à l’autre citation célèbre attribuée à George Orwell : « En ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ».

Pourtant, loin de vouloir agresser, la nuance se donne pour objet une confrontation sincère, voire amicale. Jean Birnbaum en veut pour preuve les correspondances qu’a tenues Hannah Arendt avec d’autres intellectuels. Autant de textes où transparaît le sens de l’amitié au travers même de désaccords sur les idées. Ainsi de son hommage au philosophe Walter Benjamin, qui s’est donné la mort en 1940 pour échapper aux nazis : « un homme fragile et maladroit mais au jugement incorruptible, et dont l’indépendance jalouse s’exprime par sa capacité à honorer l’adversaire »   . Ainsi encore des lettres échangées avec le philosophe Gershom Scholem, fervent partisan du sionisme, où Hannah Arendt, tout en signifiant son désaccord, ménage une place au doute, à la recherche sincère de vérité dans le discours de l’autre, et surtout à la bienveillance : « La valeur de cette confrontation tient au fait qu’elle a un caractère épistolaire et qu’on la mène sur le terrain de l’amitié »   , lui écrivait-elle en 1963.

Enfin, la nuance ne saurait faire l’économie d’un bon sens de l’humour. Véritable rempart à la sclérose intellectuelle, « l’humour fait vaciller les discours trop sûrs d’eux-mêmes, il mine d’avance les partages rigides où étouffe la pensée ». Et Jean Birnbaum de nous inviter à relire le magistral Mythologies de Roland Barthes, où le sémiologue désigne l’humour comme unique moyen de déjouer la tentation dogmatique, voire autoritaire, qu’induit l’acte d’écrire. Ainsi de l’ethnologue Germaine Tillion qui, lorsqu’elle était déportée dans le camp allemand de Ravensbrück, faisait rire ses codétenues, leur racontait des histoires, et écrivait elle-même clandestinement : « Les SS étaient absolument ravis de nous voir chanter ! Nous marchions au pas en chantant des vers dans lesquels nous les ridiculisions, mais ils ne comprenaient pas le français ! L’humour, disait-elle, est une énorme prise de distance »   .

 

Avoir sa conscience aux aguets, entrer dans une dissidence intérieure

Pour estimable qu’elle soit, ériger la nuance en valeur suprême en ferait une caricature d’elle-même. L’éthique intraitable du doute n’implique-t-elle pas, si l’on souhaite aller jusqu’au bout de la logique (peut-être même jusqu’à l’absurde), de douter en premier lieu d’elle-même ? Albert Camus, sans le justifier, explique ainsi ce mécanisme qui consiste à taire la vérité non par amour du mensonge mais par calcul objectif : « Vous ne devez pas parler de l’épuration des artistes en Russie, parce que cela profiterait à la réaction […] Vous devez vous taire sur le maintien de Franco par les Anglo-Saxons, parce que cela profiterait au communisme »   . La vérité n’est alors proscrite que parce qu’elle sert les intérêts de la partie adverse, naturellement jugée délétère et opposée au bien commun.

Les pourfendeurs de la nuance pourraient ainsi opposer à Jean Birnbaum, et à nous autres nuancés solitaires, que le temps n’est pas aux « doux rêveurs » qui placeraient l’honnêteté au-dessus d’un intérêt concret et immédiat. Et que les rugosités du terrain nous obligeraient peut-être, ne serait-ce que parfois, à mettre de côté la franchise au profit d’un gain collectif, tangible et manifeste. Encore faudrait-il qu’à long terme, l’objectif soit de construire une intelligence collective où chacun n’est plus obligé de mentir pour compenser la dissimulation adverse. Finissons donc sur cet adage pascalien qui aurait pu, lui aussi, figurer dans le polyptyque de belles citations du Courage de la nuance : « À la fin de chaque vérité, il faut toujours envisager la vérité d’en face »   .