Quelle confiance à accordons-nous à l’être humain en fonction de la « bonne » ou de la « mauvaise » idée que nous avons d'autrui ?

En 2017, le Seuil avait publié la traduction des Utopies réalistes de Rutger Bergman, qui avait connu un grand succès aux Pays-Bas, pays natal de l’auteur, et à l’international. Dans cet ouvrage, l’historien et journaliste de vingt-neuf ans faisait alors l’histoire de ce qui est désormais considéré comme un « progrès de la civilisation », de la fin de l’esclavage aux débuts de la démocratie. Il constatait que tous ces « progrès » furent d’abord considérés comme des « fantasmes de doux rêveurs ». Il s’employait ensuite à penser les enjeux contemporains à travers l’idée selon laquelle ce qui paraît utopique aujourd’hui est peut-être le « mieux » de demain.

S’interrogeant sur des « utopies d’aujourd’hui », comme le revenu universel, la réduction du temps de travail, la lutte contre la pauvreté et la réduction des inégalités, et s’appuyant sur plusieurs travaux de penseurs, de chercheurs, et sur des expérimentations à petite échelle restées confidentielles, R. Bregman rendait dans cet ouvrage la naïveté envisageable en utilisant un langage et une pensée enthousiastes et précis : « [Une idée] peut mettre la société sens dessus dessous. Si elle s’inscrit véritablement dans notre cerveau, elle peut même devenir un remède qui change la vie, qui fait qu’on ne regardera plus le monde de la même façon. »

En 2020, l’auteur, dans son deuxième livre, ne propose non pas l’histoire des utopies devenues progrès, mais l’histoire des représentations des êtres humains à eux-mêmes, polarisées par l’axe du « bon » et du « mauvais ». Il relève que la grande majorité des décisions, des lois, des agissements, des récits que nous partageons en Occident sont empreints de l’idée selon laquelle l’homme est mauvais. Cette vision négative est souvent attribuée à un « réalisme » sur la condition humaine. L’auteur fait ici l’hypothèse que ce constat présumé est faux, que les discours et les représentations qui semblent le montrer ont été construits ou choisis en ce sens et qu’y résister est une compétence.

 

Une vision négative de l’être humain véhiculée par les médias

Le lecteur est invité à penser un monde où la confiance et la coopération envers son prochain seraient possibles, et même à se rendre compte que c’est déjà le cas dans le monde que nous partageons, sans que nous ne nous en rendions compte. En effet, les individus appréhendent principalement le monde qui les entoure par l’intermédiaire de médias. Ces médias fonctionnent en recourant au spectaculaire et au sensationnel. Ils ont tout intérêt pour être attractifs à ne pas choisir de prendre pour objets l’ordinaire, mais bien plutôt des exceptions factuelles qui ne sont pas représentatives de la majorité des comportements humains, mais qui prennent une place d’évènements au milieu de la vie en société, normée et quotidienne.

Aussi, l’histoire est faite par les vainqueurs, et est donc faite de rapports de force, et de possession : c’est le pouvoir qui est au cœur de la violence qui s’installe entre les êtres humains, les rend mauvais les uns envers les autres et crée une vision cynique d’autrui.

R. Bregman livre à la fois une étude des représentations médiatiques qui forgent les manières de voir et de penser le monde et leur fabrication, mais également une anthropologie qui s’intéresse à la manière dont nous considérons notre prochain nous fait agir et le fait agir. C’est aussi et enfin une épistémologie des sciences qui est proposée, interrogeant la « vérité » construite par la sociologie, la psychologie et la philosophie qui se sont édifiées en Occident.

Chapitre par chapitre, l’auteur s’empare de discours apparaissant comme des « classiques » de notre histoire et de notre culture sociale, et qui à ce titre, sont perçus comme disant quelque chose de la condition humaine. Chacun à leur manière, les objets d’étude semblent illustrer apparemment et sans équivoque possible dans notre histoire culturelle et sociale la croyance selon laquelle l’homme serait « mauvais ». Dans la continuité de son livre précédent, R. Bregman se saisit d’une pensée qu’il problématise, étaye, puis applique, en convoquant des cas très divers qui pourraient être regroupés en trois catégories et correspondant à trois temps de la démarche.

D’abord, et non pas seulement chronologiquement mais structurellement, il revient aux « racines » de cette idée selon laquelle l’homme est mauvais, en mobilisant des idées philosophiques sur la nature « bonne » ou « mauvaise » de l’homme, mais également en interrogeant les études préhistoriques qui nous donnent aujourd’hui des indications sur la manière dont vivaient les ancêtres de l’Homo sapiens.

Puis, il convoque des récits qui ont circulé au sein de nos sociétés assez largement pour qu’un lecteur ayant vécu en Occident au XXIe siècle soit largement susceptible d’en avoir entendu parler. Par exemple, l’histoire fictive d’enfants livrés à eux-mêmes sur une île dans le roman Sa majesté des Mouches est confrontée à une véritable histoire restée fait divers obscur où des enfants échoués seuls sur une île se sont entraidés et ont survécu en harmonie autarcique pendant plusieurs années.

Enfin, sont exposées des expérimentations ponctuelles ou bien peu connues et médiatisées, qui ont été fondées sur la confiance et la coopération et qui rompent avec cette vision négative de l’être humain. Entre autres « histoires vraies » optimistes, une petite ville brésilienne qui a, la première, expérimenté le budget participatif grâce à l’élection inespérée d’un individu un peu excentrique qui voulait vraiment donner le pouvoir aux citoyens. Le budget participatif a depuis réduit drastiquement les inégalités et la violence dans les villes où il a été introduit, même en partie. L’auteur cite également l’exemple des prisons norvégiennes, où les détenus sont traités selon un « principe de normalité », qui consiste à faire ressembler la vie en prison à la vie du dehors, où les détenus sont accompagnés et non marginalisés et violentés, et où le taux de récidive est divisé de moitié.

Au-delà des objets d’étude, l’ensemble du propos est soutenu et jalonné de trois notions : la « théorie du vernis », l’ « effet nocebo » et l’ « Homo mignon ». Elles animent une pensée concrète et ludique qui déconstruit les récits de « vision négative de l’humanité », et présente les récits positifs comme possibles et réalistes eux aussi.

 

La « théorie du vernis »

Cette idée développée par le biologiste Frans de Waal selon laquelle « la civilisation ne serait qu’une mince couche qui se craquellerait à la moindre anicroche » participe d’un éventail de théories négatives de l’être humain, comme « le gène égoïste », « l’état de nature », la théorie de l’évolution, la théorie des conflits réels, entre autres.

La notion est mobilisée à propos de l’ouragan Katrina qui se déchaîna sur la Nouvelle-Orléans le 29 août 2005. Les journaux ont parlé de viols, de situation apocalyptique dans laquelle tout avait été détruit et où les survivants étaient devenus des monstres destructeurs, violeurs et pilleurs. Pourtant, aucune action de ce genre n’a été signalée à la police, et une grande solidarité s’est installée entre des individus qui ne se connaissaient pas. Cependant, comme personne n’osait plus entrer dans la ville, des militaires furent appelés pour « rétablir l’ordre » et ont tué six individus qui étaient innocents et n’étaient pas armés. L’intervention était motivée par l’idée qu’il était nécessaire de se défendre contre des individus dangereux. Cette histoire tend à illustrer comment une vision cynique et négative de l’être humain peut agir comme une prophétie auto-réalisatrice.

 

L’ « effet nocebo »

Un fait divers illustre cette notion à la manière d’un conte. Il est resté pour l’entreprise Coca-Cola une de ses plus grandes pertes financières en cent sept années d’existence. Dans une petite ville belge, en 1999, neuf écoliers sont atteints de symptômes similaires. Il est observé qu’ils ont tous bu du Coca-Cola au déjeuner. Les journaux en parlent, l’épidémie se propage dans tout le pays et jusqu’en France, des millions de sodas sont retirés de la vente et détruits, mais aucune analyse toxicologique ni médicale n’arrive à trouver la cause de ces symptômes pourtant bien observables et parfois graves.

L’effet placebo consiste à guérir un patient en ne lui donnant pas de véritable substance ou en ne l’opérant pas, même si les comprimés semblent « vrais » ou que l’opération semble avoir vraiment eu lieu : c’est un « croire » qui guérit. L’effet nocebo quant à lui est un « croire » qui rend malade : des enfants par exemple qui pensent que le Coca-Cola est mauvais ou bien qui croient que d’autres enfants sont tombés malades à cause du Coca-Cola, deviennent vraiment malades.

La vision négative de l’humanité est un nocebo selon Rutger Bregman : si un individu pense que les êtres humains sont mauvais, il agira en conséquence, et finira par les voir, et les rendre tels. Ainsi une société entière pourrait se constituer sur une vision négative de l’humanité.

L’auteur prend ici position : il ne présente pas les êtres humains comme naturellement bons, ni naturellement mauvais. Il considère que la manière dont nous agissons dépend de la manière dont nous nous voyons nous-mêmes. « Nous avons une bonne et une mauvaise jambe ; la question, c’est de savoir laquelle nous exerçons. »

 

L’« Homo mignon »

Après avoir présenté les théories de Thomas Hobbes d’un côté, et de Jean-Jacques Rousseau de l’autre, c’est à dire respectivement une vision négative, et une vision positive de l’être humain, l’auteur se demande littéralement « qui a raison ». Dans une enquête qui commence avec une mise en perspective de la présence d’Homo sapiens sur Terre, minime au vu de l’histoire de la vie sur Terre, vient la question de savoir ce qui distingue l’être humain des autres êtres vivants, et pourquoi c’est Sapiens qui a survécu, alors que Neandertal était plus intelligent et plus fort.

Ce n’est pour R. Bregman ni la raison, ni l’intelligence machiavélique qui sont propres à l’Homo sapiens et le différencient des autres espèces, mais la sociabilité : Sapiens est le seul être vivant à rougir, et c’est également celui qui apprend le mieux par l’observation d’autrui. C’est l’hypothèse de Dmitri Belaïev, « la survie du plus gentil » (« survival of the friendliest ») qu’il a tenté de démontrer avec des renards argentés, dans la discrétion d’un bâtiment en Sibérie où une collaboratrice partait recueillir des données sans que personne ne connaisse la véritable raison de ses voyages. Les renards sauvages se reproduisaient, et au fur et à mesure des générations, les plus sociables survivaient. Leur physionomie changeait au fur et à mesure de cette sociabilité. La sociabilité ne rend pas nécessairement « mauvais » : des recherches tendent à démontrer que c’est l’agriculture qui a entraîné la sédentarité, et avec elle, l’apparition de la propriété, des maladies, des épidémies, et des religions construites sur l’idée de péché.

 

Des individus habitant dans vingt-trois pays différents ont lu l’ouvrage traduit en seize langues : il semble réjouissant qu’une pensée qui aurait pu paraître naïve au premier abord soit accueillie dans des contextes aussi nombreux et divers. La pensée de l’auteur paraît ainsi illustrée par son succès éditorial, démontrant que la vision « positive » de l’être humain est elle aussi attractive, et que les médias peuvent se nourrir d’autres faits que les vils faits, sensationnels par leur négativité. Peut-être parce qu'il s'agit d'une pensée documentée et d'un propos qui paraît évident, qui dit l’importance que le regard et l’action de chacun peuvent avoir sur les autres et sur le monde ainsi construit et partagé.