Arts visuels

Le grand atelier, chemins de l'art en Europe (Ve-XVIIIe siècle)

Couverture ouvrage

Roland Recht (dir.) Catherine Périer d’Ieteren (dir.) Pascal Griener (dir.)
Actes Sud , 290 pages

L’art européen avant l’Europe : circulations et influences
[jeudi 15 mai 2008]


Du Moyen-Âge au XVIIIe siècle, un ouvrage impressionnant pour rendre compte de l'Europe à travers la circulation des idées et des artistes.

Le grand atelier. Chemins de l’art en Europe est le catalogue de l’exposition qui s’est tenue l’automne dernier au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles à l’occasion de la vingt-et-unième édition du festival "europalia.europa", un grand festival culturel destiné à mettre à l’honneur les 27 pays membres de l’Union européenne. Pour célébrer le 50e anniversaire des traités de Rome il s’agissait d’organiser une exposition montrant comment l’espace culturel européen s’est constitué, avant sa mise en forme politique et institutionnelle après 1945. L’Europe, avant d’être une entité politique ou économique, était, pour les Européens du Moyen-Âge et de l’époque moderne, la conscience d’appartenir à une culture commune et le but de cette exposition était de montrer "les chemins de l’art européen" jusqu’au XVIIIe siècle, en 350 œuvres réparties selon 14 thématiques, destinées à mettre en évidence la circulation des œuvres, des artistes et des idées au sein de l’espace européen, mais aussi les influences exercées sur cet espace par les cultures étrangères. Cet ambitieux programme constituait un défi, brillamment relevé par les commissaires de l’exposition, Roland Recht, Catherine Périer d’Ieteren et Pascal Griener.


Quatorze sections pour une "histoire de la circulation des hommes, des formes et des techniques"

Les quatorze thèmes, classés selon une progression chronologique depuis la fin de l’Antiquité et l’époque des "invasions barbares" jusqu’au XVIIIe siècle, sont très diversifiés et répondent aux problématiques actuelles de la recherche en histoire de l’art. Ils abordent les principaux domaines de l’histoire de l’art allant de l’iconographie à l’histoire des collections ou à l’histoire des techniques. Le Moyen-Âge est abordé à travers sept thèmes : "l’Europe en mouvement", qui traite de la période des invasions, l’Empire carolingien, l’Europe et la Méditerranée, les ateliers d’orfèvres, les émaux, les albâtres, et les retables, l’image de la Vierge Marie et l’idéal courtois, la carrière européenne des sculpteurs de la fin du Moyen-Âge. Les sections qui suivent concernent plus spécifiquement la période "moderne" et les changements qui surviennent dans l’art européen à partir de la Renaissance  avec des sections consacrées à la circulation du dessin dans l’espace européen, à la "conquête d’un nouvel espace pictural", à "l’Europe du livre imprimé" et à l’estampe. Les dernières sections sont consacrées à l’histoire du collectionnisme européen du XVIe au XVIIIe siècle et au regard portés par les artistes européens sur les cultures étrangères. La place consacrée au catalogue des œuvres proprement dit est relativement restreinte par rapport au texte des essais, mais la présentation en est claire, tout comme le système des renvois. Le seul inconvénient d’une telle présentation est de laisser peu de place aux reproductions des œuvres, de très petites dimensions, mais l’intention des auteurs du catalogue était visiblement de privilégier la réflexion et le discours, et non le catalogue des œuvres présentées.

Car l’objectif de l’exposition de Bruxelles n’était pas de proposer une synthèse retraçant l’histoire de l’art européen depuis la fin de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle, tâche impossible à entreprendre comme l’explique Roland Recht dans la présentation du catalogue, mais de privilégier plusieurs grands thèmes destinés à servir de fils conducteurs au parcours, tous articulés autour de l’idée de la circulation des artistes, ainsi que de celle des techniques et des théories artistiques. Il s’agissait, comme l’explique encore Roland Recht, de raconter une "histoire de la circulation des hommes, des formes et des techniques".


Mettre en avant les échanges artistiques en Europe du Moyen-Âge au XVIIIe siècle

Cet objectif est brillamment atteint, et la multiplicité des thèmes abordés n’empêche pas Le Grand atelier d’être un ouvrage d’une grande clarté, qui a le mérite de présenter une synthèse des grandes problématiques de la recherche actuelle en histoire de l’art, cette recherche qui se méfie des styles,  des "étiquettes", telles que le classicisme ou le baroque, et privilégie les échanges et les influences entre les hommes et les œuvres. Cette démarche permet en effet d’éviter les poncifs, d’ouvrir de nouvelles perspectives et de surprendre le visiteur de l’exposition ou le lecteur du catalogue. Parmi le corpus des œuvres exposées, des œuvres et des artistes célèbres voisinent avec des "redécouvertes" peu connues du grand public. Ainsi dans la VIe section consacrée à "l’image de la Vierge et l’idéal courtois" à la fin du Moyen-Âge, un tableau célèbre de Jean Van Eyck représentant La Vierge et l’Enfant à la fontaine, provenant du musée d’Anvers, est présenté au côté d’œuvres anonymes, des sculptures représentant la Vierge selon le type du Sedes sapientiae   ou selon le type dit des "Belles Madones ", des icônes de la Vierge ou des copies faites d’après les œuvres des grands maîtres de la peinture flamande du XVe siècle, tout le but de l’exposition étant de montrer comment le processus de création au Moyen-Âge passait par la copie de modèles, les "prototypes" - qui circulaient par le biais des carnets de dessins entre autres - et non par la copie du modèle vivant, pratique qui ne se diffusera qu’à partir de la Renaissance.


Deux thèmes exemplaires : l’histoire du livre et l’histoire des collections

Parmi les autres thèmes abordés, deux méritent une attention particulière : celui du rôle joué par le livre et l’estampe dans l’histoire de l’art européen et celui du collectionnisme. Le thème du "livre" permettait de traiter des périodes chronologiques aussi éloignées que l’Empire carolingien ou la Renaissance et de mettre en relation histoire du livre et histoire de l’art. Consacrer plusieurs sections au phénomène du collectionnisme s’imposait dans une exposition mettant en valeur les échanges artistiques au niveau européen. C’était l’occasion de rappeler le rôle joué par les princes et les souverains collectionneurs en Europe, tels Philippe II, fils de Charles Quint qui constitua une extraordinaire collections de tableaux rassemblée à l’Escorial, collection enrichie au XVIIe siècle par Philippe IV qui la fit visiter à des souverains, tels Charles Ier, grand amateur d’art et collectionneur, ou au peintre Pierre-Paul Rubens, artiste à la carrière européenne s’il en fut. Le mécénat des Habsbourg faisait l’objet d’une attention spéciale, avec un long développement consacré à Rodolphe II et à la cour de Prague à la fin du XVIe siècle, ce qui permettait d’attirer l’attention sur deux artistes nordiques caractéristiques du maniérisme : Hans von Aachen et Bartholomeus Spranger.

L’exposition Le Grand atelier permettait ainsi de mettre en regard des œuvres qui n’auraient jamais pu être rassemblées dans un autre contexte, de mettre en valeur les liens qui existent entre des œuvres que tout éloigne en apparence : ainsi des liens existant entre La Vierge à la fontaine de Van Eyck et les icônes byzantines représentant la Vierge selon le type de la Glykophilousa ou "Vierge de tendresse". Elle faisait le choix de diversifier les provenances des œuvres présentées : au côté d’œuvres prêtées par de grandes institutions européennes, le musée du Louvre, les musées royaux d’Art et d’histoire de Bruxelles, la British Library de Londres ou le musée des  Beaux-Arts d’Anvers dont les œuvres sont  souvent citées, prêtées ou reproduites, figuraient des œuvres provenant de musées de moindre envergure. Le Grand atelier était ainsi l’occasion de révéler au public les richesses des collections des musées provinciaux ou des musées d’Europe de l’Est (Budapest, Prague, Sofia) ou de l’Europe méditerranéenne (Athènes). Cette exposition favorisait les "redécouvertes", présentant des œuvres et des artistes peu connus du grand public, tels ces deux sculpteurs, Nicolas de Leyde ou Veit Stoss dont la carrière fut, au XVe siècle, "européenne" ou ce tableau du Greco, Le Concert des anges, provenant d’un musée d’Athènes, la dernière œuvre, inachevée, d’un artiste né en Crète, actif en Espagne et inspiré par l’art de Venise et en particulier par l’œuvre de Titien.


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crédit photo : Stefaan Christopher / flickr.com

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