Quentin Deluermoz montre la diversité de l’évènement qui compose la singularité de la Commune. Il propose, en changeant les angles et les échelles d’étude, de nouvelles perspectives de recherche.

Historien du XIXe siècle, spécialiste de l’histoire sociale et culturelle, Quentin Deluermoz soutient en 2018 son habilitation à diriger des recherches sous la garantie du regretté Dominique Kalifa. En sortant fin 2020 le livre, tiré du mémoire inédit présenté à l’occasion de son HDR, préfigure l’explosion des publications et des rééditions qui accompagne la période des cent-cinquante ans de la Commune. Mais il détonne également, tout d’abord par le renouvellement des perspectives qu’il propose ainsi que par son jeu d’échelles constant pour saisir la spécificité de la dernière révolution du XIXe siècle. L’interprétation de l’évènement est le fruit d’une très longue historiographie riche en débats et en relectures   mais également au cœur de conflits idéologiques entre différentes interprétations   . Quentin Deluermoz entend ainsi mener une archéologie de la puissance et des spécificités de l’évènement, qui renforcent sa capacité à persister et à se métamorphoser au fil du temps.

 

Retour à l’histoire

Composé de trois parties équilibrées, le livre change d’échelle, de questionnement, de géographie et de temporalité au fil des chapitres. De fait, sous condition d’être familier avec l’évènement, chacun des chapitres peut se lire indépendamment des autres. La nécessité d’une connaissance de l’évènement pour apprécier le livre à sa juste valeur en fait probablement une des principales limites   . L’introduction permet en une trentaine de pages de poser tant les grandes lignes directrices du plan, de la méthodologie et des archives consultées, qu’un résumé de la Commune de Paris, de ses interprétations divergentes et des travaux qui ont permis, en opérant un « retour à l’histoire » un renouveau de la connaissance   .

La problématique proposée « Qu’est-ce qui dans l’évènement de 1871 peut expliquer la persistante présence, de sa mobilisation et ses métamorphoses continues et qui aurait peut-être échappé aux historiens ? » est présente à divers degrés dans les travaux précédents de l’historien. La réédition en poche de son volume 3 de l’histoire de la France contemporaine en 2014   , voyait déjà un ajout significatif dans son épilogue. Quentin Deluermoz proposait ainsi de « retrouver la richesse de ces expériences et de ses luttes » de « saisir les futurs possibles, craints et espérés du passé » pour « dénaturaliser les évidences trop ancrées et rouvrir les perspectives du présent ». Se saisissant du projet de Louise Michel dans son ouvrage sur la Commune   , Quentin Deluermoz cherche à trouver ce qui, au sein de l’évènement, permet s’en de saisir au moment opportun. Pour cela il décide d’opérer des pas de côté, des reconfigurations, de proposer de nouvelles interprétations, loin des « débats chauds » qui occupent la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Il opère lui aussi un retour à l’histoire. Un retour à l’histoire nourrit des perspectives actuelles de recherches et d’une lecture renouvelée des sources.

 

Des Communes

Quentin Deluermoz cherche ainsi à saisir la dimension internationale de la Commune. En effet, l’actualisation constante de l’évènement, sous différentes modalités, du Mexique au Rojava, suggère que la Commune était plus large qu’une révolte parisienne. Tout d’abord, cela s’explique par une participation internationale à la Commune, mais également à l’armée versaillaise. Dès la guerre franco-prussienne, les volontaires étrangers représentent ainsi 1 % du total des combattants. Une proportion qui correspond à une dynamique de la période et des chiffres similaires pour les conflits précédents. Ce premier retour sur la dimension internationale des armées permet de s’engager davantage dans l’analyse internationale de la Commune. En effet, tout au long des 72 jours que dure l’insurrection, différents pays suivent en temps réel son déroulement. À travers une analyse des télégrammes, Quentin Deluermoz montre l’importance du sujet dans la correspondance et les échanges. Tandis que pour les États-Unis la Commune est suivie pour la reconstruction postguerre civile, en Espagne elle est suivie pour son internationalisme et son républicanisme. En Roumanie elle symbolise la liberté des peuples pendant qu’au Mexique elle apparaît comme une révolution fragmentée, dont l’interprétation dépend de la ligne politique du journal.

Par une analyse des sources diplomatiques et journalistiques, il montre également les différentes perceptions et jeux d’échelles qui se nouent autour de l’expérience révolutionnaire. La Commune s’étatise partiellement pour mener une politique de relations internationales tout en restant profondément locale, l’espoir de fédéralisme des communards parisiens existe, mais passe après la gestion de la Commune parisienne et de la France. Aussi, les nouvelles qui arrivent de l’étranger servent moins à informer les citoyens qu’à alimenter la mobilisation en cours. La dimension globale de la Commune passe aussi par son intégration dans une « nébuleuse révolutionnaire ». Quentin Deluermoz analyse quatre terrains qui offrent des profils variés : une République rouge à la Martinique, une Commune de colons à Alger, un mouvement communaliste d’ouvriers qui ne durent que quelques heures à Thiers, et enfin Lyon qui offre une succession d’expériences communales. À travers ces exemples, déjà présent dans Crépuscule des révolutions, il fait ressortir les liens entre ces expériences républicaines, mais également l’incertitude des revendications et des mises en fonctionnement. Cela lui permet de voir, à travers l’anomalie que représente la Commune de Paris les « conditions de possibilité » de l’insurrection. Une démarche similaire à celle de son collègue Hervé Mazurel dans son mémoire d’HDR soutenue en 2019 sous la garantie de Dominique Kalifa.  À travers l’anomalie que représente Kaspar Hauser, un enfant sauvage, il analyse les dynamiques sociales et culturelles de l’époque. Par transparence, à travers cette vie, il réalise une anthropologie du sensible de la société allemande des années 1830   .

 

Temps et espace en révolution

Ces variétés de Communes sont aussi le fruit de différents vécus et de multiples interprétations de l’évènement parisien. Cette reconfiguration s’inscrit dans un nouveau rapport au temps et à l’espace municipal. En menant une histoire par en bas, suivant quatre « agents » de la fonction publique, Quentin Deluermoz montre les préoccupations quotidiennes qui occupent les communards, ainsi que les différents modes d’implication dans la gestion administrative. Les modalités d’accès sont variées : vocation révolutionnaire, recommandation par une figure déjà en poste, recommandation de quartier et de voisinage, ou recherche de la compétence, et permettent de faire ressortir les dynamiques à l’œuvre. La gestion administrative de la Commune est ainsi caractérisée par la continuité de l’environnement normatif et par un légalisme adapté au nouveau cadre municipal. Cela passe notamment par des changements de toponymes et par la réappropriation de l’espace municipal par les révolutionnaires.

Cette fragmentation de l’espace communard s’accompagne d’une recomposition du rapport au temps. Ce champ de recherche offre des perspectives tout à fait intéressantes. Quentin Deluermoz rappelle ainsi que la Commune est au cœur d’une crise multiple, à la fois guerre civile, guerre contre un autre pays, mais également crise politique et révolution. Il cherche alors à saisir « ce que la crise et la révolution font aux acteurs, mais également ce que les acteurs font à la crise et à la révolution ». Il retrace alors la mobilisation des révolutions précédentes, ce passé vivant qui continue d’animer les acteurs de l’insurrection. Il retrace également les accusations partagées, à la fois par les Versaillais que par les communards d’anachronisme pour l’autre camp. Quentin Deluermoz suggère finalement que la Commune pourrait sortir de ce temps du XIXe siècle français et européen tel qu’il est conçu. Son surgissement et son caractère d’utopie réelle (en ce sens qu’elle préfigure une nouvelle organisation et de nouvelles relations sociales, tout en étant profondément ancrée dans le présent) construisent sa singularité.

 

Quel statut de l’évènement ?

La Semaine sanglante, moment obligatoire de l’analyse communarde, permet de déplacer une nouvelle fois la perspective. Le massacre exceptionnel que représente la répression, la ritualisation de l’exercice de la violence et l’organisation de sa mise en place permettent les réflexions sur l’exercice de la violence et la « dyscivilisation des mœurs », concept de Norbert Elias qu’il utilisait précédemment pour analyser 1848. Nourri des travaux de Robert Tombs et des débats autour de la réactualisation des chiffres des massacres, ainsi que par ses précédents travaux sur l’anthropologie historique des violences révolutionnaires, Quentin Deluermoz met au jour le seuil de violence de la société. Cela lui permet également de faire ressortir l’ordre social et politique. Lors des procès des communards, il perçoit la réhabilitation de l’ordre sexuel et social. Les femmes jugées le sont plus sévèrement que les hommes, et malgré des avancées nuancées pour les femmes pendant la période insurrectionnelle, c’est la virilité de la citoyenneté qui s’est retrouvée mise en cause et qui est sévèrement réprimée.

Ces procès et ce massacre lui permettent enfin de répondre à la question rituelle de la Commune comme l’aurore ou le crépuscule des révolutions. Tandis que pour Jacques Rougerie elle est « Crépuscule, et non pas aurore », Quentin Deluermoz propose qu’elle soit l’aurore de l’État libéral. De fait, trois tendances libérales des années 1860 se trouvent renforcées par la Commune. Premièrement, elle accroit les pratiques internationales, avec la formalisation d’un droit international (droit d’asile, droit de déplacement, etc.). D’autre part, elle renforce des tendances lourdes en matière d’étatisation, de nationalisation et de libéralisation. Enfin, elle recompose l’ordre impérial et les entreprises coloniales en cours. Ainsi elle apparaît comme un évènement important, mais qui ne provoque aucun bouleversement majeur.

Ce statut, complexe, riche et multiple, de l’évènement, facilite la fragmentation de son image. Pour Éric Fournier, spécialiste de la mémoire de la Commune, elle est « Un fantôme qui resurgit sous des formes aussi variées que fugitives, comme celle d’un sphinx libertaire, ou, tout au contraire, comme une chimère nationaliste ». Quentin Deluermoz parle lui plutôt d’une « image en rhizome », constamment réactualisée, mais jamais figée. Et il présente ici certaines des raisons qui permettent cette image fuyante, insaisissable, sans cesse renouvelée et adaptée.

À la manière de la Commune, « ce sphinx du XIXe siècle » (selon la formule consacrée de Karl Marx) qui continue à poser question, Commune(s) ne se veut pas une conclusion arrêtée sur l’évènement et ses interprétations. Quentin Deluermoz, riche d’une érudition et d’une fine maîtrise des interprétations de la Commune, se nourrit des travaux précédents. Dans les pas de Jacques Rougerie et de son retour aux êtres humains, à leurs imaginaires et à leur imprévu qui font la Commune, en passant par les relations internationales et le courant de l’histoire globale, à l’histoire des possibles, qu’il a contribué avec Pierre Singaravelou à forger et à diffuser en France   Quentin Deluermoz varie les approches temporelles, géographiques et méthodologiques pour faire ressortir non pas un évènement, mais la multiplicité des possibles qui le constitue.