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L'édition d'art, 20 ans plus tard
[jeudi 15 mai 2008]

Nonfiction.fr à rencontré Mijo Thomas, présidente du groupe Art au Syndicat national de l'édition. Fondatrice du Mai du livre d'art, elle revient avec nous sur les évolutions qui ont marqué ce secteur de l'édition dans les 20 dernières années.

Propos recueillis par Sophie Rosemont, Olivier Sécardin et Hervé Charton.


nonfiction.fr : Cette année est le 20ème anniversaire du Mai du livre d'art ; quelles ont été les évolutions depuis la première édition ? Les objectifs initiaux ont-ils été atteints, la situation de l'édition d'art a-t-elle changé ?

Mijo Thomas : Le Mai a été créé il y a 20 ans après une constatation très désagréable : plus de la moitié des livres d'arts, 60 %, se vendaient en 5 semaines . Comment voulez-vous faire fonctionner une maison d'édition ou un département de grande maison d'édition quand vous avez un temps de vente aussi court ? D'autant que le temps de production du livre d'art est beaucoup plus long que pour n'importe quel autre ouvrage. Trop de paramètres entrent en jeu pour aboutir à un livre d'art.
Cette constatation a été faite il y a une trentaine d'année, quand les gestionnaires, les comptes d'exploitation et l'informatisation sont arrivés dans nos maisons, et nous ont permis de nous rendre compte de cette difficulté. Ce fut un réveil, un électrochoc pour nous de constater cela. Pourquoi ne pas acheter des livres d'art à un autre moment ? Tellement de gens sont passionnés par l'art... Il fallait faire sortir le livre d'art de cette image "boîte de chocolat", le "livre d'art - cadeau" uniquement, ce qui est encore très présent comme geste d'achat.
Autre chose : la presse ne parlait pas du livre d'art le reste de l'année. Même si on sortait un livre à un autre moment, ce qui arrivait parfois, ce n'était jamais chroniqué.

nonfiction.fr : Même art press ?

Mijo Thomas : Justement ce sont des gens comme art press, beaux arts magazine qui ont émergé dans la même période, une série d'éléments fondant ainsi l'air du temps, qui ont encouragé la création du Mai du livre d'art. C'est un concours de circonstances.
Au même moment également, un autre élément fondamental a été la monté en puissance des expositions. Elles se sont organisées en deux grosses saisons, et à travers elles autant d'occasion de vendre et de montrer nos livres, qui epuvent être des catalogues ou des ouvrages liés aux thèmes des expositions  - même si ceux que nous faisons actuellement n'ont plus grand chose à voir avec ce qui se faisait il y a 20 ou 30 ans. Aujourd'hui encore, et de plus en plus, l'événementiel et l'institutionnel sont les deux éléments les plus importants pour le livre d'art. Au-delà de ça, la voie est étroite.
Dans cette conjonction donc, le Mai du livre d'art a été créé pour ça, faire une sortie groupée, une grande opération de presse en contrepoint de la période des fêtes, qui a marché très bien et très vite - l'audace était également dans l'air du temps. Ceci nous a encouragé.
La part commerciale était importante dès le début : partenariats avec les libraires, matériel publicitaire, incitations financières. Car les libraires sont les premiers à subir les effets de la saisonnalité du livre d'art : si vous avez un beau rayon de livre d'art, votre capital est immobilisé pendant une part importante de l'année.

nonfiction.fr : Dans votre sélection, qu'est-ce qui détermine exactement le livre d'art, par rapport par exemple au beau livre ou livre sur l'art ?

Mijo Thomas : C'est très difficile. Il y a d'une part le sujet du livre : architecture, peinture, etc. Mais un livre d'art n'est pas obligatoirement un "beau livre" ; par exemple ces publications en histoire de l'art, extrêmement importantes pour la compréhension de l'art et les générations futures, mais qui ne sont pas des livres d'art selon les critères de ma grand-mère ! En tant qu'éditrice de ce type d'ouvrages, je suis confrontée à cette difficulté : obtenir des illustrations, ce qui a un coût parfois important, et devoir les tirer en noir et blanc ; les images ne sont là alors que pour illustrer les textes d'analyse.
Nous nous sommes toujours refusés, au prix de disputes au sein du groupe, à sélectionner des livres, qui peuvent être très richement illustrés, mais ne proposent aucune analyse. Nous sommes sur un fil très tendu : vous pouvez faire un excellent ouvrage sur les bagues de cigare, mais en quoi est-ce un livre d'art ?

nonfiction.fr : N'y a-t-il pas là une problématique qui tourne en rond, à la fois coller à l'image "livre d'art", qui sous-entend une certaine qualité des illustrations et de l'édition, donc un prix élevé, et se détacher de l'image "boîte de chocolat" ?

Mijo Thomas : Un livre est avant tout un passeur vers l'art, ce qui est à la fois analyser et montrer. Et montrer de la meilleure façon possible : nécessité des reproductions, nécessité de leur qualité, mise en page et maquette, ce qui est en soi un art. Nous sommes sponsorisés par un merveilleux imprimeur, Les Deux Ponts, qui font des choses magnifiques, d'un point de vue technique. Mais un livre, aussi luxueux, aussi inventif par la conception de sa plaquette soit-il, n'est pas obligatoirement un livre d'art. Ce savoir-faire là il faut pouvoir l'appliquer à un produit qui ait un contenu. C'est notre problème : si on évacue le contenu, il ne reste que la boîte de chocolat. Je préfère un livre d'art avec un contenu solide plutôt qu'un beau livre lambda. Il faut que le livre nourrisse et ait un message à faire passer. Qu'il soit un "passeur vers". S'il n'y a que le contenant, il est de peu d'intérêt.

nonfiction.fr : Comment se passe votre sélection ?

Mijo Thomas : Il y a trois choses, trois paramètres. Le premier, c'est que le Mai est une opération commerciale. Les éditeurs paient pour y participer, il faut en premier lieu qu'ils aient envie de venir. C'est une opération à l'initiative du Syndicat national de l'édition, mais tous les éditeurs qui participent n'en font pas forcément partie. C'est notre liberté de les accueillir, ce serait ridicule de procéder autrement. Ils paient donc des inscriptions en fonction de leur taille, notamment, ce qui permet au Mai d'être autofinancé (modulo une aide du Centre national du livre à hauteur de 16 % et quelques mécènes, partenariats, notamment avec le Centre Pompidou). Certains peuvent d'ailleurs nous soutenir financièrement s'ils n'ont pas de livre à proposer, comme cette année Gründ par exemple.
Deuxième paramètre : les ouvrages doivent obligatoirement sortir au printemps. On ne peut pas sélectionner des ouvrages qui ont été en librairie au moment des fêtes de fin d'année, notamment. C'est un critère sur lequel nous ne plions pas.
Enfin la troisième chose est la discussion. C'est un tout petit monde vous savez. Nous essayons de privilégier les ouvrages originaux, mais parfois certaines traductions sont d'une telle nécessité qu'il est impossible de passer à côté. Cette année nous avons très peu d'art contemporain, mais ce n'est pas un choix de programmation, cela reflète l'état du marché actuel. Nous discutons avec les éditeurs, sur des livres qui, au moment de la sélection, ne sont qu'à l'état de projet. Ce qui engendre des difficultés, parce que pour des raisons X ou Y certains livres peuvent ne pas paraître à temps, et doivent donc être remplacés par d'autres. Il faut être avec les gens, bien les connaître et savoir ce qu'ils vont faire. Ce qui ne nous empêche pas de parfois nous tromper.

nonfiction.fr : Une de nos grande difficulté, dans notre entreprise de recension des ouvrages sélectionnés, a d'ailleurs été de recevoir les livres suffisamment à l'avance. Beaucoup ne sont pas sortis...

Mijo Thomas : Oui certains viennent tout juste de m'arriver ou arriverons cette semaine, beaucoup ont été retardés.

nonfiction.fr : Vous faisiez remarquer deux choses : le rythme de la production du livre d'art d'une part, et la difficulté de faire parler de ces ouvrages le reste de l'année. Est-ce que la situation a évolué, et est-elle est la même dans les autres pays européens ?

Mijo Thomas : Non. D'abord dans beaucoup d'autres pays les services de presse n'existent pas, les journaux achètent leurs livres, les relations entre eux et nous sont beaucoup plus saines. Si vous offrez un livre à un journaliste vous pouvez faire un scandale. En France et en Italie il y a là une sorte d'exception qui me désole.
On a beaucoup de mal à faire parler des ouvrages d'art dans la presse, en général. Maintenant on parle peut-être plus de livre d'art dans la saison, hors fêtes de fin d'année, mais parallèlement la place consacrée aux livres dans les journaux a beaucoup diminué en 20 ans.
Malgré tout le bilan du Mai est bon. On parle du livre d'art plus facilement, les libraires sont plus enclins à faire des vitrines en fonctions d'autres événements que Noël, les bibliothèques ont beaucoup joué le jeu et se sont rapidement développées, étendues, répondant en ceci à une demande de plus en plus grande notamment des jeunes pour l'art contemporain. Aujourd'hui le Mai nous dépasse. Beaucoup de bibliothèques font leur Mai du livre d'art à elles, en exposant parallèlement des artistes, de l'extrême contemporain, un véritable mescladis, bien sympathique, et qui permet de faire parler du livre d'art. C'est ceci l'important, inciter les gens à regarder le livre d'art et à l'acheter.

nonfiction.fr : Comment se fait l'attribution du prix ?

Mijo Thomas : Les années précédentes nous avons eu des problèmes, car le prix était toujours associé à des supports de presse. Le prix était attribué sur des critères qui n'étaient pas très identifiables pour nous éditeurs. Nous avons voulu l'année dernière proposer une grille, des critères très précis, comme la maquette, la pertinence du sujet, l'auteur, le rapport au prix, pour casser cette idée que le prix correspondait à tel ou tel type de lectorat. Nous sommes en train de lancer des enquêtes pour identifier le lectorat du livre d'art, mais nous avions dans l'idée d'objectiver les critères de choix.
Le prix est doté par les imprimeurs et les papetiers, à hauteur de 2500 €, ce qui n'est pas négligeable, notamment dans l'édition jeunesse, et permet de réduire significativement les coûts de production pour un livre futur.

nonfiction.fr : Est-ce que vous avez un favori pour cette année ?

Mijo Thomas : Il y en a deux ou trois que je ne vois pas obtenir le prix, mais je ne peux pas vous le dire !

nonfiction.fr : Quel avenir pour le livre d'art ?

Mijo Thomas : Honnêtement je ne suis pas optimiste. La RMN  va continuer à éditer certains ouvrages scientifiques en les mettant directement en ligne. Seules les grosses éditions vont continuer à profiter d'un support papier. Et pour cela, il faut des co-éditeurs qui aient une certaine puissance financière. Donc si vous êtes un éditeur - et vous savez très bien que les maisons d'éditions dans ce secteur sont pour beaucoup des petites maisons indépendantes - comment pouvez-vous candidater pour être co-éditeur avec telle ou telle maison ? Et le règlement de la communauté européenne avec sa nécessaire ouverture ne va pas favoriser un marché uniquement national. Donc beaucoup de difficultés sont à prévoir - nous sommes au-delà du Mai lui-même. C'est un vrai problème, car ces petites maisons ont souvent un savoir-faire sur un certain nombre de domaines que les grosses maisons n'ont pas. C'est une des grandes richesses de notre secteur et une faiblesse : les maisons d'édition sont sur des niches, des spécialités précises, et ne passent pas de l'une à l'autre.

nonfiction.fr : Il y a donc un risque à l'uniformisation ?

Mijo Thomas : Oui, et on le voit. Je ne suis pas optimiste. Regardez votre génération : quand vous avez besoin d'une information, vous n'allez pas dans les livres, vous allez la chercher directement sur la toile. Si vous voulez savoir quelle est la position de la main de Philippe II sur le tableau de Velasquez, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, vous allez faire www-velasquez, www-prado, et vous vous retrouvez avec l'image recherchée. Il y a un type de service que donnait le livre sur l'information qui est terminé. Il doit apporter quelque chose d'autre, en terme d'analyse, d'ouverture recherchée.
Vis-à-vis des médias comme Internet, beaucoup de solutions sont à l'étude. Il y a d'ailleurs une rencontre à Pompidou le 26 mai pour débattre de ces problèmes . Mais la difficulté qui se pose alors est celle des droits d'image : comment obtenir les autorisations, qui en bénéficie, qui paie les droits, et comment ? Qui maîtrise ? Si les images restent à disposition des auteurs et nous n'avons plus d'intérêt à les diffuser, dans ce cas-là, est-ce que nous ne devenons pas seulement des fournisseurs de contenu ? Nous n'avons pas de réponse, chacun avance dans son coin, il y a des discussions. Je pense qu'il faut être ouvert au risque de se fourvoyer avant d'arriver à quelque chose.

nonfiction.fr : Pour finir sur une note plus glamour : pourquoi Charlotte Rampling comme marraine ?

Mijo Thomas : Nous avons toujours eu des marraines et parrains, plus ou moins glamours, nous apportant plus ou moins de presse. Charlotte Rampling est une vraie connaisseuse en art, elle l'aime, peint et sculpte elle-même. Elle a une relation intime avec les arts plastiques et une très forte attention au contenu. Elle est très attentive à la jeune scène, pas seulement aux grands noms, ce n'est pas sa démarche. C'est le hasard de la vie qui nous l'a fait connaître il y a deux ans, elle n'avait pas pu participer l'année dernière mais tenait absolument à nous parrainer.


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crédit photo : gunthert/flickr.com.
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