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Société

Résister : De Mauthausen à Mai 68

Couverture ouvrage

Georges Sguy
L'Archipel , 251 pages

Séguy : une vie à gauche
[mardi 13 mai 2008]


Plus qu'un simple témoignage, ce livre est un appel à l'engagement et à la réappropriation du passé par les nouvelles générations.

Les jeunes générations connaissent-elle Georges Séguy ? Rien n’est moins sûr… Et c’est sûrement bien dommage. Peut-être est-ce la faute à ces manuels scolaires délivrant une "histoire officielle" que dénonce Georges Séguy à la fin de son récit sur son internement dans le camp d’extermination nazi de Mauthausen ? Georges Séguy fait partie de ces personnages qui ont à la fois le mérite de la constance politique mais aussi la particularité d’avoir cumulé les rôles durant une vie indéniablement en prise avec l’Histoire. Précisément, l’objectif de Georges Séguy, dans son ouvrage Résister. De Mauthausen à Mai 68, est de livrer aux lecteurs, à travers une prose très accessible, le témoignage de l’homme qu’il a été, de son adhésion au Parti Communiste Français en 1942 à la création de l’Institut CGT d’histoire sociale qu’il préside encore aujourd’hui.

Mêlant passages narratifs ponctués d’anecdotes historiques et réflexions politiques sur le rôle du parti politique et du syndicat, le témoignage de Georges Séguy retrace plus de soixante ans d’histoire. Mais ce récit autobiographique, s’il insiste bien évidemment sur l’engagement militant de l’homme d’action, a le mérite de présenter plusieurs portraits qui varient selon la période : le  jeune Séguy résistant ; le Séguy déporté à Mauthausen ; le Séguy syndicaliste qui est notamment secrétaire général de la CGT de 1967 à 1982 ; le Séguy dans le rôle du sage portant des considérations sur le monde qui l’entoure.
   
Georges Séguy est né en 1927 dans une famille toulousaine où on lui parle politique dès son plus jeune âge. Son père est un militant de gauche, ancien socialiste qui a rejoint la majorité communiste au Congrès de Tour et qui quitte, en 1922, la CGT, jugée réformiste, pour la nouvelle révolutionnaire CGTU. Il a sept ans lorsqu’il participe avec sa mère à une première manifestation politique : exiger la libération de son instituteur arrêté lors de la marche antifasciste unitaire de la gauche en réponse à l’agitation des Ligues d’extrême droite du 6 février 1934. Déjà membre des Jeunesses Communistes et décidé à rejoindre la Résistance, et ce malgré son jeune âge (il a 15 ans), Georges Séguy entre chez les Francs-tireurs partisans en 1942 où il est embauché par l’imprimeur et résistant Henri Lion. En février 1944, Georges Séguy et tous les occupants de l’imprimerie sont arrêtés par la Gestapo. Torturé, il est envoyé au camp de Mauthausen.

Le récit de son internement dans le camp de Mauthausen, "l’enfer", est clairement la partie la plus émouvante du livre. Son témoignage, les sentiments et les descriptions qu’il rapporte nous sont très précieux et, par moment, notamment lorsque Georges Séguy relate son séjour au Revier, cette infirmerie qui sert de mouroir pour les détenus malades, le récit n’est pas sans rappeler l’ouvrage Se Questo è un Uomo de Primo Levi. Georges Séguy reste emprisonné à Mauthausen de mars 1944 à mai 1945 où il connaît toute l’horreur de la barbarie nazie : privations alimentaires, travail forcé, torture, humiliation, exécutions de ses camarades. La description du fonctionnement du camp d’extermination est saisissante et apporte des éléments historiques importants, en particulier lorsque Séguy explique le processus d’administration du camp qui passe des mains des "triangles verts", les détenus de droit commun, aux mains des  "triangles rouges" (les détenus politiques organisés à l’intérieur du camp). Pour conclure son récit, Georges Séguy appelle à ne pas oublier le passé, les combats de la Résistance et le fait que la France, sous Vichy, ait collaboré ; il semble d’ailleurs sur cette question partager l’opinion d’Henri Rousso sur le "syndrôme de Vichy".

Survivant de Mauthausen, après s’être fait évacué par un convoi de la Croix-Rouge, Séguy rejoint donc Toulouse où il reprend son engagement militant. En 1947, Georges Séguy rejoint la CGT cheminot et, en 1949, il est secrétaire national. Son ascension au sein de la CGT et du PCF est lancée. Il participe aux différents conflits qui traversent la SNCF dans les années 1950 et 1960, notamment au moment de la guerre d’Algérie. Il entre au comité central du PCF en 1954, au bureau politique en 1956. En 1961, il devient secrétaire général de la Fédération des cheminots de la CGT. En 1965, il entre au bureau confédéral. En 1967, il est élu secrétaire général de la CGT. Le regard qu’il porte sur son ascension est plein d’étonnement. Georges Séguy considère en effet qu’on lui a confié bien souvent des postes qui lui paraissent bien trop compliqués aux regards de ses capacités. Le voyage qu’il nous propose alors "au cœur de la réalité syndicale" est intéressant à plus d’un titre et méritait d’être discuté.

D’abord, Séguy porte, avec le recul, un regard plutôt lucide sur l’URSS. Il reconnaît, même si c’est avec difficulté, que les communistes français se sont fourvoyés. Il prétend alors rappeler que le PCF à condamner la réaction soviétique en Tchécoslovaquie. Cependant, s’il est vrai que le PCF dénonce l’occupation soviétique, il se garde bien de condamner la normalisation. En 1968, le PCF auquel appartient Séguy est encore aligné sur la politique soviétique. Mais petit à petit, et c’est là que Séguy joue un rôle important, le PCF, mais surtout la CGT, s’écarte de la ligne soviétique.

De tout ce parcours syndical, c’est l’épisode de Mai 68 qui suscite sûrement le plus d’intérêt, surtout en cette période de commémoration des quarante ans de Mai 68. En effet, Georges Séguy en tant que secrétaire général de la CGT est un témoin important des évènements. Séguy cerne clairement le débat : quel a été le rôle de la CGT en Mai 68 ? Son témoignage qui brosse un portrait très en faveur de la centrale syndicale durant Mai 68 n’a rien d’étonnant. Il est toujours difficile de revenir sur ses erreurs. Séguy rappelle qu’il a été un des acteurs du pacte d’unité d’action avec la CFDT signé le 10 janvier 1966 ainsi que le premier responsable cégétiste à accorder une place à la jeunesse salariée dans le syndicat, lors du 36ème congrès de l’organisation. C’est pourquoi, il récuse donc la critique trop souvent faite selon lui d’une CGT qui aurait été dépassée par les évènements en 1968.

Si Séguy reconnaît en effet un seul mouvement de Mai commun aux étudiants et aux travailleurs, il y accorde une place trop importante à la CGT. En effet, en 1968, la CGT est loin de partager les aspirations de sa base et la centrale est perçue pour beaucoup, comme le PCF d’ailleurs, comme n’étant pas du côté des manifestants. En 1968, force est de constater, et c’est ainsi qu’est décrite la centrale dans l’ouvrage Génération de Patrick Rotman et Hervé Hamon, que la CGT n’est pas en phase avec le mouvement car trop ancrée dans des stratégies de tutelles politiques sur le mouvement social, tutelles favorisées par son lien très étroit avec le PCF. La CGT s’est mise à dos l’UNEF, chose que reconnaît d’ailleurs Georges Séguy, et est absente également du grand meeting unitaire au stade Charléty. Enfin, les accords de Grenelle ne sont pas entrés dans l’histoire pour les avancés sur les conditions de travail exigées par la CGT, mais pour la création des sections syndicales d’entreprises revendiquées par la CFDT… En 1968, la CGT, et cela transparaît dans la narration de Georges Séguy lorsqu’il regrette l’absence d’une issue politique à la suite du mouvement de Mai 68, reste encore englué dans son rapport avec le PCF qui l’empêche d’avoir une véritable indépendance syndicale.

Cette indépendance syndicale vis-à-vis du politique, Séguy estime qu’elle existe pourtant. On voudrait bien le croire, mais les éléments qu’il apporte au débat concernant l’indépendance syndicale de la CGT vis-à-vis du PCF et de Moscou, dans la seconde moitié du XXe siècle, ne vont pas en ce sens. Par exemple, il évoque son passage au sein de la Fédération syndicale mondiale regroupant tous les syndicats des pays membres du Pacte de Varsovie (donc sous la houlette de Moscou), la CGIL italienne et la CGT. Il précise bien que la CGIL quitte la FSM dès 1974. En effet, les communistes italiens avec Enrico Berlinguer se détacheront complètement, à partir de la seconde moitié des années 1970, de la ligne fixée par l’URSS. Mais pour la CGT il faudra attendre la chute de l’URSS pour que celle-ci rejoigne la CES !

Séguy axe alors la fin de son témoignage sur cette question cruciale qu’est l’indépendance syndicale. Indiscutablement, 1968 aura été un choc important pour la CGT et Séguy a été de ceux qui ont permis progressivement à la CGT de revendiquer son autonomie vis-à-vis du parti. George Séguy qui quitte finalement le secrétariat général de la CGT en 1982 regrette qu’ait pris fin l’unité d’action avec la CFDT favorisée, selon lui, par le recentrage de cette dernière organisation à partir de 1979. Terminé l’exercice de ses mandats politiques et syndicaux, Georges Séguy est le fondateur de l’Institut CGT d’histoire sociale qui accueille chercheurs et historiens en y mettant à leur disposition les archives de la centrale.

Bien que ne possédant plus de responsabilité dans le syndicat et au PCF, Georges Séguy ne se prive donc pas d’apporter des considérations sur le monde qui l’entoure et conclut sur deux sujets : la gauche et l’avenir du syndicalisme. Son opinion sur la gauche est relativement proche de la position actuelle du PCF : le refus d’une mondialisation libérale. C’est pourquoi, c’est sûrement plus son avis sur le syndicalisme d’aujourd’hui que sur la gauche qui importe. Et là, les propos de Georges Séguy sont empreints d’une incroyable actualité. En effet, si l’on gratte un peu le vernie nostalgique qui entoure son évocation du pacte d’unité d’action entre la CFDT et la CGT, nous retombons sur une problématique encore discutée aujourd’hui : celle de l’unité du mouvement syndical. Unité que Georges Séguy appelle encore de ses vœux car, actant du faible taux de syndiqués -spécificité toute française-, il estime que seule l’unité syndicale confère au mouvement syndical sa force. En ce sens, les considérations de Georges Séguy apportent des éléments en plus pour comprendre tout le débat qui agite les syndicats français autour de la récente réforme de la représentativité syndicale.

Pour conclure, s’il ne fallait retenir qu’une seule parole du témoignage de Georges Séguy, ce serait celle du titre : résister. Car finalement plus qu’un témoignage l’ouvrage de Georges Séguy reste un appel à l’engagement et à la réappropriation du passé par les nouvelles générations.
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