Derrière un titre intrigant, un ouvrage passionnant pour découvrir une page de l’histoire de la danse – et des États-Unis – méconnue en France.

Le titre – Dance is a weapon (la danse est une arme). NDG 1932-1955 – intrigue ; sur la couverture nous interpellent des corps anonymes, postures puissantes et combatives. Dance is a weapon fut le mot d'ordre du New Dance Group, un collectif fondé en 1932 par un petit groupe de danseuses proches du parti communiste, qui, au travers de ses évolutions et pendant plus de vingt ans, s'est profondément engagé dans les luttes politiques et sociales, tout menant des recherches chorégraphiques dont la richesse, sur le plan des formes, des contenus et des réflexions continue de nous étonner.

L'ouvrage de Victoria P. Geduld accompagnait l'exposition sur le même thème organisée par le Centre National de la Danse . En 128 pages, il nous présente de façon claire et très documentée l'histoire de ce groupe, accompagnée d'une riche iconographie (concernant tout autant les danses que le contexte), des biographies de quelques chorégraphes et d'un récapitulatif des danses citées. Il comporte de nombreuses références bibliographiques, dont on peut simplement regretter qu'elles n'aient pas été regroupées dans une bibliographie en fin d'ouvrage.


Une lacune à combler

"Lieu de création, de formation et de recherche, le New Dance Group a joué un rôle essentiel dans le développement de la danse moderne aux États-Unis", écrit Claire Rousier dans son introduction . De nombreux/ses artistes de premier plan en ont fait partie ou l'on côtoyé : Jane Dudley, Sophie Maslow, Anna Sokolow, Pearl Primus, Charles Weidman, Donald McKayle, Daniel Magrin... pour citer quelques noms qui ne soient pas totalement inconnus en France. Toutefois, une partie de son histoire est demeurée dans l'ombre jusqu'à ces dernières années aux États-Unis où "historiens et danseurs ont délibérément occulté les racines politiques du New Dance Group [le parti communiste et la gauche radicale] pour protéger ses membres" , prouvant par là peut-être à quel point certaines questions demeurent d'actualité jusqu'à aujourd'hui. En France, ce pan de l'histoire de la danse a été totalement occulté. Il est vrai que la modern dance, contemporaine du New Dance Group, pourtant beaucoup moins engagée et dont les figures de proue, Martha Graham ou Doris Humphrey sont incontournables, n'a reçu ici qu'un accueil très mitigé dans les années 1950, et n'a pas, depuis lors, suscité grand intérêt de la part du monde de la recherche. L' "oubli", ou peut-être l'exclusion, des groupes les plus politisés et radicaux de la danse s'explique par des raisons à la fois esthétiques et politiques complexes ; parmi elles, la méfiance en France envers l'art engagé (au-delà de la simple déclaration d'intentions), une tradition esthétique essentiellement formaliste – en danse comme dans d'autres domaines artistiques – où les dimensions sociales ou identitaires n'interviennent quasiment jamais comme paramètres d'analyse, auxquelles s'ajoutent antiaméricanisme et anticommunisme conjugués.

L'ouvrage de Victoria P. Geduld, aussi riche sur le plan scientifique que sur le plan iconographique, vient donc combler une lacune importante en apportant non seulement de précieux éléments à notre compréhension de l'histoire de la danse, mais aussi en soulevant des questions qui demeurent pertinentes aujourd'hui. La lecture de l'ouvrage est rendue d'autant plus passionnante et synthétique que l'auteure a choisi de nous présenter le New Dance Group sous une double approche, historique et thématique.


Trente ans de croisements féconds entre art et politique

La première partie retrace l’histoire du New Dance Group, "Des danses de masse à Broadway". Le New Dance Group a été fondé à New York par un petit groupe de danseuses en février 1932, après l'assassinat d'un jeune militant communiste, Harry Simms, par des briseurs de grève. Victoria P. Geduld ressitue cet évènement dans le contexte spécifique des États-Unis : immigration massive, notamment de populations juives, migration des Africains-américains des états du sud vers le nord dans les années 1910-1920, racisme envers ces minorités qui se retrouveront souvent dans les mêmes lieux, comme à Harlem, et bien sûr la grande dépression. Pour le parti communiste américain, "l'art est une arme". Pendant la même période, la modern dance développe des esthétiques nouvelles sous l'impulsion d'artistes comme Martha Graham, Doris Humphrey, Charles Weidman, Helen Tamiris ou Hanya Holm. Les fondatrices du New Dance Group, toutes d'origine immigrée et juives pour la plupart, ont étudié avec cette dernière, mais "elles veulent des danses qui expriment le 'qui', le 'quand', le 'pourquoi' et le 'comment' de la détresse économique et des troubles politiques, s'opposant en cela à la danse moderne abstraite."   Lié à la Workers Cultural Federation et proche du parti communiste, le New Dance Group s’inscrit dans une perspective d'agit-prop, et affirme que l’art est susceptible de développer une conscience ouvrière, de transmettre des contenus politiques et se doit d’être accessible à tous les publics. L'éducation demeurera une activité essentielle du groupe, notamment grâce à une école ouverte dès sa fondation.

La conciliation entre des objectifs politiques et artistiques sera au cœur des préoccupations du collectif. "À mi-chemin entre le modernisme et la pantomime d'agit-prop, le New Dance Group se trouve confronté aux attaques des partisans des deux genres"   ; loin d’être un frein, cette confrontation va au contraire pousser le collectif a explorer de nouvelles voies chorégraphiques : thématiques nouvelles (le chômage, les sans-abri, les lynchages, les identités culturelles, etc.), vocabulaires chorégraphiques diversifiés (incluant les danses populaires ou issues du music-hall), corps nouveaux ("radicalité des corps, postures subversives"   apparaissent nettement sur les nombreuses photographies qui accompagnent le texte) et processus de création renouvelés.

Que ce soit au travers de ses engagements dans la lutte des classes, contre le racisme ou le fascisme, le collectif, qui réunira constamment des artistes d'origines culturelles très différentes, évoluera toujours en relation étroite avec l'environnement politique et social. Le dernier chapitre de cette partie est consacré à la danse pendant la guerre froide, où l'on voit comment elle devient parfois une "arme", mais cette fois de propagande américaine, au travers de son institutionnalisation, et comment la chasse aux sorcières parvint, malgré de fortes résistances individuelles, à décourager l'engagement collectif de la danse. Il entrouvre une page de l'histoire restée à ce jour très fermée dans la danse : celle des conséquences des enquêtes de la commission parlementaire des activités anti-américaines sur le secteur chorégraphique. Des recherches aussi précises que celles qui ont été menées dans le domaine du cinéma restent à faire.

L'affirmation de personnalités, de projets singuliers, tendra à faire éclater le collectif, et cette partie historique se clôt en 1955, lorsque le New Dance Group achète un immeuble pour son école, entrant ainsi, symboliquement, dans le système capitaliste.


Un humanisme et des questions toujours d'actualité

La seconde partie, "Des concepts en action", présente quelques axes thématiques pour lire l'histoire du New Dance Group, et, au-delà, pour mieux saisir l'histoire culturelle des États-Unis durant cette époque. Un certain nombre d'entre eux apparaissent particulièrement féconds, relevant des éléments spécifiques de cette histoire ou par leur résonance avec nos préoccupations contemporaines.

Ce sont tout d'abord les liens personnels, artistiques et politiques du groupe avec l'intelligentsia qui gravite autour du mouvement communiste dans les années 1930, notamment avec des musiciens, des écrivains, des poètes, qui montrent la place et l'importance de la danse dans la culture de gauche de l'époque. Toutefois, si le collectif est en relation avec une élite intellectuelle et travaille avec les chorégraphes de la modern dance, c'est-à-dire avec la danse esthétiquement avant-gardiste et légitimée comme telle, il travaille également à Broadway et avec le divertissement. Le lien (parfois tendu) entre la culture populaire et la culture "d'élite", relève à la fois de questionnements esthétiques et politiques. Edna Ocko, l'une des fondatrices du collectif écrit : "Nous avions un gros problème quand nous dansions pour les syndicats. Ils adoraient les claquettes, et nous, nous arrivions avec nos guenilles et nos épingles de sûreté, incarnant toujours des ouvriers misérables, alors que les véritables ouvriers misérables, eux, voulaient des ballerines en tutu ou des claquettes."  . C'est, entre autres, en puisant dans les ressources des traditions populaires et folkloriques, ou en développant une veine humoristique que le groupe réussit un double pari : enrichir la danse par un matériel vivant et pouvoir communiquer des messages politiques à un large public. L'usage des ressources traditionnelles a également participé de l'ancrage du groupe dans la culture américaine.

Pearl Primus, membre du collectif, déclarait "La danse est le poing avec lequel je me battrai contre l'ignorance manipulatrice du racisme."   La lutte contre racisme et ségrégation est l'un des thèmes majeurs du groupe qui a donné lieu à de nombreuses pièces ; elle passe aussi par l'expression des cultures d'origines, afro-américaine ou juive par exemple. Là encore, le projet politique enrichit la matière chorégraphique.

Parmi les thèmes qui ressortent, "Questions de genre" montre l'importance des femmes qui dirigent la grande majorité des compagnies de danse moderne comme des groupes engagés dans la danse des années 1930.

Au final, c'est peut-être "la tension permanente et récurrente de l'individuel face au collectif dans l'histoire des États-Unis"   ainsi que la perspective humaniste qui tente de donner à partager des expériences universelles, au travers de corps singuliers, que l'ouvrage de Victoria P. Geduld fait ressortir. Son livre présente l'originalité de retracer l'histoire collective d'un groupe, au-delà de – mais avec – sa diversité. La référence constante à l'arrière plan politique, social et culturel, particulièrement documentée, nous permet de saisir certaines spécificités du contexte états-unien, pas toujours bien connues en France, comme le développement de l'agit-prop, les relations entre le parti communiste et la danse, ou les liens entre les populations juives et afro-américaines. Mais en refermant l'ouvrage, les questions qu'il évoque demeurent ouvertes. Dans une période où, en France, art et engagement cherchent de nouvelles modalités de cohabitation, où les cultures d'origines ou de classes différentes, tentent, sans grand succès, de créer des liens, le New Dance Group peut, encore, donner de l'impulsion à nos recherches.


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crédit photo : Kevin Eddy / flickr.com